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II. Les esclaves

Après avoir parlé de la situation de la femrne et du travail qu'on en exige dans le Soudan, il me faut passer à son compagnon d'infortune, au véritable esclave. Or, dans toute !a Nigritie, la population servile est en nombre énorme ; chez les Mandingues, elle représenterait les trois quarts de !a population totale (1). A Sackatou, les rues ne sont animées que par l'incessante circulation des esclaves, toujours affairés excepté quand ils sont paresseusement couchés à la porte des grands personnages (2).

Lors du passage de Barth dans l'Adamaoua alors récemraeût conquis, il est vrai, par des envahisseurs musulmans, beaucoup de particuliers possédaient chacun un millier d'esclaves. Tous les ans, la province payait au petit monarque musulman, à titre de tribut, des chevaux, du bétail et cinq mille esclaves indigènes (3). Les abus de la conquête se continuaient donc même après la victoire. Mais, à Kano même, où il n'est plus question d'occupation violente du pays, on compte trente esclaves pour un homme libre (4).

Dans toutes ces petites monarchies musulmanes, où sans doute on est encore barbare, mais où Ton n'est plus sauvage, la plus grosse part du travail social est imposé aux esclaves, mais leur situation s'est légalisée, elle s'est môme adoucie dans une certaine mesure et surtout pour certaines catégories. La dénomination d'esclave s'applique en effet

1) Mango-Park. Hist. univ. roy., vol, XXV, 41. 3} Clapperton. Second voyage, t. Il, 7G. (3, Barth. Lac. cit., t. II, 245.

;4} Clapperton. Loc, cit., II. 6.

à des classes fort différemment traitées. Est esclave quiconque n'a d'autre juge que le maître, lequel est responsable à son tour des faits et gestes de son esclave et. eu droit, le possède comme une chose ; en fait cependant, l'autorité du maître est, dans bien des cas, tempérée par l'usage (1). Les esclaves domestiques sont ordinairement bien traités. A Sackatou, les maîtres donnent une femme aux esclaves mâles de cette catégorie dès que ces esclaves approchent de leur vingtième année ; puis ils les envoient dans un de leurs villages ruraux où ils se construisent une case et sont nourris par le maître jusqu'à la prochaine moisson. Les Fellatah riches vont plus loin encore ; ils font apprendre à lire et à écrire à leurs esclaves et raéme aux femmes (2). Mais il existe toute une hiérarchie servile, au plus bas degré de laquelle sont les captifs de guerre et les enfants d'esclaves nés hors mariage. Ceux- ci sont à peu près hors de Thumanité ; ils servent à la fois de monnaie et de b<^tes de somme : on les mène de pays en pays, attachés par le cou et surchargés outre mesure (3 ) . Ces malheureux sont traités comme de vrais animaux et leur seule fonction consiste à porter des fardeaux. On les achète souvent pour un seul voyage et au retour on les revend ; ils changent ainsi de maîtres à chaque instant et se traînent sur les chemins durant toute leur pauvre existence (4). Aucune pitié pour les esclaves de cette catégorie ; maltraités, mal nourris, privés de vêtements, mis aux fers et scellés à un billot de bois pour le plus léger motif, ils sont en outre abandonnés en cas de maladie (5). En résumé, l'esclave de cette classe est assimilé aux animaux auquels on ne s'intéresse pas.

(1) Soleillel. Loc. cit.,i'Sd.

(2) Glapperlon. Loc. cit., vol. 11,87.

13) Clapperton. Loc. cit. y t. II, 86.

(4) Soleillel. Loc. cit., 140.

(5) Ibid ., 281, et passim.

LA SERVITUDE DA>iS LES PETITES MONARCHIES AFRICAINES 103

Bien différent est le sort des esclaves domestiques. Ceuxci font partie de la famille, s'y succèdent de génération en génération et même y exercent souvent une grande influence. Les gens plus âgés qu'eux les appellent « mon enfant, monfils,ma fille » ; ceux de leuràge, « mon frère, monami, ma sœur » ; les enfants, « mon oncle, mon père, ma tante, ma mère. » Seulement ils doivent saluer, les premiers, les hommes libres et ne peuvent, en leur présence^ s'asseoir sur des sir res élevés fl). D'autres esclaves d'une troisième catégorie^ ont fait un pas de plus vers l'affranchissement. A vraidir.', ce ne sont plus que des colons, devant à leijrs maîtres certaines corvées au moment où se font les travaux des champs. A Boussa, certains esclaves sont même devenus des métayers. A la seule condition de se rendre au premier appel de leur maître, ils peuvent demeurer oîi bon leur semble ; mais ils partagent avec leurs propriétaires le produit de leur travail et se nourrissent eux-mêmes. Cette dernière obligation est même formellement imposée à certains esclaves résidant dans la demeure du maître (2).

Leurs obligations accomplies, ces esclaves disposent librement d'eux-mêmes ; ils cultivent, tissent des pagnes, commercent pour eux à leurs risques et profits. Parfois ils sont plus riches que leurs maîtres et souvent jouissent, eux et leur famille, qui est régulière, d'une grande considération. Pourtant toute cette liberté, quoique rarement violée, est de tolérance. En droit, le maître pourrait, s'il le voulait, vendre ces colons de fait, leur prendre leursfemmes et leurs enfants, s'emparer de leurs biens. Comme il arrivait souvent à Rome durant le Bas-Empire, beaucoup d'hommes libres du Soudan industriel, pour échapper à une vengeance où à la misère, se font ainsi colons et deviennent la souche d'une famille d'esclaves. Parfois encore des parents ayant

<1) Soleillet. Loc.cU., 141.

(2) R. et J. Lander. Hist. univ, voy., vol. XXX, 273.

beaucoup d'enfants en donnent quelques-uns h de riches personnages, mais à la condition expresse qu'ils appartiendront à la deuxième, troisième ou quatrième catégorie serviles (1).

Cette dernière catégorie, la quatrième, constitue une sorte d'aristocratie d'esclaves. Les noirs du Soudan leur comparent et leur assimilent nos employés et nos soldats qui, à leurs yeux, ne sont pas des gens libres. C'est parmi ces esclaves administratifs, que Ton choisit les grands ofûciers de la couronne ; ils sont organisés en corporations et ont un ch^f, que d'ordinaire les rois choisissent conformément à leurs vœux (2). A Ségou, les régiments, forts de 1200 à 2000 hommes, sont uniquementcomposés de captifs, sans en excepter les chefs (3). Toujours les Bambaras donnent à des esclaves les premières places de l'Etat; ils ne peuvent admettre qu'un homme libre s'assujettisse à remplir une fonction,quelle qu'elle soit, sauf celle déjuge (4^. Ces esclaves distingués et souvent riches possèdent à leur tour des esclaves inférieurs qui cultivent leurs champs (5) et peuvent être battus, brutalisés sans merci. A Diala, Soleillet s'étant excusé, auprès du roi, d'avoir frappé un de ces esclaves, le monarque lui répondit : « Oh ! Vous pouvez les frapper et les faire frapper tant qu'il vous plaira » (6). Ce sont des parias, avec qui Ton peut tout se permettre ; on en voit, même des femmes âgées, qui travaillent aux champs, le corps zébré de coups et les fers aux pieds.

Les femmes esclaves, mais de catégorie inférieure, sont souvent, pour leurs maîtres, une source d'importants profits.

(1) Soleillet. Ibid. y Vi2.

it) Ibid., 143.

(8) Ibid,

(4; /6id.,289.

V6) Ibid., 199.

(G) Ibid,, 1C7.

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En effet, le Koran prescrit bien aux maîtres de ne pas obliger leurs esclaves du sexe féminin à se prostituer ; mais il ne défend pas expressément de tirer profit de leur prostitution volontaire et les plus dévots Musulmans n'y Irouventpas à redire (1). A Ségou, les personnages les plus importants empochent sans scrupule les gains de ce genre (2). Même des dames distinguées se font pourvoyeuses de harems et ont de jeunes pensionnaires, parmi lesquelles l'Emir trouve des femmes soit à prêter, soit à donner (3). Nous savons d'ailleurs que, sur ce chapitre de la prostitution servile, les hommes les plus distingués de l'antiquité grecque n'étaient pas plus scrupuleux que les notables de Ségou. Mais, sur d'autres points, les mœurs des petites monarchies musulmanes dans l'Afrique tropicale sont fort supérieures à celles de l'antiquilé gréco-latine. Sans doute, en Afrique, le maître exerce le droit du seigneur sur toutes ses esclaves, à quelque catégorie qu'elles appartiennent, mais la femme esclave, enceinte du fait de son maître, est affranchie de droit à la naissance de son enfant ; puis, si «lie reste auprès de son propriétaire, elle prend place parmi les femmes légitimes (4). D'autre part, les esclaves domestiques ne sont nullement méprisés par leurs maîtres. Jamais le personnage le plus considérable, qu'il soit homme ou femme, ne rougit de laisser parfois ses esclaves manger au même plat que lui. Les esclaves masculins ont même surce point un avantage sur les femmes libres, qui, elles, ne doivent jamais partager le repas d'un homme (3). Cette égalité pratique règne aussi dans les occupations indus- Irielles. Dans le Bambara, dans le Kaarta, maîtres et es-

(1) Solcillet. Loc.cit, 140.

(5)/Wd., 441.

(3) /&id., 449.

(4) Md., 140.

(5) Clapperlon. Loc, cit., 271.

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claves fabriquent ensemble des chapeaux, des paniers el sans la moindre distinction de rang(l). A Sackatou, où les Felatahs possèdent une multitude d'esclaves, ceux qui, sans être des esclaves domestiques, n'appartiennent pas cependant à la classe des prisonniers récemment capturés, ont une situation analogue à celle des esclaves colons ; ils exercent, dans la ville, différents métiers, sont par exemple, tisserands, maçons, cordonniers, forgerons ; ils ont leurs maisons particulières, seulement une part de leur gain revient aux maîtres (2).

Même chez les Mandingues, les plus négroïdes el les moins civihsés de tous les peuples de cette région, les esclaves domestiques ne sont pas abandonnés au caprice du maître. Ainsi un maître mandingue ne peut ni tuer son esclave, ni même le vendre sans avoir provoqué sur sa conduite un palaver^ un débat public (3). Une autre coutume en vigueur dans le Foutah est très protectrice et plus singulière encore. Quand un captif mécontent veut changer de maître, il lui suffit de couper un morceau d'oreille au fils aîné de l'homme auquel il désire appartenir.Cela fait, il appartient au père de l'enfant blessé, de droit et sans doute à titre de compensation pécuniaire; son ancien maître ne peut s'y opposer. Le nouveau maître, si singulièrement choisi, est ordinairement un chef puissant et honoré ; aussi les chefs noirs du Foutah ne sont pas peu fiers d avoir perdu tout ou une partie de leurs oreilles (4).

Les coutumes tutélaires et l'absence de morgue des maîtres rendent assez tolérable l'existence des esclaves domestiques ou colons, mais elles ne les affranchissent en rien. Ainsi les Bambaras, qui travaillent familièrement avec leurs

(1) Mungo-Park. Loc. cit., 300.

C^) Denham et Clapperton. HisL univ. voy., vol. XXVII, 42i.

(3) Mungo-Park. Hist, univ. voy., vol. XXV, 41.

(4) Soleillet Zor. cit., 61.

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esclaves, leur impriment pourtant sur le front un stigmate indélébile, indiquant leur position sociale, savoir trois lignes verticales, allant du front au menton et tracées avec un couteau rougi au feu. Les personnes de condition libre portent quatre de ces lignes et, chez les esclaves et les maîtres, ces opérations se pratiquent dès Tenfance, vers Tâgede dix ans (4).

En règle générale cependant, les esclaves domestiques ou privilégiés ne sont pas malheureux ; même, à Kano, ils paraissent beaucoup plus joyeux que leurs maîtres et les femmes surtout ne travaillent guère qu'en chantant (2). A Boussa, Clapperton a vu des troupes d'esclaves des deux sexes s'en aller, en chantant en chœur avec accompagnement de flûtes et de tambours, chercher de Teau à la rivière pour détremper Pargile nécessaire à la réparation des murailles de la ville (3).

Ces esclaves peuvent être affranchis et les Felatahs en libèrent souvent soit à la mort du maître, soit à Toccasion de quelque fête religieuse. L'affranchissement doit se faire devant le cadi, par le maître lui-même et en présence de deux témoins (4).

Mais toutes ces coutumes protectrices, on ne saurait trop le redire, ne couvrent que les esclaves d'élite, ceux qui sont nés dans le pays, les esclaves domestiques . Les autres, ceux qui viennent de loin et ont d'ordinaire été récemment razziés, puis les esclaves juridiques, condamnés à la servitude, soit pour crimes, soit simplement comme débiteurs insolvables, sont au-dessous dudroit coutumier et à l'entière discrétion de leurs maîtres (5). — Les sentences judiciaires jettent en effet et incessamment une foule de gens dans

(i) Soleillet. Loc, cit. y 288.

(2; Denham et Capperton. Hisi, univ. voy,, vol. XXVII, 38i.

(3, Clapperton. Second voy.y 190.

(4; Denham et Clapperton. Hist. univ. voy., t. XXVII, 382.

(5, Mungo-Park. Loc. cit., 41.

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Ja classe servile el Finslitution de cet esclavage juridique provient du même raisonnement, qui^ dans les guerres, a réprimé ou modéré la fureur du parti victorieux. C'est un isimple calcul d'intérêt : on trouve plus de profit à utiliser le condamné qu'on n'éprouverait déplaisir à le tuer. — La curieuse coutume, dont j'ai parlé toul-à-rheure et en vertu de laquelle tout esclave, pour changer de maître, n a qu'à couper ou mutiler Toreille du (ils aîné de ce nouveau maître, doit avoir pour origine une fiction juridique, reposant sur Je raisonnement suivant. En droit, tout maître est responsable des faits noxaux de son esclave ; par conséquent si une personne de condition servile blesse un enfant libre, le maître de cet esclave doit un dédommagement au père Ae l'enfant et, dans le cas qui nous occupe, il s'en acquitte en livrant la personne de Tesclave coupable.

Tout ce droit servile est curieux ; mais il a évidemment une couleur romaine et il est possible en effet qu'il soit une imitation plus ou moins grossière du droit romain importée par les immigrants arabes ou berbères.

On ne saurait trop remarquer que celte législation coutumière, relativement douce, ne s'applique qu'à une minorité de la population servile ; elle n'est en vigueur que dans les villes industrielles et surtout dans les moins barbares ^e ces villes. Les esclaves de somme ne sont pas protégés par elle, comme nous l'avons vu tout-à-l'heure ; les prisonniers, les captifs razziés sont traités avec une férocité sauvage, comme nous le verrons bientôt. En outre il est des travaux pénibles, que les esclaves, seuls, exécutent. Ainsi les domestiques du voyageur Barlh refusèrent de broyer le sarrasin (1) : c^était une besogne difficile et par conséquent servile. Le même voyageur a rencontré, sur les confins du Soudan avoisinant le Sahara, trois •esclaves attelés aune charrue et conduits, excités au travail

(i; Barih, Loc, cil, t. III, 181.

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