II. V esclavage chez les Esquimaux
Que l'esclavage apparaisse seulement à un certain degré de révolution civilisatrice, c'est un fait attesté même par des sociétés fort grossières, comme celles des Esquimaux. On peut dire qu'en général, les Esquimaux d^Amérique ignoraient Tcsclavage. Les petites hordes nomades rencontrées dans les régions arctiques américaines par Ross et Parry. ne pouvaient même concevoir qu'il existât une hiérarchie sociale quelconque (i). Ceux du Groenland vivaient en clans communautaires et égalitaires, au sein desquels le tien et le mien étaient encore mal distingués (2). Dans une certaine mesure, il en était encore ainsi chez les Esquimaux du Kamtchatka (3). Mais les sociétés de ceux-ci étant plus nombreuses, plus industrieuses, elles pratiquaient déjàTesclavage et les clans guerroyaient entre eux pour se faire mutuellement des prisonniers; des femmes capturées on
(1) Parrj. Hlst. univ. voy., vol. XL, 25.
(2) Rink. Taies and tradition of the Eskimos,
(3) Steller. Kamtschatlia. t. II, 100.
l'esclavage indigène E!S AMÉBIQUE 131
faisait des concubines; les hommes devenaient esclaves et on les obligeait à travailler pour leurs maîtres (1).
En Amérique, sur le littoral nord-occidental et encore iyperboréen, des tribus métissées de Peaux-Rouges et d'Esquimaux ont institué Tes^lavage dans toute sa plénitude. Ainsi les Thlinkits recrutent leur classe servile tantôt par la guerre, tantôt par le commerce ; ils achètent des es- <;laves aux Peaux-Rouges de TOrégon et les traitent avec, une dureté extrême à ce point qu'ils ne leur permettent ni de se marier, ni de posséder quoique ce soit ; mais ils les obligent à travailler, à pêcher, même à combattre pour leurs maîtres. Enûn quand leurs esclaves sont trop vieux, ils s'en débarrassent en les tuant. Parfois ils en sacrifient et chaque propriétaire d'esclaves en désigne d'avance deux, qui doivent être immolés suf sa tombe et l'accompagner dans Tau delà. Cet esclavage est héréditaire, les enfants des esclaves sont esclaves comme leurs parents et on en fait commerce. La classe servile est fort nombreuse chez les Thlinkits ; elle y formerait environ le tiers de la population (2) .
Plus au sud, chez les Noutka-Colombiens, sûrement moins métissés que les Thlinkits et que Ton classe ordinairement parmi les Peaux-Rouges, l'esclavage existait aussi et avec ses conséquences les plus atroces, puisqu'un chef noulkacolombien, très friand de chair humaine, mangeait, à chaque lune nouvelle, un de ses esclaves dans un festin offerte des chefs inférieurs (3). Ces Noutka-Colombiens possédaient des troupeaux d'esclaves. recrutés par de perpétuels enlèvements d'enfants aux tribus du voisinage et aussi par la guerre. Cette foule d'esclaves alimentait un important trafic et on les astreignait à tous les travaux pénibles. Ils constituaient en outre une sorte de monnaie et on en donnait un plus ou
(1) SleUer. Loc. cit., t. II, 157.
(2) Bancroft. Loc, cit. 1, 108.
^3) Meares. Hist. iiniv, voy, vol. XIII. 369.
132 l'évolution de l'esciavage
moins grand nombre pour racheter tel ou tel acte jugé criminel (Wake Evolution of Morality. I. 236). Les femmes esclaves, elles, étaient louées et exploitées pour une fructueuse prostitution. Comme elles, leurs enfants étaient esclaves (i).
Mais ces mœurs esclavagistes tranchent complètement sur celles des Peaux-Rouges purs de tout mélange, chez qui l'esclavage était, on peut le dire, à peu près inconnu.