II. Vesclavage chez les Berbères
Les berbères des lies Canaries, les Guanches, ne nous sont connus, au point de vue sociologique, que par les anciens voyageurs, Portugais, Normands, Espagnols (1), qui les ont découverts et conquis, du quatorzième au seizième siècle. Par ces aventuriers, nous savons, d une façon sommaire mais suffisante, que ces insulaires en étaient encore à Tîlge de la pierre polie, qu'ils habitaient des grottes, tantôt naturelles, tantôt artificielles, ou des maisons qui, autant que possible, ressemblaient à des grottes ; que leur principal moyen d'existence consistait dans des troupeaux de chèvres,
(1) Courtetde V\û%,Etudes sur les anciennes races de V Egypte et de V Ethiopie (Mém. Soc. d'Ethnol. t. I. (i847). p. 23, 27.)
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que pourtant ils cultivaient une céréale, Torge, dont leurs femmes broyaient les grains avec un petit moulin à bras, encore en usage aujourd'hui en Kabylie ; qu'ils s'habillaient, quand ils le trouvaient bon, avec des robes et des manteaux en peau de chèvre, fine, souple, bien préparée, teinte en couleur safran et rouge, cousue avec des cordes à boyaux ; qu'il existait, chez eux, des castes de prêtres, de prêtresses et d'embaumeurs. La forme politique en vigueur dans leurs îles était la tribu monarchique. Leurs princes étaient vénérés comme des divinités ; leurs nobles avaient, entre autres, le privilège|qu'on a nppeléjus prùnœ noctts. Lors de l'avènement des princes guanches, des victimes volontaires se sacrifiaient en se jetant dans des précipices, sans doute pour conjurer les mauvaises puissances (1). Quand un de ces petits potentatsparcourait son royaume, il était précédé d'un officier portant son anepOy son bâton de commandement, orné à l'extrémité d'une banderolle. A la seule vue de cet insigne, les gens du peuple se prosternaient, la face contre terre . Ces princes adorés étaient propriétaires du sol, qu'ils distribuaient en usufruit à leurs sujets, proportionnellement au rang de chacun (2). L'esclavage proprement dit n'était guère nécessaire avec une semblable organisation. La masse des serfs cultivait docilement le sol et, comme la grande richesse consistait surtout en troupeaux, il est probable que le maître et les grands prélevaient sur cette propriété pastorale une large dlme ; mais on ne nous Ta point dit.
Les Touareg sahariens, descendants actuels des anciens Lybiens et consanguins des Guanches, nous sont beaucoup mieux connus que ces derniers. Nous savons qu'ils vivent sous le régime de la tribu aristocratique, que leur classe noble est entretenue par le travail des serfs, des métayers et des
(1) Sabin Berlhelot. Mémoires sur les Guanches, {Mèm. Soc. ethnolog. t. L p. 13i. 137. 138.
(2) Ibid, 460. 175. 177. — t. IL 114.
esclaves. — Ces esclaves des Touareg sont ordinairement des noirs, dont les services sont surtout domestiques et qui, généralement, sont traités avec douceur (1) ; pourtant Barth a vu, sur les confins méridionaux du Sahara, trois esclaves attelés à une charrue et excités au travail par leur leur maître touareg, exactement comme des bêtes de somme (2).
Mais d'une manière générale, on peut dire que l'esclavage proprement dit, Tesclavage musulman, est rare et accessoire chez les Touareg. Leurs tribus se divisent en deux catégories ; les tribus nobles et les tribus non pas esclaves, mais serves (3). Seuls, les Touareg nobles ont des droits politiques (4). Les autres travaillent pour nourrir les classes dirigeantes, et il faut de quatre à huit serfs pour alimenter, pour entretenir un noble (5). La vie des nobles se passe à voyager dans le désert, soit pour convoyer les caravanes soit pour les piller ; pendant ce temps, les serfs cultivent le> oasis, y élèvent des brebis, des chèvres, des chameaux. 1I^ soignent et gardent aussi les troupeaux appartenant aux nobles, auxquels ils paient chaque année une redevance en beurre, en lait, en brebis et chèvres, en chameaux. Les Touareg nobles viennent se remonter chez leurs serfs, parfois plus riches qu'eux-mêmes, et auxquels ils laissent toule liberté de s'enrichir, se contentant de prélever la dîme, de profiter de la poule aux œufs d'or, sans la tuer (6).
Certaines tribus de marabouts, les Ifôghas, n'ont pas de serfs ; leurs scrupules religieux, ne le leur permettent pas ; ils les remplacent par de fidèles domestiques, servant pour
(i) Duveyrier, Touareg, du Nord, 339.
(t) Barth. Vby, en Afrique, 1, 220.
(3) Ibid. 329.
(4) Duveyrier. Loc. cit. 331.
(5) Ibid, 368.
<0) Ibid, î^34.
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Thonneur et faisant soigner les troupeaux, exécuter les travaux domestiques par de nombreux esclaves (1).
Enfin, entre les tribus nobles et les serves, il existe des tribus mixtes, payant seulement un impôt aux nobles (2). Ces redevances et les tributs prélevés sur les caravanes constituent les revenus des Touareg de sang" noble. Cette noblesse dépend d'ailleurs de la mère seulement ; car le fils d'un esclave et d'une femme noble est réputé noble : « Ccst le ventre qui teint Tenfant », disent les Touareg (3).
Les esclaves noirs sont souvent affranchis à la mort de leurs propriétaires; alors ils deviennent serfs, peuvent épouser des blanches et ne se vendent plus (4) ; car la condition du serf n'a rien de commun chez les Touareg avec celle de l'esclave, seulement la redevance payée par les serfs est quelquefois tort lourde. Ainsi les propriétaires Touî\reg de Toasis de Ouargla font cultiver leurs jardins par des serfs, des Khanimàs^ sorte de métayers si durement exploités, qu'ils doivent vivre avec le cinquième seulement de la récolle, fruit de leur travail (3).
Mais, pour n'être pas esclaves, les serfs Touareg, n'en constituent pas moins une classe très subordonnée, même soumise à des règlements somptuaires. Ainsi tous les serfs, aussi bien les femmes que les hommes, doivent n'avoir que des vêtements de cuir (fj) et défense leur est faite de porter soit la lance de fer, soit Tépée, armes spéciales de l'homme libre (7). Les Touareg, vivant en état de servage ou n'ayant pas conservé dans toute sa pureté le sang berbère, ne
(1) Duveyrier. 362.
i'DIbid, 329-334.
3)/6id. 337.
(4) Ibid, 336-337.
(5) /6id.289.
(6) Barth. Loc. cil, t. IV. la^.
Ci)Ibid, t. 1. 137.
peuvent s'armer que d'un poignard et d'une lance en bois, d'une lance préhistorique (1).
Malgré ces marques ostensibles de sujétion , la bonne harmonie règne ordinairement entre serfs et nobles Touareg ; les premiers sont dévoués/ les autres sont bienveillants et témoignent à leurs inférieurs non seulement de l'humanité, mais même de l'amitié (2). Cela n'empêche pas d ailleurs les Touareg libres et nomades de professer pour la population sédentaire et rurale un très grand dédain ; à leurs yeux, leur vie nomade de convoyeurs ou de pilleurs de caravane est particulièrement noble et les sédentaires sont des êtres dégénérés (3).
Dans la plupart des pays, où la population est de race berbère, la condition des femmes est relativement douce. H en est ainsi chez les Touareg, au moins pour les femmes de la classe libre, et, plus d'une fois, dans mes études antérieures, j'ai eu à signaler ce fait assez exceptionnel. J'ai parlé des réceptions organisées, des cours d'amour librement tenues par les dames touareg, etc.
En général les femmes touareg de la classe libre ou noble, jouissent d'une grande indépendance. A Tombouclou, non seulement elles fréquentent ouvertement les hommes et conversent familièrement avec eux, mais même elles fument dans les mêmes pipes voyageant d'une bouche à l'autre (4).
Dans les grandes oasis, à tout le moins, les femmes touareg sont d'une vertu médiocre. A Agadès, des femmes, des filles venaient spontanément offrir au voyageur Barth des services d'un genre tout particulier (S) ; une dame mariée.
(I) Barth. t. IV. 113-114.
mibid, t.I. 320.
(3)Denham et Clapperton ifts^ nniv. voy, vol. XXVII. p. 36.
(4) Barth. Loc. cit. t. IV, 146.
(5) Ibid, t. I 263.
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dont le mari était absent, vivait avec un autre homme dans une intimité trop grande et s'en cachait très mal. (l)Tous ces faits sont significatifs ; ils contrastent fort avec les mœurs arabes et pourtant les Touareg sont mahomélans ; celle liberté relative du sexe faible semble bien être, chez eux, un caractère de race ; elle est d'accord d'ailleurs avec le peu que nous savons sur ce point des anciennes mœurs en vigueur chez les Guanches des Canaries. Enfin certaines coutumes kabyles, comme le respect de la femme en temps de guerre, le droit d'insurrection^ que les canons kabyles reconnaissent à la femme mariée, dans le cas de certains outrages subis, (2) attestent encore la liberté féminine des anciens âges, des temps où la législation arabe n'avait point altéré ou aboli les vieilles coutumes berbères.
A propos de l'esclavage, il y a peu de chose à dire touchant les Kabyles contemporains. Us ont entièrement adopté sur ce point les coutumes arabes ; pourtant certains traits de mœurs sont chez eux à relever ; ils rappellent le temps actuellement lointain, où le débiteur pouvait être directement saisi et réduit en esclavage par le créancier. Ainsi aujourd'hui encore il arrive qu'un créancier s'empare du fils de son débiteur insolvable (3), ou bien qu'un Kabyle ayant un grief contre un homme appartenant à un autre djemàa, à une autre communauté de village, retienne un homme quelconque appartenant au village de son offenseur. L'un et l'autre trait de mœurs se rattachent au principe de la responsabilité collective, qui, dans certains cas, peut motiver l'esclavage.
Une donnée générale résulte de tous les faits précédents; c'est que, chez les Berbères indépendants, l'esclavage est rare, accidentel; le servage le remplace aussi bien chez les Guanches que chez les Touareg ; enfin, en dépit du Koran,
<1) Barth. 1. 1. 264.
(2) Voir mon Evolution du 7nariage et de la famille.
(3) Hanoteau et Lelourneux. Kabylie t. III. 220.
23G l'évolution de l'esclavage
l'esclavage existe à peine dans les petites communautés républicaines de la Kabylie. Dans toutes ces populations de race berbère, Tesprit esclavagiste, dans le sens complet du mot, semble peu développé.