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III. L'esclavage chez les Peaux-Rouges

Du moins l'esclavage était-il rare et exceptionnel chez le> vrais Peaux-Rouges. Ce n'est guère qu'au nord et au sud du vaste territoire occupé par ces Indiens que certaines de leurs tribus pratiquaient l'esclavage. Il est donc permis de le croire importé chez ces tribus des frontières. Les Koniagas, hyperboréens comme les Thlinkits, tuaient et torturaient leurs prisonniers de guerre, selon la coutume de leur race, mais ils réduisaient en esclavage les femmes et les enfants et avec une telle dureté, qu'à l'arrivée des Russes dans la contrée, les esclaves allèrent en foule se mettre sous la protection des envahisseurs. Ils y gagnèrent très peu. Les nouveaux venus les firent travailler d'une façon si excessive, qu'ils périrent tous et furent ensuite remplacés par des esclaves juridiques, ceux des indigènes qui étaient condamnés pour quelque méfait (2). Mais les Koniagasne sont pas les seuls Peaux-Rouges esclavagistes. Les Chinouks du littoral réduisaient aussi en servitude, à moins d'une^ rançon payée, tout Indien du voisinage rencontré par eux loin de sa tribu et bien qu'ils ne fussent pas en guerre avec

(1) Bancroft. Loc. cil. : I, 191-194. 217.

(2) Loc. cil. I, 80.

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celte dernière (1). D'autres Peaux-Rouges, notamment les Indiens Utah, avaient aussi des esclaves, ravissaient les femmes et les enfants de leurs voisins pour les vendre et étaient très cruels pour leurs esclaves de tout genre. Le commerce d'esclaves leur semblait si avantageux qu'ils allaient jusqu'à vendre leurs propres femmes et enfants (2). Enfin les Apaches avaient aussi des esclaves, mais, en cela, ils ne faisaient peut-être qu'imiter les sauvages tribus du Nouveau-Mexique. L'évasion n'étant pas bien difficile dans les villages peaux-rouges, qui sont plutôt des campements, dont les hommes sont souvent absents, les Apaches terrorisaient leurs esclaves et torturaient sans pitié les fugitifs repris ; ils les crucifiaient, les brûlaient à petit feu, etc. (3).

D'une manière générale, on peut dire que l'esclavage, à peu près inconnu sous sa forme ordinaire dans l'intérieur du continent, était au contraire pratiqué plus ou moins par la plupart des tribus du littoral-ouest de l'Amérique du nord depuis la Californie jusqu'au détroit de Behring (4). Certaines tribus, plus faibles que leur voisines, étaient mAme pour celles-ci de véritables pépinières d^esclaves. Ainsi en Californie, les tribus les plus fortes saisissaient toutes les occasions possibles pour attaquer les faibles. La victoire des assaillants était d'avance à peu près certaine ; aussi les femmes et les enfants accompagnaient souvent les hommes pour avoir le plaisir de prendre part à ces faciles razzias. Ceux des prisonniers, qu'on ne jugeait pas à propos de torturer et de mettre à mort, devenaient esclaves (5).

Mais ces mœurs esclavagistes étaient loin d'être générales chez les Indiens peaux-rouges. Dans l'intérieur du continent

(1) Kane. Wanderings of an artist among IndianSt t. 214,

(2) Wake. Evolution of movality. 1,228.

(8) Wake. Loc, cit., 239.

(4) Kane. Loc, cit., 214.

(5) Bancroft. Lac. cit., I, 407.

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nord-américain, là où les indigènes, à l'abri de tout contact étranger, avaient mieux conservé les coutumes propres à leur race, on était, pour les prisonniers de guerre, tantôt d'une férocité, tantôt d'une mansuétude également extrêmes, mais on n'en faisait point des esclaves. D'ailleurs Tétat social des Peaux-Rouges ét^it peu favorable à Tinstitution de l'esclavage. Leurs clans étaient encore très égalilaires ; leurs chefs étaient élus et n'étaient guère que des guides,des chefs de guerre ; car leur rôle consistait plutôt à conduire leurs hommes qu'à les commander. Le plus souvent les petites iandes armées des Peaux-Rouges étaient composées de volontaires qui faisaient campagne, parce que tel était leur bon plaisir ; car ils restaient libres en tout temps d'abandonner leur chef, s'il leur convenait de se déshonorer par cet acte de lâcheté (1).

D'autre part, le genre de vie des Peaux-Rouges était encore des plus simples. L'agriculture leur était à peu près inconnue, et ils vivaient surtout de chasse, de pêche ou de cueillette. En dehors de la guerre et de la chasse, les hommes étaient exonérés de tout travail sérieux . lis fabriquaient eux-mêmes leurs armes; c'était même une obligation morale. Mais, cela fait, ils vivaient dan» une noble oisiveté, exigée d'ailleurs par le décorum. Toutes les occupations domestiques, et même plus que domestiques étaient imposées aux esclaves-nées de toute» les sociétés primitives : aux femmes .

Quand ils résident dans leurs villages, les Indiens ne font absolument rien ; ils laissent aux femmes les occupation* les plus rudes; à la chasse, il en va tout autrement ; les hommes doivent se suffire, allumer leur feu, soigner la cuisine, raccommoder leurs vêtements, empaqueter les fourrures, toutes occupations pour eux intolérables ; aussi, se font-ils accompagner par des aides, des engagés^ c'est-à-

(i) Gatlin. La vie chez les Indiens, 65, 72.

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dire des jeunes gens de familles riches, qui s'engagent, comme esclaves ou serviteurs pour une couple d'années afin d'être ensuite exemptés de toute occupation servile (1). Ces engagés peaux-rouges rappellent fort les pages de notre Moyen-âge. Les Omahas, qui n'avaient pas d'esclaves, avaient aussi des serviteurs (2), qui ne pouvaient guère être que des engagés. Les esclaves peaux-rouges, dont parlent quelquefois les voyageurs du siècle dernier, étaient le plus souvent de simples captifs, dont le supplice avait été différé.

On ^ iit, en effet, que les Peaux-Rouges ne réservaient guère à leurs prisonniers que deux traitements, mais fort différents : la mort dans les tortures ou l'adoption ; mais la mort était bien plus commune que l'adoption. Les guerriers victorieux rentraient dans leurs villages triomphalement et à la file, portant au bout de longues baguettes les chevelures des ennemis scalpés et escortant leurs captifs, qui chantaient d'avance leur chanson de mort ^3). Avant de partir pour l'expédition, les hommes du village triomphant avaient pris des engagements ; ils s'étaient engagés à rapporter à leur clan, tant de chevelures ou à ramener tant de prisonniers. Aussi, le premier soin des guerriers vainqueurs, était-il de répartir leurs trophées et leurs captifs ; mais une chevelure équivalait à un homme. Les prisonniers étaient donnés d'abord aux femmes, qui, dans des expéditions antérieures, avaient perdu leurs fils ou leurs maris. S'il y avait surabondance de captifs, on faisait cadeau du surplus aux alliés (h), — La cabane, le clan, étaient entiè-

(1) Domenech. Voy,piUor. dans les déserts du Nouveau-Monde.

(2) Owen Dorsey. Omaha Sociology, in Smithsovian Institulionnes Report of Ethnology. 207, 1881-«>.

(3) Lafitau. Mœurs des sauimges, III, 241.

(4) Charlevoix. Journal d'un voyage en A7nérique. Lettre XVI.

rement libre, soit de jeter l'esclave au feu ou de le torturer, soit de lui accoràer la vie ; mais alors, elle le rachetait par un présent fait au village (1). Quand il s'agissait de compenser la perte de personnages distingués, deux ou trois esclaves étaient toujours brûlés (2).

Le Conseil du village, chargé de la distribution des captifs les remettait aux particuliers en disant: '< Voici de quoi réparer la perte d'un tel et nettoyer le cœur de son père, de sa mère, de sa femme et de ses enfants ; soit que tu veuilles faire du bouillon avec sa chair, soit que tu aimes mieux « remettre le défunt sur sa natte » en la personne du captif; tu peux en disposer à ton gré (3) ». — La répartition des captifs ou des chevelures, qui leur équivalaient, se faisait par rintermédiaire du Conseil, sur la place où le crieur avait auparavant convoqué tout le village. On pourvoyait d'abord les femmes, qui avaient perdu à la guerre leurs maris ou leurs enfants, puis ceux vis-à-vis de qui on avait pris des engagements d'honneur au moyen de colliers. Un chef ne se remplaçait jamais que par un chef ou par deux ou trois esclaves. Souvent quelques prisonniers étaient réservés pour le public (4). Dans ce dernier cas, il arrivait parfois que le Conseil imposât l'adoption en disant: a Nous regrettons Tesprit d'un tel, que tu as perdu et qui par sa sagesse, •maintenait la tranquillité publique ; il faut qu'il reparaisse aujourd'hui ; il nous était trop cher et trop précieux pour <Jifférer de le faire revivre. Nous le « remettons sur sa natte » en la personne de prisonnier fo). »

En général, la plupart des prisonniers de guerre étaient condamnés à mort, mais à mourir dans les supplices, brûlés

<1) Lafltau. Loc. cil. 246.

ii) Lafltau. Loc. cit. 246.

^3) Charlevoix. Loc. cit, t. V. 362.

<4) Ibid. 360.

^5) Ibid. 362.

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^t torturés à la grande joie des assistants. Dans ces occasions, les femnies]des vainqueurs se conduisaient ordinairement, comme des furies, et le patient se faisait un honneur d msulter et de braver jusqu'à la fin ses bourreaux des deux sexes. — Souvent les Hurons et les Iroquois se comportaient comme les Guaranis brésiliens ; ils gardaient quelque temps leurs captifs et les traitaient très bien ; seulement ils leur noircissaient le visage ; puis, en fin de compte, ils les suppliciaient avec des raffinements de cruauté (1). — Si, au lieu d'être mis à mort, le prisonnier était adopté, tout sentiment de haine à son égard s'évanouissait comme par enchantement. On le déliait, on le conduisait à la cabane qui élait devenue la sienne ; là, on le lavait à Teau chaude ; on pansait ses plaies ; on lui donnait des aliments ; on l'habillait proprement: en résumé, on le traitait comme le parent ou lami qu'il était chargé de ressusciter. Quelques jours plus tard, avait lieu un festin solennel, dans lequel Tadopté recevait le nom même de celui qu'il remplaçait et dont il acquérait dès lors tous les droits et contractait toutes les obligations (2). Bien souvent ces adoptés prenaient tout à fait au sérieux leur changement de nation et ne faisaient nulle difficulté de combattre à l'occasion leurs anciens compatriotes (3); de même le clan d'adoption tenait l'adopté pour un consanguin ayant exactement les mêmes parentés que le défunt dont il prenait la place ; pour les Peaux-Rouges, adoption était absolument synonyme de filiation.

Telles étaient les anciennes mœurs ; elles se sont notablement modifiées et adoucies au contact des blancs. Les Peaux-Rouges se sont mis à pratiquer rechange des prisonniers et les ont torturés de plus en plus rarement. Souvent ils ont adopté ceux des captifs qui n'étaient pas échangés

(1) Charlevoix. Loc, cit. Lettre XVI.

(2) Ihid, t. V, p. 361-363.

(3) /6ed. t.V, 361.

et les ont donnés pour maris aux veuves de leurs guerriers tués, ce qui entraînait pour l'adopté l'obligation étroite de se charger de la veuve à lui échue et de ses enfants. D'autres étaient simplement adoptés sans mariage obligatoire (1). Les Omahas s'étaienl plus encore écartés des anciennes mœurs. Certains de leurs captifs étaient renvoyés chez eux sur leur simple désir. Les autres restaient dans la tribu, y étaient traités, comme s'ils n'étaient pas des étrangers ; mais pourtant sans être adoptés (2).

De cet ensemble de faits ressort une donnée générale^ savoir, que les Peaux-Rouges n'avaient pas institué l'esclavage dans leurs tribus. Or, ces Indiens considéraient tout travail, comme étant contraire à leur dignité ; par conséquent tout le labeur social devait être imposé aux femmes et, en effet, il en était ainsi.

Chez les Peaux-Rouges le mariage équivalait pour la femme exactement à l'esclavage. A partir du moment où elle était mariée, elle devenait la très humble servante de son mari. Son devoir était de suivre le maître partout où il lui convenait et de lui obéir sans murmurer. La moindre velléité de résistance était durement punie et, toute rébellion réelle entraînait la mort (3). Les femmes, dit un ancien ouvrage {Hisforia canadensis. Lïh, prtm. 57), servaient aux hommes d'esclaves^ d'ouvriers, même de juments. A elles d'allumer le feu et de l'entretenir, d'apporter le gibier à la maison, de faire la cuisine, de réparer les canots d'écorce, de travailler les peaux pour en faire des vêtements et des mocassins, de pêcher. Dans les campements, il leur fallait, quand elles en recevaient l'ordre de leurs maris, construire rapidement les cabanes d'écorce destinées à abri-

(1) Catlin. La vie chez les Indiens. 1^.

\^1) Owen Dorsej. Omaha Sociology. Loc. cil.

(3) Long. Voy. chezdiffér. nat, de VXmér. Septentr. III (1795)^

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1er toute la caravane (1). En dehors de la guerre et de la chasse, les hommes ne faisaient absolument rien. Dans les villages, ils fumaient, paresseusement couchés soit sur le toit de leurs cabanes, soit sur le bord des lacs et des rivières (2). Cette oisiveté était réputée convenable. Une tradition indienne dit en effet: « Le Grand Esprit créa Thomme pour protéger la femme et pour chasser ; tout le reste est h la charge de la femme ; c'est elle qui doit exécuter les travaux domestiques, construire les wigwams, couper le bois^ préparer les peaux, labourer et ensemencer la terre, (là où Tagriculture est plus ou moins connue) (3). » Posséder plusieurs femmes constituait donc pour un homme, un avantage des plus enviables; mais il ne pouvait appartenir qu'aux riches (4). L'éducation, l'exemple, la tyrannie de Topinion régnante ont tant de puissance, chez les sauvage» comme chez les civilisés, que les femmes peaux-rouges étaient du même avis que les hommes au sujet de la répartition du travail entre les deux sexes. A leurs yeux les occupations laborieuses sont obligatoires pour les femmes et pour elles seules ; elle sont déshonorantes pour les hommes. Une femme indfenne voyant des blancs, des hommes, porter sur leurs épaules des charges de bois, qu'ils avaient coupées pour se chauffer, en fut scandalisée à tel point que, prenant sa hache, elle se mit spontanément à l'ouvrage et apporta du bois aux étrangers. Elle ne pouvait supporter^ leur ditelle, que des hommes s'abaissassent à faire « ce qui est, à proprement parler, Touvrage des femmes » (5) . Les femmes peaux-rouges étaient donc aussi asservies d'esprit que de corps et ce fait, d'accord avec tout ce que Ton sait du sort

(1) Long. Loc. cit., 141-206.

(î) Donienech. Voy, pittor. dans les Grands déserts, 490.

(8; Ibld. 309.

(4) Ibid.

(5) Long. Loc, cit., 250.

fait aux femmes dans les sociétés primitives, rend fort douteuse Fère de domination féminine, que des sociologistes, rêveurs plus qu'observateurs, admettent dans le lointain passé de l'humanité.

Mais, puisque le cours naturel de notre enquête soulève cette question, il ne sera pas inopportun de nous y arrêter un moment. A la suite d'un savant suisse, Bachhofen (1), plutôt mythologue que sociologiste, il s'est créé toute une école, suivant laquelle, dans un passé des plus obscurs, il aurait existé un âge d'or féminin, une ère où les femmes régnaient dans les sociétés humaines, une ère gynécocralique. Les preuves h Pappui de cette thèse hasardée sont faibles. Il y a d'abord la légende des Amazones, qui a eu cours dans l'antiquité gréco-romaine. Justin s'en est fait l'écho (2) et Diodore l'a résumée en ces termes : « Ylinus et Scolopitus, deux jeunes princes d'entre les Scythes, ayant été chassés du pays par les factions des grands, emmenèrent avec eux un grand nombre de jeunes gens de Scythie, vinrent s'établir dans la Cappadoce auprès du fleuve de Termodon, et s'emparèrent du plat pays de Themiscyre. Là, n'ayant fait, pendant plusieurs années, que piller leurs voisins et ravager leur pays, les peuples conspirèrent contre eux et, leur ayaçit dressé des embûches, ils les firent périr. Leurs femmes, outre le chagrin de l'exil, «e voyant veuves, prirent les armes, se mirent d'abord à défendre leur pays, en éloignèrent l'ennemi et portèrent ensuite la guerre ailleurs. Elles perdirent aussi l'envie de <,e marier avec leurs voisins, disant que la condition des femmes mariées était un esclavage plutôt qu'un mariage. Elles montrèrent un rare exemple de vertu et de courage, digne d'être connu et admiré dans tous les siècles, en ce qu'elles agrandirent leur république sans le secours des

(i) Bachhofen. Das MuUerrecht. Sttuttgard. 1861.

(2) Diodore. L. IL par. 45-4G. — Justin. Histoire, Liv. II.

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