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IV. Le Cannibalisme religieux

Les habitudes anthropophagiques des Mexicains nous reportent en effet à la sauvagerie la plus primitive, aux mœurs des Néo-Zélandais et des Mombouttous. C'est qu'en envahissant le Mexique, et les pays voisins, les Nahuas, Peaux-Rouges encore mal dégrossis, y avaient apporté un renouveau de férocité. 11 faudrait en accuser particulièrement les Aztèques, qui, deux siècles environ avant la conquête espagnole, avaient implanté au Mexique une ancienne coutume de leur race (1). Ouvrir la poitrine du vaincu terrassé, en extraire le cœur tout palpitant et le mordre h belles dents est en effet une coutume peau-rouge, pratiquée quelquefois encore aujourd'hui chez les Peaux-Rouges confinant aux régions arctiques, mais qui jadis a été répandue dans toute l'Amérique indigène ; au xvu® siècle, elle était encore en vigueur chez les Indiens du Chili .

(1) W. Prcscott. Uist, conq. Mexique, ï. 58,

l'esclavage al* MEXIQUE ET AU PÉROU 15*i

Les Aztèques n'eurent donc pas de peine à la ressusciter chez les Nahuas mexicains : mais ils y joignirent un cannibalisme effréné. Toujours on sacrifiait solennellement et religieusement les captifs, mais ensuite les prêtres restituaient aux propriétaires les corps, qui figuraient, comme maltresplats dans de joyeux festins. Trop de fois j'ai dû décrire ces sacrifices affreux ; je ne m'y arrêterai donc pas. On sait que la victime, les reins posés sur une pierre conique, était maintenue par cinq prêtres ; un sixième, le sacrificateur, ouvrait le thorax avec un couteau en obsidienne, en arrachait le cœur et l'offrait à l'idole choisie. Plus le supplicié criait, plus le cœur fumait longtemps et plus le sacrifice était censé agréable à la divinité (1).

Pendant le siège de Mexico par Cortez, les Espagnols assistèrent de loin, de leur campement ou du port de leurs^ brigantins, au supplice, de leurs camarades tombés entre les mains des assiégés. Auparavant on avait couronné les captifs de plumes, on leur avait donné des éventails et, ainsi parés, ils avaient dû bon gré mal gré, danser devant la statue de Huitzilopotchli, le dieu de la guerre (2). En outre, selon un usage mexicain, qui rappelle fort une coutume en vigueur aussi chez les Maoris de la Nouvelle-Zélande, les faces des victimes étaient préparées, et, très reconnaissables encore, placées à titre d'offrandes devant les idoles (3).

Ce sont là des sacrifices, qui sont autant des actes de vengeance que de piété ; mais ces immolations au dieu de la guerre et en temps de guerre n'étaient pas les seules ; elles n'étaient même pas les plus nombreuses. En effet les Mexicains étaient extrêmement pieux (4). A leurs yeux tous les phénomènes naturels, particulièrement la pluie, la fou-

(1) BuUock. Hist. univ, voy, vol. XLI. i3.">.

(2) Bernai Diaz. Loc, cit. 509.

(3) Ibid.Â^^.

(4) SahsLgxin.Choses de la iVowfe/^e-^sp^^/ne. Livre II. (Appendice).

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dre el les éclairs étaient simplement les actes de tel ou tel dieu. Déplus ils imploraient Tintervention ou la protection divine dans une foule de circonstances ; enfin chacun des dix-huit mois aztèques était sous la spéciale protection d'une divinité. Les fêtes et cérémonies étaient donc fort nombreuses au Mexique et presque toutes exigeaient des sacrifices humains, d'où une énorme consommation de victimes sacrées dans tous les temples; or, il n'y avait pas moins de 78 temples à Mexico seulement. Aussi a-t-on estimé à '50,000 environ le total annuel des sacrifices humains dans tout le royaume (1). On guerroyait donc sans cesse pour se procurer les captifs jugés nécessaires ; mais on n'en av^it jamais assez et le marché aux esclaves fournissait le reste. Ce marché était alimenté surtout soit par des criminels condamnés, soit par les esclaves jugés vicieux et incorrigibles. Enfin on sacrifiait aussi beaucoup d'enfants dont les chroniqueurs ne nous indiquent pas la provenance, mais dont la plupart devaient être capturés dans des razzias victorieuses.

Parmi les sacrifices purement religieux, ceux de la fête des marchands étaient renommés. Tout marchand riche tenait en effet à honneur de donner, avant de mourir, un grand banquet où les principaux plats étaient de chair humaine (2); la chose se passait solennellement, on commençait par acheter des esclaves de choix, des esclaves dits « lavés », parce qu'on les lavait soigneusement dans le but de rendre leur chair plus savoureuse. L'achat se faisait au Marché aux esclaves où les propriétaires d'esclaves à vendre les faisaient danser, après, les avoir parés et couronnés de fleurs. 11 y avait au marché des esclaves des deux sexes et des chanteurs accompagnaient leurs danses. On estimait particulièrement et Ton payait plus cher les esclaves, qui chantaient

(i)BiilI()ck. Lo(\ cit. 126.

<2,Bancroft. Xative States. II. 392.

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€t dansaient avec goût. Puis l'acheteur emmenait chez lui les esclaves achetés et lançait alors ses invitations. Les convives arrivaient à minuit et aussitôt on leur distribuait des cadeaux, des mantaSy des fleurs. Après quoi Tamphitryon, dans un long discours, racontait les dangers qu'il avait courus en exerçant sa profession de marchand et concluait en disant qu'il convenait de remercier Huitzilopotchli, le dieu de la guerre. Alors commençait une série de fêtes, qui duraient plusieurs jours. D'abord fes esclaves comestibles étaient ornés, parés et exposés sur une estrade. Le quatrième jour, on les menait au temple de Huitzilopotchli ; puis on les enivrait de pulque, A minuit, on leur arrachait les cheveux du sinciput avec accompagnement de danses et de chants. A l'aurore, seconde visite au temple. Suivait une attaque simulée, pendant laquelle on capturait les esclaves voués et leur propriétaire en devait payer la valeur aux capteurs fictifs, sans doute pour assimiler les victimes aux vrais captifs, qui d'ordinaire alimentaient les sacrifices. Enfin, après divers autres cérémonies, les esclaves offerts étaient immolés selon les rites ordinaires ; leurs corps jetés au bas du téocalli étaient emportés, cuits et joyeusement mangés avec du maïs (1). Ces corps étaient regardés comme les restes de l'offrande sacrée ; car, au moment du sacrifice, on avait bien soin de recueillir un peu de sang et d'en frotter la bouche de Tidole (2). A première vue, l'idée de ces cérémonies si étranges et si sanguinaires semble éclose dans le cerveau d'un fou; mais elle résultait simplement d'une étroite alliance entre la gourmandise et une religion sauvage. Ces coutumes atroces étaient spéciales aux Atzèques ou plutôt aux Nahuas, dont la victorieuse invasion avait fait déchoir moralement l'ancienne civilisation du pays, fondée

(1) Sahagun. Choses dans la Nouvelle Espagne. Ch. X. XI. XTII. p. 572-579. (2} Ibid . Livre II (Appendice).

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surtout par les anciens Toltèques qui, eux, ne sacrifiaienl pas de victimes humaines (1), et étaient peut-être des immigrants lointains, dont le pays d'origine nous est inconnu. L'invasion aztèque eut encore d'autres conséquences rétrogrades. Ce fut sous leur domination que les plébéiens se virent réduits en servage, tandis qu'à l'époque des premiers rois, ils avaient partau gouvernement, occupaient même des charges à la cour, etc. Au contraire sous le règne de Montézuma, les plébéiens étaient livrés au bon plaisir des nobles, qui les pouvaient, selon leur caprice, maltraiter, même tuer ou vendre comme esclaves (2;.

\. Les esclaves.

Les nobles pouvaient très aisément se débarrasser de leur serfs en les donnant au roi, puisque chaque province payait au monarque des tributs en or, plumes, pierres précieuses, étoffes, et enfin en Indiens et Indiennes destinés, soit aux. sacrifices, soit à l'esclavage (3), Sur son chemin, Corlez, victorieux, recevait ainsi en don, déjeunes Indiennes richement parées et habillées, avec d'autres femmes pour les servir (4). Mais la grande pourvoyeuse d'esclaves, c'était la guerre ; puisque le capteur d'un prisonnier avait le droit, soit de le sacrifier aux dieux, soit de le vendre, ou de le garder comme esclave.

Les esclaves juridiques formaient une autre catégorie servile. Toute une série de délits et de crimes entraînaient l'esclavage (ij. On tombait en servitude : pour vols importants ou pour vol de grain ; pour avoir vendu une personncv

(1) Prcscoil. Conquest, of Mexico 1. 1. 88. (t) Bancrofi.iVrt^/re slates Ch. II. 216-217.

(3) Bernai Diaz. Loc. cit., 108-191.

(4) Prescott. Loc, ciL, 350.

l'esclavage au mexiûue et au Pérou 137

libre ; pour avoir causé la mort d'une esclave d'autrui en la rendant grosse ; pour n'avoir pas dénoncé un complot ; pour n'avoir pu payer les taxes de guerre, etc. Enfin, les parents très pauvres vendaient leurs enfants, soit pour Tesclavage, soit pour les sacrifices. En effet, les dieux de la pluie, par exemple, les dieux Tlaloc, aimaient la chair fraîche et devaient être honorés par des sacrifices^ d'enfants (1).

Lors des ventes d'enfants pour l'esclavage, le père avait le droit de stipuler qu'il gardait la faculté de remplacer l'enfant vendu soit par un frère soit par une sœur de même âge, de sorte que plusieurs enfants d'une même famille pouvaient se succéder ainsi chez le même maître (2). Mais celte obligation de « maintenir » ainsi un esclave devenait nulle, si l'enfant mourait chez son maître ou si celui-ci l'avait employé h des travaux non stipulés dans le contrat de vente (3). Au Mexique ce commerce d'enfants était très florissant.

Enfin à toutes ces catégories d'esclaves il faut encore joindre les esclaves volontaires, ceux qui se vendaient euxmêmes (4). Chaque ville avait donc son marché d'esclaves ; mais le grand emporium servile, se tenait à Acapulco, à deux lieues du Mexico ; où il y avait de vraies foires d'esclaves. Les vendeurs paraient leur marchandise et les esclaves, aussi richement vêtus que possible, devaient chanter et danser pour allécher l'acheteur (5).

On affirme pourtant qu'en dépit des mœurs féroces des Mexicains l'esclavage domestique était, chez eux, relativement doux. Ainsi un esclave de bonne réputation ne pou-

(1) Bancroft. Loc, cit., t. I, 81.

(2)Prescolt. Zoc. cil. 1.38-39.

(3) Bancroft. Loc. cit., II. 219.

(4) L. Bïwri. Les Aztèques. 171.

(5) Bancroft. Loc. cit., t. I. 219-22^.

vait être ni vendu sans son propre consentement, ni chàlié sans avertissement préalable. Après deux ou trois de ces admonitions, si Tesclave ne s'amendait pas, le maître lui mettait un collier spécial en bois et, dès lors, avait le droit d'en disposer à sa guise. Encore l'esclave avait-il la ressource de se réfugier dans le palais du roi, où il devenait libre, et, à l'exception de son propriétaire et de ses fils, personne n'avait le droit de Tarréler au passage, dô l'empêclier de gagner l'asile royal. La loi protégeait aussi l'esclave contre la cruauté des maîtres ; car le meurtre d'un esclave par son maître était considéré comme un crime capital. Enfin l'esclave domestique était traité en homme ; sa vente était entourée de beaucoup de formalités et devait se faire en présence de quatre témoins respectables. Seul, l'esclave incorrigible et ayant déjà subi plusieurs ventes pouvait être vendu pour les sacrifices (i). L'esclave de bonne réputation avait droit de posséder, même d'avoir des esclaves à lui appartenant ; enfin il gouvernait sa famille et ses enfants étaient libres : au Mexique, on ne naissait point esclave.

A la mort du maître, les esclaves se transmettaient aux héritiers, comme les autres biens ; mais beaucoup de maîtres émancipaient leurs esclaves avant de mourir (2).

Entre la condition de maître et celle d'esclave, il y avait au Mexique une condition intermédiaire, quelque chose comme le servage. Ainsi certaines villes et provinces fournissaient à la cour des employés, des jardiniers, des ouvriers, des ornemanistes, etc. (3). A cette classe devait appartenir les porteurs, les tamenes, que les caciques mettaient à la disposition des conquérants espagnols. Un cacique en fournit un jour quatre cents à la fois (4). Pendant sa pénible retraite

(1) Bancrofl. Loc. cit., t.I. 222-2r23.

(2) Jbid.

(3) Ibid., IL i68.

(4) Prescolt. Loc. cit., I. 341.

l'escuvage au mexiqle et au Pérou iSÎ)*

de Mexico, Cortez pul ainsi faire porter à dos de tamenes ses malades et ses blessés (1).

Au Mexique les hommes, même de condition non servile travaillaient ; tous même, à l'exception des nobles et des soldats mettaient la main aux occupations rurales ; aussi les femmes mexicaines n'étaient pas habituellement surmenées. Elles prenaient pourtant leur part des travaux des champs ; mais la part la plus légère, par exemple, les semailles (2). Bien entendu, il s'agit des femmes libres et sûrement de celles qui n'appartenaient pas à la classe la plus infime. Les autres étaient au moins astreintes à un très pénible travail celui de broyer le grain entre les deux pierres d'un moulin à bras primitif. Pendant l'expédition de Cortez, deux femmes espagnoles, ayant été capturées parles Indiens succombèrent aux fatigues qui leur furent imposées et notamment h la fatigue de moudre (3). Ce travail en effet absorbait la plus grande partie de la vie des femmes dans l'ancien Mexique et même dans le nouveau ; puisque, de nos jours encore, les soldats mexicains en campagne étaient suivis d'une nombreuse troupe de femmes principalement chargées^ de broyer le grain.

Les renseignements, que je viens de résumer et de grouper louchant l'esclavage dans l'ancien Mexique, montrent qu'à vrai dire il existait dans l'empire aztèque deux catégories d'esclaves : celle des prisonniers de guerre et celle des esclaves domestiques . Dans tous les pays esclavagistes, cette distinction se retrouve ; mais nulle part la ligne de démarcation n'est aussi tranchée qu'au Mexique, où l'esclave domestique était traité avec une grande douc(»ur. tandis que le captif était surtout de la chair à sacrifice et n'avait droit à aucun égard. Dans l'ancien Pérou, où

(i) Prescott Loe, cit.,i. H. 369.

(2)/6id., t. 1.137.

(3) Berna! Diax. Loc, cit., 62.

160 l'évolution de l'escuvage

nous allons maintenant nous transporter, nous allons trouver un tout autre régime, une tout autre organisalion •du travail social.

B. Xi' Ancien Pérou.

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