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III. L'esclavage en Indo-Chine

Quoiqu'ayant subi, comme la Malaisie, bien des influences étrangères, loe unes guerrières, les autres pacifiques, les royaumes indigènes de l'Indo-Chine avaient tous entre eux une assez grande analogie . A vrai dire, pour la civilisation, ce sont surtout des annexes du grand empire chinois, quoi-

(!) A. Tounnagne, Histoire du servage. 600. (2) Ch. Letourneau. révolution de la propriété.

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que, dans certains d'entre eux, notamment dans le Siara el laBirmanie, Tlnde ait laissé aussi des traces assez profondes. Les monarchies birmane, siamoise, annamite, cochinchinoise et cambodgienne, étaient ou sont encore toutes organisées à peu près sur le même modèle, celui de l'absolutisme dit asiatique aussi complet que possible. En principe, le roi est ou était propriétaire de son royaume et de ses habitants. — A Siam, le monarque est un dieu terrestre. Nous savon? que, dans l'Egypte ancienne, on ne prononçait jamais le nom d'un monarque régnant sans le faire suivre des mois de rigueur « Vie, santé, force » ; à Siam, on a conservé une coutume du même genre ; le nom du roi, qu'il ne faut jamais prononcer en vain, doit toujours être accompagné des qualificatifs « Seigneur » ou « Sacré Seigneur » (I). Tout Siamois dit libre doit, chaque année, six mois de service à son roi, qui, lui, passe sa vie dans un sérail impénétrable. En fait, comme le roi de Siam ne peut employer la totalité de ses sujets pendant la moitié de Tannée, ceiLxci peuvent se racheter de la corvée en payant une redevance, soit en argent, soit en nature, en riz, aloès, défense45 d'éléphants, nids de salangane, etc. (2). Le bon plaisir du maître étant supérieur aux lois, nul homme libre ne possède réellement son champ ou son jardin. Tout propriétaire vit dans un état de perpétuelle inquiétude. Si les produc- Uons de ses terres sont de qualité remarquable, des soldats viennent les retenir, soit pour le roi, soit pour le ministre favori du roi ; ils en font même l'inventaire d'avance et, si au moment de la récolte, le compte ne se retrouve^ plus, le propriétaire est châtié ; aussi certains propriétaires préfèrent-ils abattre leurs arbres pour que les fruits ne leur causent point d'ennuis (3) .

(1) Jancigny. Indo-Chine. 444.

(2) Turpin. Histoire civile et mutuel du royaume de Siam (177i), t. L 98.

(3) Turpin. Z^oc. cU, 81.

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Lors des réquisitions royales, ce qu'on appel à Siam. « l'appel aux choses publiques », les travailleurs requis sont obligés de s'entretenir à leurs frais, eux et leurs familles (1. L'abus de pouvoir est donc à Siam, beaucoup plus grand qu'il ne Tétait dans l'ancien Pérou. En fait, les réquisitionnaires Siamois, quoique citoyens d'un royaume, qui s'appelle Ihaï^ c'est-à-dire « pays libre » sont plus malmenés que l'esclave réel, puisque ce dernier est nourri par son maître (2). Au contraire, en cas de réquisition, les Siamois de condition libre ne reçoivent, eux, ni salaire, ni aliments, et, de mois en mois, leurs équipes se succèdent, se relayent pour que le travail entrepris ne reste pas interrompu (3).

A côté de ces citoyens asservis, il existe à Siam une classe nombreuse d'esclaves réels et perpétuels, dont les prisonniers de guerre et les débiteurs insolvables constituent la plus grosse part. Les prisonniers de guerre sont nombreux ; car les Siamois, fervents bouddhistes, répugnent à verser le sang et aiment mieux faire un esclave du vaincu que de le tuer (4) ; mais en dépit de la charité bouddhique, l'esclave de guerre est durement traité par les Siamois ; souvent on va jusqu'à l'enchaîner et le condamner aux travaux forcés (5). Les débiteurs insolvables ont la faculté de se libérer en payant ; mais ils y parviennent aseez rarement ; car le créancier met quotidiennement à leur charge les frais de vêtement, de nourriture, de soins médicaux; aussi la dette, au lieu de diminuer, va presque toujours grossissant (6).

Le roi possède en propre une multitude d'esclaves qu'il

(1) Jancigny. Indo-Chine , 445.

(2) Turpin. Loq cil,, I. 80.

(3) Jancigny. lac, cit., 445.

(4) Turpin. Loc. cit., 87.

(5) Jancigny. Xoc. ci^,315.

(tî) Ibid. 445.

emploie à cultiver ses jardins et ses terres (1) ; ce sont sans doute ces esclaves royaux, que les anciens voyageurs ont vu travailler enchaînés aux corvées publiques ; car en général Tesclave domestique est assez doucement traité àSiam. Une ancienne loi l'assimile même aux enfants, à la femme et veut qu'on ne le vende pas plus facilement que ces derniers (2).

Dans TAnnam, dans la Birmanie, le régime politique est semblable à celui du royaume de Siam et il en est de même pour l'organisation de l'esclavage. Dans l'Annam et un peu partout en Indo-Chine, l'esclave par excellence, la femme, est très durement traitée. Pourvu qu'il ne la tue pas, hors les cas où il en a le droit, le mari peut maltraiter sa femme à son gré sans démériter dans l'opinion ni rendre compte de ses actions. Constamment on entend les cris des femmes, que Ton voit les maris « bambouer » en public. Un batelier se plaignait à un voyageur de la grande dépense en cannes, que les femmes nécessitaient. Le bambou, seul, disait-il, les faisait marcher droit. Ce sont les femmes qui conduisent la charrue, hersent et moissonnent ; elles portent de lourds fardeaux, tiennent les boutiques, font métiers de colporteurs, de fripiers, de changeurs, etc. Elles préfèrent les maris chinois, qui les traitent mieux et travaillent plus, parce qu'ils ne sont astreints ni aux corvées, ni à la conscription (3j.En Birmanie, comme à Siara, les biens et les personnes sont censés être la propriété du roi ; en conséquence, toute femme qui lui convient doit être sa concubine (4J, de même que tout homme valide est tenu de lui servir de soldat (3) et de participer aux travaux publics (6).

(1) Turpin. Loc cit., 95,

(2) Wake. Evolution of moralilyy I. 468.

(3) Chine, Ava Siam and Anain, London 1853. liv. 18.

(4) H. Spencer. Sociologie, III. 482.

(5) JaQcigny. Indo-Chine. 318.

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Au dessous du roi etdes mandarins, des fonctionnaires, la population considérée comme libre comprend les petits propriétaires, les laboureurs et les artisans de toute espèce. On peut dire que tous ces prétendus hommes libres sont les esclaves du monarque ; mais de leur côté, ils possèdent néanmoins de vrais esclaves, que Ton peut diviser en deux classes ; les esclaves temporaires, qui sont des débiteurs insolvables, lesquels, par acte passé devant un officier public, se sont engagés sous l'autorité d'un créancier pour le rembourser en services, et les esclaves héréditaires, dont la masse est constituée surtout par des prisonniers de guerre et par leur descendance. Ces esclaves par droit de conquête sont souvent un don gracieux fait par le roi au retour d'une c'ampagne heureuse ; beaucoup cependant, sont simplement achetés au marché et à vil prix (1) soit à cause de l'abondance de la marchandise, soit parce qu'en Birmanie, comme ■en tout pays, les captifs esclaves sont moins estimés que les esclaves domestiques, étant moins rompus à la servitude.

Enfin on trouve en outre, en Birmanie, au dessous-môme des esclaves, une classe nombreuse de gens hors caste. Cette classe de misérables qui exista aussi dans le Japon ancien, comprend tout le rebut de la population : les esclaves des pagodes, ceux qui sont chargés d'incinérer les morts, les lépreux et en général les incurables, les amputés ou mutilés, enfin les prostituées. Tout ce monde est déclaré impur, souillé et privé de droits civils et politiques. Ainsi rejetés hors de la société convenable, ces malheureux sont parqués dans les faubourgs des villes ou les alentours des villages; il leur est interdit de mettre le pied dans les maisons réputées respectables (2) : ils sont à peu près hors non seulement de la loi, mais de l'humanité.

(1) Janâgny, Indo-Chine. 313.

<2) Jancignj. Indo-Chine, 314.

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