De Vcsclavage dans l' Egypte ancienne
De même, dans TEgypte ancienne, pays berbère pour une grande part, l'esclavage a été assez peu développé : ii semble n'avoir guère existé que dans les palais des souverains et des grands. Les renseignements fournis par l'*s écrivains de Tantiquilé, notamment par Diodore, nun^ apprennent que le sol de TEgypte était divisé en trois portions, dont les revenus étaient affectés au roi, à la classe sacerdotale et à la classe militaire (1). Les propriétaires «tu usufruitiers à titre éminent affermaient ensuite lears domaines aux cultivateurs, moyennant un loyer, qu'on nou< dit avoir été modique [2).
Dans le royaume des Pharaons, tous les métiers étaient héréditaires. Les cultivateurs étaient donc voués, de père en fils, au labourage, conuneles pasteurs à l'élevage du brtail. Dans ces monarchies antiques, la liberté individuelle était ce dont on se souciait le moins ; on pensait au contraire en Egypte, que l'agriculture, l'art de soigner les troupeaux, etc., gagnaient beaucoup à être entre les mains de gens, en situation d'ajouter l'enseignement résultant de leur propre expérience aux connaissances héritées, tran.^mises de génération en génération. A lappui de cette manière de voir, Diodore cite certains progrès, par exemple, lapratique de l'incubation artificielle, pratiquée en Egypte
(1) Diodore t. I. p. 73.
(.%)lbid. par. 74.
LES PÉRIÉGYPTIENS ET l'éGYPTE 257
par les éleveurs de poules et d'oies, ainsi que le grand développement, auquel les arts en général étaient parvenus sur les bords du Nil. Le même asservissement au métier des ancêtres était imposé aux artisans, qui, exclus de toute fonction publique, astreints à exercer la profession paternelle, ne pouvaient s'en détacher et penser à autre chose : tout rêve d'ambition et de fortune leur était interdit et rien ne les détournait de leurs occupations manuelles (1).
D'après certains papyrus, fort curieux, et que j'ai plusieurs fois cités, il semble bien que le travail de l'artisan égyptien n'était pas libre; il lui fallait, chaque jour, au moins pendant une partie de Tannée fournir une somme déterminée d'ouvrage; des fonctionnaires devaient même le surveiller et au besoin le punir.: « Le tisserand, dit un papyrus est plus malheureux qu'une femme. — Ses genoux sont à la hauteur de son cœur ; il ne goûte pas l'air libre. Si, un jour, il manque à fabriquer la quantité d'étoffe réglementaire, il est lié, comme le lotus des marais, etc. » (2). 11 est difflcile de ne pas voir dans cette description une attestation de l'existence du servage industriel, au moins de longues et pénibles corvées, comme celles qui sont encore en usage en Indo-Chine. — Pourtant, il existait des esclaves en Egypte ; mais ce n'était sans doute que des esclaves domestiques au service des classes dirigeantes. En effet, les fresques égyptiennes des tombeaux, nous montrent des personnages portés dans un palanquin par quatre hommes (3). Le papyrus relatif aux métiers et dont je viens de parler, en peignant sous de tristes couleurs lé sort de l'officier des chars, nous dit que « placé à l'école par son père et sa mère, sur cinq esclaves qu'il possède, on lui en prend
(1) Diodore, L. L par.74.
(2) Maspéro. Du genre èpistolaire 50-62.
(3) Wallon. Eist, de V esclavage, t. I. pr25 (2« édition).
Letourkeau 17
deux » (1). Nous savons aussi que ces esclaves pouvaient èlre vendus ; puisqu'une célèbre courtisane grecque, Rhodope, fut rachetée en Egypte môme (2) ; qu'ils pouvaient èlre donnés,puisquele Pharaon, au dire de la Genèse, donna à Abraham des serviteurs des deux sexes, pour le consoler ou rinderaniser de la perte de sa femme, qu'il lui avait enlevée (Genèse. Xll. 16). Les écrivains de l'antiquité nous renseignent aussi sur les causes de Tesclavage dans Tempire des Pharaons. Jusqu'à Psammétique, l'Egypte était légalement fermée aux étrangers, qui, par le seul fait d'y aborder sans autorisation encouraient la mort ou l'esclavage (3). Dans l'Egypte, telle que l'a vue Diodore, il n'y avait plus d'esclaves pour dettes(4) ; mais il est permis de croire qu'il n'en avait pas toujours été ainsi. Dans tous les cas, il existait des esclaves juridiques. L'empereur Bochoris dit Diodore, aurait eu, le premier, l'idée, au lieu d'exécuter les condamnés h mort, de les utiliser, en les employant, enchaînés, aux travaux d'utilité publique, notamment au creusement des canaux et à la construction des digues (5).
D'autre part cependant, la loi protégeait l'esclave contre la brutalité des maîtres ; elle ne faisait même aucune diflérence entre le meurtre d'un homme libre et celui d'un esclave et dans les deux cas, elle édictait la peine capitale (6\
Mais les esclaves juridiques n'étaient pas les seuls employés aux travaux publics. Quand l'Egypte devint conquérante, des troupeaux de captifs épargnés furent astreints à s'épuiser pour élever ces gigantesques monuments, qui
(1) Maspéro. Loc cit. 272.
(2) Hérodote. Liv. II. par 135.
(3) Diodore. Liv. I. par 67,
(4) Diodore, liv. I, par. 79.
(5) Diodore. Liv. I par. 78.
(6) Diodore. Uv. I. par. 77.
LES PÉRIÉGTPTIENS ET l'ÉGYPTE 259
aujourd'hui encore excitent notre admiration. Ainsi Sésos- Iris, victorieux, utilisa la foule de ses prisonniers, soit à creuser ^es canaux, soit à traîner d'énormes blocs destinés aux temples (1). En agissant ainsi, Sésostris ne faisait qu'imiter son père Sésoosis (2), qui, dans chaque ville d'Egypte, avait fait élever un temple à la divinité locale, en n'employant pour cela que des prisonniers de guerre, l/édjfice terminé, on y gravait l'inscription suivante : '< Aucun Egyptien ne s'est fatigué à cela » (3). Ce système fut longtemps en usage et les Pharaons en arrivèrent nn'^me i\ faire de leurs guerres surtout de grandes razzia.'^ d'esclaves destinées à recruter des bras serviles pour édifier les édifices grandioses, qui flattaient si fort leur orgueil <i). C'est par ce procédé sauvage que, de la quatrième cataracte à la mer, toute la vallée du Nil se couvrit de constructions plus ou moins imposantes (5). Les captifs non utilisés, en qualité de maçons et terrassiers, étaient vendus, comme esclaves, aux particuliers (6)*
3Iais, à défaut de captifs, les pharaons n'étaient nullement embarrassés ; en leur qualité de monarques absolus, 1res proches parents des dieux eux-mêmes, ils considéraient leurs sujets à peu près comme des esclaves et n'hésitaient point à leur imposer les plus lourdes corvées. La Bible nous parle de villes fortes édifiées par ce moyen (7) et surtout elle nous transmet les plaintes des Hébreux, obligés de fabriquer du mortier, des briques, de travailler aux champs sans répit et sans mesure (8). Mais la plèbe éi» yp-
(1) Hérodote L. II. par. 124.
(2) Diodore. L. I. par. 56.
(3; Maspéro. Loc. cit. 205.
(4) fbid, 205.
^5; Ibid. 83.
(6) Ibid. 262.
{7) Ibid. 83.
(8) Hérodote. Liv. II. par. 124-125.
tienne n'était pas plus épargnée que les Hébreux immigrés dans la vallée du Nil. Hérodote a enregistré les hauts faits accomplis en ce genre par plusieurs Pharaons, devenus célèbres à cause de l'oppression même qu'ils faisaient peser sur leurs malheureux sujets. Chéops, l'impie Chéops, qui ferma tous les temples, força les Egyptiens à travailler à son colossal tombeau. Dix ans furent employés rien qu a la construction d'une chaussée nécessaire pour le transport des blocs. Ces pierres étaient d'abord extraites de la montagne arabique ; ensuite il fallait les transporter en barque au delà du Nil, puis les traîner à pied d'œuvre, enfin creuser les chambres souterraines et édifier la pyramide. La main d'œuvre, qui coûtait fort peu, était requise en grand et des équipes de cent mille hommes se relayaient tous les trois mois. Une fallut pas moins de vingt ans pour élever la pyramide elle-même (1). Chéphren, frère et successeur de Chéops, imita son prédécesseur. Lui aussi et par les mêmes procédés se bâtit une pyramide un peu plus petite que celle de son frère. Ces travaux insensés durèrent, au dire d'Hérodote, cent six ans, pendant lesquels les Egyptiens, bien entendu ceux du peuple, souffrirent toute espèce de misères (2) ; mais leurs maîtres n'en avaient cure et le pharaon Chéops, pour bien montrer aux générations futures toute la grandeur de son œuvre, fit graver sur sa pyramide une inscription, apprenant aux passants, que Ton avait dû dépenser seize cents talents d'argent rien que pour fournir les ouvriers des aulx, des oignons et du persil qui leur étaient nécessaires (3).
Amasis marcha sur les traces glorieuses de Chéops et de Chéphren ; mais il semble n'avoir eu de goût que pour les portiques, les statues et les sphinx; les pyramides ne lui di-
(1) Hérodote, par. 127-128.
(2) Hérodote. I. 125.
,3) Hérodote. Liv. II. 17Û-176.
LÉS PÉRIÉGYPTIENS ET l'éGYPTE 261
saient rien ; néanmoins, dans son genre, c'était aussi un mégalomane. Les statues qu'il faisait sculpter, devaient être colossales ; les blocs employés ne lui semblaient jamais assez énormes. D'après Hérodote, Amasis fit venir d'Eléphantine une chambre monolithique, mais si grande que deux mille hommes mirent trois ans à la transporter (1). Néanmoins, des équipes de deux mille hommes sont peu de chose auprès des centaines de milliers de travailleurs requis par Chéops ; aussi la population égyptienne, accoutumée à bien pire, ne parait pas avoir trop murmuré contre le roi Amasis. Elle était d'ailleurs, et de très longue date, dressée à l'obéissance la plus passive ; puisque Sésoosis, père de Sésostris, put préparer une armée à son rejeton en confisquant sans façon et faisant élever militairement tous les enfants nés le même jour que son illustre fils (2) ; puisque Aménophis fit, dit Manethon, rassembler et jeter dans les carrières de Tourah, 80,000 Egyptiens infirmes ou difformes, sans doute pour épurer la population. Flavius Joseph conteste cette dernière tradition ; il n'admet même pas l'existence réelle d'Aménophis. A l'en croire, les 80,000 difformes auraient seulement été employés aux travaux des carrières. Dans tous les cas, le seul fait d'attribuer aux souverains de l'ancienne Egypte de pareils caprices prouve que, dans l'opinion générale, on leur accordait un pouvoir absolument sans bornes.
Mais on ne saurait subsister en élevant seulement des temples et des pyramides. Le grand labeur social, en Egypte comme en Chine, était le travail des champs et l'élevage du bétail. Nous savons que c'était là la fonction propre de la classe inférieure ; mais nous sommes beaucoup moins bien renseignés sur la part qu'y pouvaient prendre les femmes. Sans doute, l'opinion courante, basée sur des
(1) Diodore, I. 53.
(2) Réponse à Appion.
traditions, même sur des pièces écrites, des actes retrouvés, veut que l'Egyptienne ait joui d'une grande indépendance; mais il faut sans doute entendre l'égyptienne des classes supérieures. En Egypte, comme ailleurs, la plèbe infime n'a pas d'histoire et la condition de la femme du peuple dans l'Egypte ancienne a dû ressembler fort à celle de la femme fellah de nos jours. — Les figures des tombeaux nous montrent les femmes, où plutôt leurs doubles, travaillant aux champs, comme et avec les hommes, conduisant la charrue traînée par des vaches. On les voit aussi faire les semailles et la moisson, faire fouler les épis par des vaches, comme le dit Hérodote (1), enun mot, accomplir des travaux ordinairement réservés aux hommes (2). — Tout cela donne l'idée d'un grand asservissement de la femme du peuple, ce qui est [extrêmement vraisemblable. Les Egyptiens n'étaient pas précisément tendres, à en juger du moins par la manière dont ils traitaient leurs esclaves condamnés aux mines. Quoique les anciens fussent nécessairement blasés sur les plus cruelles conséquences de l'esclavage, Diodore s'est senti pris de pitié, en voyant les malheureux, qui travaillaient enchaînés dans les mines d'or de TEgypte, sur les confins de l'Ethiopie. Nul égard, dit-il, nulle compassion pour les estropiés, les malades, les femmes, les vieillards. Tous, accablés de coups, doivent travailler jusqu'à ce que la mort les délivre (3) et sans répil, nuit et jour, jusqu'à ce qu'ils succombent dans les galeries souterrciines, après avoir rapporté d'énormes revenus à leurs maîtres. Tous sont nus et sales ; le luxe de la pro prêté ne leur est pas permis. Ces malheureux esclaves des mines se recrutaient de diverses manières ; parmi eux se
(1) Hérodote, II. 14. Champollion-Figeac. Egypte micienne. 83. (2j Diodore. Liv. III. par. IH.
(8) Ihid, Liv. V. par. 38.
LES PÉRYÉGYPTIENS CT l'ÉGYPTE 263
trouvaient des prisonniers de guerre, des condamnés, même, ditDiodore, des gens incarcérés à la suite de fausses accusa tions. Certains avaient été asservis avec toute leur famille en vertu de pénalités collectives. Il semble Lien que ces travaux de mines aient été exécutés en régie, sous la direction d'entrepreneurs privés, mais pourtant sur Tordre des rois d'Egypte . Des soldats surveillaient les travailleurs et on avaitsoinde confier ce service àdes soldats d'origine étrangère, ne parlant pas la langue des mineurs, la langue égyptienne (1). — Le travail se distribuait suivant le sexe et l'âge des ouvriers. Des enfants se glissaient dans les galeries les plus étroites, dans les anfractuosités des rochers, à la recherche des fragments de minerai. D'autres ouvriers, âgés de plus de trente ans, concassaient ce minerai dans des morliers de pierre, avec des pilons en fer. Des femmes et des vieillards réduisaient les fragments en poudre fine à Taide de moulins à bras (2). Grâce à celle division du travail, tous les esclaves pouvaient s'utiliser et s'épuiser également, quels que fussent leur âge, leur sexe, leur force ou leur faiblesse .
Tous les faits, glanés çà et là, et que je viens de résumer succinctement nous donnent, au moins dans ses grands traits, une suffisante idée du travail servile en Egypte. — Il nous faut maintenant remonter la vallée du Nil, comme l'a fait la civilisation égyptienne, et pénétrer en Ethiopie, où nous avons quelque chance de rencontrer survivant aujourd'hui encore, quelques traits de mœurs, jadis importés par les conquérants pharaoniques ou spontanément empruntés par les populations éthiopiennes à leurs voisins plus civilisés.
(1) Diodore. Liv. III. par. 2.
(2) Ibid. Liv. III. par. 12.
264 l'évolutioix de l'esclavage