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II. L'industrie dans les petits royaumes musulmans

Dans les petits royaumes musulmans de la zone tropicale, le niveau social, industriel et moral est notablement supérieur à celui des Etats, primitifs encore, dont nous venons de nous occuper. L'organisation politique y est plus complexe, la vie sociale moins élémentaire, l'industrie comparativement très développée, surtout le travail industriel y a exercé une grande influence, directe ou indirecte, sur Torganisation de Tesclavage. 11 nous importe donc, avant tout, de voir quel est le degré du développement industriel chez les Mandingues, Poulalis ou Pouls, chez les Bambaras, le.s Maures, ou métis de Berbères, dont nous avons maintenant à étudier les mœurs.

Dans toute cette région moyenne de l'Afrique, il existe une activité industrielle et commerciale, dont généralement on ne se fait pas une suffisante idée en Europe. Les moins développés sous ce rapport sont les Etats des Foulahs, encore très adonnés à la vie pastorale et n'en ayant même pas d'autre dans certains districts, notamment dans TAdamaoua(l).

Au contraire, au Sénégal, les Maures observés par Mongo Park, étaient déjà forgerons experts, mégissiers, potier?; ils savaient en outre recouvrir leurs tentes avec une forte étoffe en poil de chèvre, que tissaient leurs femmes (2). A Badagry ,on est industriellement plus avancé encore et surtout occupé de teinturerie et de tisseranderie. On y fabrique de fine toile avec des métiers à navette; seulementles lès de celle étoffe sont très étroits et ne dépassent guère quatre pouces do largeur. Ces métiers sont ou du moins étaient fort nombreux ; il y en avait jusqu'à huit on dix dans une seule maison. Le*

(l;, Barth. Voy. Afr, SopL t. II, 252.

(i Miingo-Park. Hist. univ. Voy. vol. XXV, 174.

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ateliers de teinture, plus importants encore, se composaient chacun d'une vingtaine de cuves ou grands pots en terre et les étoffes y étaient plongées dans une teinture d'indigo. Le tissage se faisait par des jeunes gens et la teinturerie était abandonnée aux femmes (i). Des industries du même genre sont en vigueur dans toute la zone dés petits états musulmans, jusqu'à Tombouctou, Kano et au-delà. Dans le Loggoun, chaque maison a son métier à tisser et les habitants des deux sexes s'y emploient (2). Ici les lès s'élargissent : ils atteignent six à sept pouces.

A Sackalou, les femmes filent le coton nécessaire, en s'interrorapant souvent pour admirer dans un petit miroir leurs belles dents et leurs beaux yeux. Le filage est une occupation assez douce et, pour cela même, abandonnée soit aux femmes mariées, soit à de vieilles esclaves, pour lesquelles on a deTaffection. Le tissage au contraire est exécuté par les hommes. — Mais la principale industrie de Sackatou consiste à teindre en rouge ou en jaune les peaux de chèvres tannées. La substance tinctoriale se tire des feuilles de millet rouge écrasées dans Teau et formant une pâte à laquelle on ajoute du natron. Avec ces peaux on fabrique des chaussures, des selles, des brides. Les toiles souvent à carreaux, servent en partie à vêtir les indigènes ; pour une autre part, elles sont expédiées à Kano, la grande métropole commerciale de cette zone africaine (2).

A Kaarta, chez les Bambaras, occupations industrielles analogues : les femmes séparentle coton du fruit et le filent à la quenouille ; les hommes tissent au métier des étofTes plus larges encore que celles de Loggoun, d'environ neuf pouce le lé. — Plus on avanceversTest, plus les industries, qui en résumé sont les mêmes, vont en se perfectionnant. Barth nous apprend qu'à Tinge, les habitants sont surtout

(1 ] Clapperton. Second vci/age, p. 29 vol. I. (2) Ibid, t. 11.101. vol. XXVII, 266.

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tisserands et fabriquent des couvertures et des châles dt* laine de couleur variée ; qu'à Tessaoua, ils sont particulièrement teinturiers- Leurs cuves sont des excavations ménagées dans des plates-formes d'argile hautes de quelques pieds. Leur teinture est faite avec de Tindigo et des feuilles du Tephrosia toxicaria. Ces teintureries constituent la principale indu:lri€ de la vaste région africaine appelée le Soudan (1).

L'art de forger le fer est aussi général, mais plus ou moins avancé suivant les régions. Dans le Mandara où le minerai se trouve en abondance, les forgerons ont des procédés encore très-primitifs. Leurs marteaux et leurs enclumes sont de simples morceaux en fer brut ; leur soufflet est à deux sacs, comme dans toute l'Afrique, et ils gonflent ces sacs en soufflant avec la bouche par des trous ménagés à cet effet. La forge n'est qu'un trou creusé dans la terre. A Kaarta, au contraire on sait construire des hautsfourneaux en miniature pour fondre le minerai. Ces fourneaux sont bâtis pour durer et Tair y pénètre par la base au moyen de tubes disposés dans ce but (2). Ces ingénieux appareils, que Schveinfurth a aussi rencontrés dans l'Afrique orientale, où ils sont même plus perfectionnés encore, peuvent être un Jegs de l'antique civilisation éthiopienne.

Tous ces petits centres industriels de l'Afrique centrale travaillent pour l'exportation et les deux grandes villes, où se traitent les affaires commerciales les plus importantes, sont Tombouctou et Kano. Il va sans dire que ces deux métropoles sont en même temps industrielles. Tombouctou produit surtout des ouvrages en fer et des objets en cuir. Beaucoup de ces derniers, surtout d'élégants sacs à provision, sont l'ouvrage des Touareg ou plutôt de leurs fenuues (3).

(1) Barth. Loc. cit. t. III, 293.

(2) Raffenel. Nouveau voy. au pays des nègres. I. 406.

(3) Barth. Loc. cit t. iv. 53

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jfais Tombouctou cède de beaucoup la palme industrielle et commerciale à Kano. Dans cette laborieuse cité, on travaille le cuivre et le fer, ce dernier pour en faire des lances, de» épieux, des poignards, des instruments aratoires, des étriers, des gourmettes etc. Des forgerons joailliers fabriquent, en argent et avec art, des bracelets et des anneaux de pied. Le tissage et la teinture des étoffes de coton y sont des industries très actives. On y confectionne aussi des tuniques noires et d'autres à carreaux blancs et bleus, que les Touareg appellent « des robes de pintades » ; en outre de longues tuniques de coton à l'usage des femmes et que l'on appelle turkediy des voiles noirs pour les hommes etc. La teinturerie va de pair avec le tissage, mais est de qualité médiocre. Une grande spécialité de Kano est la fabrication des sandales, très habilement faites et dont la valeur globale peut s'élever chaque année aune vingtaine de millions (1). L'industrie et le commerce de Kano procurent à la population une grande aisance et par suite une douceur relative des mœurs. L'industrie de Kano est encore familiale; il n'y existe point de vastes usines. Chaque maison constitue un petit atelier et, surtout dans les villages adjacents, on joint à Tindustrie les travaux champêtres. En même temps qu'on tisse, forge et tresse, on broie du blé, on soigne le bétail, etc (2). Ce serait, au dire de Barth, un des pays les plus heureux duglobe, carlarégion est extrêmement fertile, le blé y surabonde et l'on y trouve de luxuriants pâturages ; mais cette richesse même expose sans cesse le pays aux déprédations des peuplades voisines et les Kanoris doivent toujours être prêts à se défendre (3). Le commerce de Kano est considérable : il s'étend à

<i; Barth. Loc, cit t. Il, 26. (2 /6id.,II, 22.

:^]Ibid. t. II, 32.

l'ouest jusqu'à la mer ; à Test, jusqu'au Baghirrai ; aunord, jusqu'à Rhat, Mourzouket Tripoli (1). — L'esclavage est en vigueur, àKano, comme il Test dans presque toute l'Afrique noire, mais il y semble moins atroce qu'ailleurs, résultat que l'on peut attribuer d'abord à la richesse relative, puis àla facilité des travaux industriels, partout rémunérateurs et exécutés dans la famille.

Les Kanoris ne trouvant pas grand avantage à se livrer aux chasses à l'esclave n'en abusent pas et possèdent surtout des esclavesde famille, qui, même chez les sauvages les plus grossiers, sont traités avec une certaine mansuétude. Pourtant le trafic des esclaves s'exerce à Kano, coranoe tous les autres, mais surtout en transit et sur une modeste échelle : cette ville importante n'exporte guère, chaque année, que cinq mille esclaves (2).

L'aisance générale et le régime de la petite industrie familiale ont eu, à Kano, des résultats bienfaisants. Les femmes n'y sont pas trop maltraitées, ni trop surchargées de travail, parce qu'on peut les utiliser dans des industries fructueuses et n'exigeant pas de grands efforts musculaires, surtout parce que tout le monde, les hommes aussi bien que les femmes, s'adonne à des occupations exigeant du soin, de l'apprentissage, une intelligence relative et que, par suite, on ne saurait confiera la plupart des esclaves : la femme est donc à Kano, l'auxiliaire très utile de l'ouvrier mâle et ce dernier a intérêt à la ménager.

Les esclaves kanoris, pour la plupart esclaves de famille, sont surtout employés aux travaux des champs ou aux soins des troupeaux ; ils sont donc nécessairement éloignés d'ordinaire de leurs maîtres et par cela même jouissent d'une certaine indépendance. Enfin le Mahomé-

(1) Barth. Loc, cit. Il, 22.

(2) Barlh. Loc. cit. II, 27.

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lisme, plus exactement pratiquée Kano que chez les races purement nègres et ayant subi une conversion, beaucoup plus apparente que réelle, protège dans une certaine mesure les esclaves, quand ils sont Musulmans.

Mais, au fond, la raison véritable de cette civilisation kanorie, relativement supérieure, est surtout une question de race. Une large infusion de sang berbère a élevé le niveau physique et moral de la population et lui a permis de se faire de la vie sociale une conception moins grossière que celle des nègres du Gabon. Nous verrons plus tard que les Touareg ou Berbères du Sahara traitent leurs serfs ou esclaves avec une grande bienveillance. Or, leur race est largement représentée à Kano. Elle Test m^nie à Tombouctou et en général dans les principaux centres urbains de cette région industrielle.

Le métissage des races blanches et noires de l'Afrique n'a pas eu toujours et partout des résultats aussi favorables. On sait d'ailleurs que, dans bien des pays, le croisement des races a pour effet d'incarner chez les métis les défauts plutôt que les qualités des races mères. Ainsi le nègre d'Afrique a souvent une certaine bonhomie ; c'est un enfant impulsif, capable de commettre bien des brutalités, même des atrocités, mais simplement parce qu'il obéit docilement aux excitations du moment. Au contraire les Foulahs ou Foulbe, Ethiopiens croisés de Berbères, ont un penchant naturel à la méchanceté ; ils aiment le mal et se délectent à le faire (1).

Dans ces centres industriels et musulmans du Soudan, qu'il faut bien considérer comme des foyers d'une civilisation relativement supérieure, les indigènes les plus intelligents voient très bien par où pèchent nos institutions européennes et ils répondent aux critiques de nos voyageurs

(1) Barth. Loc. cit. t, II, 19iî.

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relativement à leur polygamie et à leur esclavage par des observations parfois marquées au bon coin. Ainsi à Koukaoua, dans le Bornou, un personnage de distinction expliquait d'une façon originale la tendance à Tivrognerie si commune parmi les chrétiens d'Europe. Il l'attribuait à la monogamie, prétendant que les époux mal assortis et attelés pour toujours sous un même et insupportable joug, n'avaient plus qu'une ressource, celle de noyer leurs chagrins domestiques dans l'alcool (1). De même, à Ségou, un autre Africain raisonneur affirmait qu'en Europe l'esclavage était beaucoup moins aboli qu'il n'en avait l'air: « Je sais bien, disait-il, que chez vous on ne vend pas les gens. Cependant vos soldats, qui sont punis par un chef sans lïntervention d'un juge, nous paraissent des captifs. Les gens, qui, chez vous, travaillent la terre, s'ils ne sont pas vendus par les autres, sont bien obligés de se vendre eux-mème? pour manger (2). » C'est qu'en effet, pour tous les indigènes de la Sénégambie, ce qui importe, c'est la réalité, non l'apparence de la liberté individuelle. Si pauvre que puisse ^tre chez eux un taleb, un lettré, il est à leurs yeux un personnage plus important qu'un fonctionnaire ou qu'un militaire chamarré et galonné, mais esclave de sa fonction. Dans leur opinion, le simple civil est supérieur à toutes les autres classes sociales parce qu'il fait ce qu'il veut, s'habille à sa guise et surtout ne peut être puni sans jugement (3). Ne pouvoir être puni par caprice et sans jugement public est aux yeux de ces populations la vraie caractéristique delà liberté individuelle. — Après ce coupd'œil rapidement jeté sur l'état industriel des monarchies, à la fois métisses et musulmanes de l'Afrique tropicale, il nous reste encore avoir, diaprés les faits observés, quel est au juste le sort

(l)Barth. Loc.cit. 1,11,128.

(2) P. Soleillet. Voyage à Ségou, 430.

(3; P. Soleillet. Voy, à Ségou, 395.

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des classes asservies, femmes ou esclaves, dans ces petits royaumes ; mais ce sera le sujet du prochain chapitre.

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