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Les diverses causes de Vesclavage

La population servile de l'Afrique, et nous l'avons déjà vu en passant, s'alimente de diverses manières. En effet un noir peut devenir esclave, soit pour avoir commis des actes réputés criminels, notamment pour avoir été accusé et convaincu de sorcellerie malveillante ; soit pour avoir, dans son enfance, été vendu par ses parents. Un nègre dans le besoin bat monnaie en vendant son père, sa mère, sa femme, ses enfants (1). Le plus souvent, c'est le père qui vend ses enfants ; c'est parfois aussi l'oncle, le frère de la mère, dans les pays où la famille maternelle a laissé des traces : « Comment ! disait un nègre à Burton, faut-ir que je meure de faim, quand ma sœur a des enfants qu'elle peut vendre? (2) » Enfin on se débarrasse de certains enfants réputés maudits, par exemple, de ceux, dont les incisives supérieures ont fait éruption avant les inférieures (3). Mais c'est surtout par la violence, par la razzia brutale, que se recrute la population servile et il en est ainsi dans toute l'Afrique esclavagiste, de l'occident à l'orient. Ces mœurs datent de fort loin ; puisque, dès l'antiquité la plus reculée, on razziait déjà dans l'Afrique orientale pour fournir des esclaves à l'Arabie heureuse (4). En général on ne vend pas

(1) Barlh.Zoe, ci7., 1. 1, 220.

(2) Burton. Voyage aux Grands Lacs, 6G4.

(3) Burton. Loc, cit.

(4) Burlon. Loc, cil.

110 L'ÉVOLUTION DE l'eSCLAVAGK

les gens de sa tribu, sauf les condamnés, les débiteurs et les enfants ; mais, à cela près, les esclaves sont une marchandise, comme une autre, on en achète pour ses besoins particuliers ; on s'en procure pour le commerce d'exportation. Tant que les colonies européennes ont eu besoin d'esclaves, les petits Etats nègres, les petites tribus ont fait effort pour s'en approvisionner dans l'Afrique occidentale. Dans l'Afrique orientale, au contraire, les traitants sont le plus souvent des Arabes, qui, bien munis d'armes à feu, organisent des caravanes de chasseurs d'esclaves, ayant leur point de ravitaillement et leurs magasins dans des zéribas, \BiSles établissements palissades, construits souvenlà une grande distance des côtes et qui servent de centres d'opération ; mais les traitants arabes ou portugais, métis de toute sorte, n'ont fait qu'organiser avec plus de soin les razzias en usage de temps immémorial parmi les noirs africains, et donner ainsi une impulsion considérable au commerce d'esclaves.

Les petits rois musulmans, dont j'ai parlé tout à l'heure entreprennent constamment des razzias esclavagistes chez les nègres fétichistes, à leurs yeux en dehors de l'humanité puisqu'ils sont en dehors non seulement de l'Islam, mais encore des religions de Moïse et du Christ. Même les habitants de Kano, les Kanoris relativement civilisés pourtant, se font de ces expéditions un jeu et un profil. Bien armés de fusils, ils se ruent sur les villages païens, les brûlent, s^emparent de la population, massacrent les gens âgés pour s'en débarrasser et emmènent les jeunes pour les vendre. Une famine meurtrière suit ordinairement ces sauvages incursions et elle décime tout ce qui n'a été ni tué, ni emmené (1). Souvent ces expéditions de bandits sont entreprises par les émirs eux-mêmes. Le voyageur

(1) Barth. Loc. ciL.i. 111,53.

U SERVITUDE DANS LES PETITES MOiNARCHIES AFRICAi?iES 111

Barth à dû assister à une de ces incursions organisées par lesKanoriset conduites par un vizir. Il s'agissait d'aller capturer du bétail et des esclaves chez les Mousgous fétichistes et n'ayant guère pour armes que des lances et des javelots à pointes doubles. On en tua un grand nombre, surtout parmi les hommes adultes, qu'on laissait mourir misérablement sur place, après leur avoir coupé une jambe (1). Le butin fut de plusieurs milUers d'esclaves, doQt le tiers pour le vizir, qui fît cadeau de deux cents vieilles femmes à un vassal, en lui disant qu'elles pouvaient encore cultiver la terre (2).

Les petits souverains musulmans de TOuest africain ne procèdent pas autrement que les Kanoris. Au Bondou, le roi organise secrètement des détachements esclavagistes, dont il confie le commandement à un chef choisi parmi ses parents. Celui-ci fond à l'împroviste sur tel ou tel centre peuplé et y fait sans grande peine ni grand danger une large capture d'hommes et de troupeaux (3). ASégou, l'Emir ravage de même les villages kâfirs qui ont le malheur d'être à sa portée. Pour se débarasser de la partie indomesticable du troupeau humain razzié, on recourt à un procédé des plus expédltifs. Les hommes adultes sont mis à mort sans la moindre hésitation suivant la coutume. Pour les jeunes garçons, on les mesure avec un fusil ; tous ceux qui sont aussi ou plus grands que l'arme sont égorgés. Les autres et les femmes sont emmenés comme esclaves. Ce triage féroce est généralement usité dans le Soudan occidental, depuis qu'il n'y a plus sur la côte des. factorerie? européennes faisant la traite (4) . L'abolition de l'esclavage dans les colonies européennes a donc eu, en Afrique, un

(1) Barlh. Loc, cit. ,36-37.

(t) Ibid,, 60.

(3) W. Gray et Dochard. Yoy. Afrique occident., 185-486. 4 Soleillet. Voyage à Ségou, 441.

contre-coup effroyable, si bienfaisant qu'elle ail été ailleurs.

Nous venons de voir de quelle horrible manière se fait la capture des esclaves ; mais ce n'est, pour les pauvres êtres passés à Tétat de marchandise, que le premier pas dans une voix très douloureuse. Il ne suffit pas en effet démettre la main sur la marchandise servi le ; il reste à l'amener sur les points où l'on en pourra tirer profit. D'où la nécessité de caravanes lamentables et lamentablement traitées. Avant toute chose on présente au roi, à l'Emir, le butin conquis, pour qu'il en fasse la répartition. Au Kaarla où les capteurs sont des cavaliers, les prisonniers, presque uniquement des femmes et des enfants, sont liés deux à deux, par le cou et obligés de suivre à pied le trot du elle val. Ces malheureux captifs sont presque nus et, sur leur tête, il doivent porter soit des charges énormes d objets pillés, soit des outres pleines d'eau. Les petits enfants sont ou attachés sur le dos des prisonniers ou liés à la selle des cavaliers avec des cordes d'écorce de baobab ; mais ces cordes sont tellement serrées qu'elles leur entrent dans la chair (1). En outre la selle est à troussequin et l'enfant qui y est attaché, est incessamment frappé à la poitrine par son rebord, ce qui bien vite détermine une plaie (2). Les femmes esclaves marchent, pieds nus, sur un sol caillouteux, couvert de roseaux et de branchages épineux. Gray et Dochard virent dans une de ces caravanes, une femme accouchée depuis deux jours seulement ; on Tavait débarrassée de son enfant, en le jetant au feu (3). Les choses n'ont pas changé depuis lors. 11 y a peu d'années encore, Soleillet rencontra dans son

(1; (iray et Dochard. Loc. cit., 287-288, 316-317. (-2) Ibid., et Soleillet. Loc. cit., 204 (note). (3) Gray et Dochard. Loc. cit., 289.

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