‹ L'évolution de l'esclavage dans les diverses races humainesChapitre 91 sur 147 · IV. De l'esclavage en Ethiopie · texte numérisé non relu

IV. De l'esclavage en Ethiopie

Après avoir parlé des populations de race blanche, qui ont concouru à la fondation de l'antique Egypte, de ces Berbères descendants des anciens Lybiens ; après avoir, autant qu'il est possible, décrit l'esclavage dans TEgypte ancienne, il nous reste à poursuivre notre enquête chez les races de couleur, qui se sont plus ou moins mélangées avec les Egyptiens. Je veux parler des noirs, de race supérieure, *aux traits fins, à la chevelure simplement bouclée, que les anciens désignaient sous la dénomination générale d'Ethiopiens et qui, de nos jours, sont surtout représentés par les Abyssiniens et les Nubiens.

Sur les Ethiopiens de lantiauité nous savons peu de chose. Les écrivains grecs, qui les connaissaient mal, leur ont attribué des qualités que peut-être ils ne possédèrent jamais. Libres et unis, ils vivaient, nous dit-on, sous des rois vénérés et Diodore a bien soin de les distinguer des nègres inférieurs, aux cheveux crépus, aux mœurs bestiales et féroces (1 ) . Ils cultivaient l'orge et le mil, d'où ils savaient tirer une boisson fermentée (2), qui est sûrement le pombé, la bière des nègres africains de nos jours. Les Éthiopiens troglody tiques représentaient dans l'antiquité, la portion la moins civilisée de la race.

Chacune de leurs tribus, dit Strabon, avait son chef, son « tyran ». Chez eux, les femmes et les enfant étaient en commun, sauf les femmes et les enfant des chefs (3) ; il faut sans doute entendre par cette communauté la promiscuité réglementée et la confusion familiale des clans primitife.

(1) Diodore. Liv. III. passim.

(2) Strabon. Liv. XVII. ch. II. par. 2.

(3) Strabon. Liv. XVI. CI. IV. par. 17.

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Nous sommes heureusement beaucoup mieux renseignés au sujet des Ethiopiens modernes et certaines de leurs mœurs achèveront même de nous éclairer sur celles de l'ancienne Egypte. — Par exemple, la condition des femmes dans le Darfour nous permet de rectifier la légende, qui s'est accréditée au sujet de l'indépendance présumée de la femme dans le royaume des Pharaons. Sans doute la Fourane n'est pas opprimée dans la famille ; elle y jouit même d'une certaine autorité ; elle peut pénétrer librement dans le logement d'un étranger; son mari n'est pas jaloux. Les filles du Sultan dominent absolument leurs époux, satisfont leurs caprices les plus extravagants, sans que les maris puissent s'y opposer ; ils ne le tenteraient pas sans encourir la disgrâce du monarque (1). Mais en dépit de ces mœurs libérales tous les gros ouvrages sont le lot des femmes du peuple. Avec les esclaves etcomme eux, elles travaillent aux champs, labourent, sèment, récoltent le grain, le broient, en font du pain, vont chercher de l'eau, balaient, lavent, font la cuisine. Taudis que l'homme voyage, commodément monté sur un àne, la femme le suit, à pied, portant les provisions et les bagages (2). Cette indépendance, si mitigée, était sans doute celle dont jouissait en Egypte la femme du peuple.

En Abyssinie, on a observé des traits de mœurs du même genre. En Abyssinie, comme en Egypte, les hommes ne vendent, ni n'achètent. Aller au marché est une occupation à leurs yeux humiliante, et dont il se déchargent sur leurs femmes. 11 ne sauraient non plus aller chercher l'eau ou pétrir le pain. Les Abyssiniens portent les fardeaux sur la tête; leurs femmes les portent sur les épaules ; or, il en était de même dans TÉgypte ancienne. Ce sont les Abyssiniennes, qui broient entre deux pierres les grains et graines

(1) Browne. BisL univ. voy, vol. XXV. 406-410.

(2) Ibid.

de toute sorte, qui cardent et filent le coton (1). Elle sonl donc fort occupées, tout en jouissant d'ailleurs d'une assez grande indépendance. Les hommes sont, tous et sans spécialisation, leurs propres boulangers, tisserands, tailleurs, et armuriers. En Abyssinie les métiers communs ne sont pas encore spécialisés (2).

L'organisation de Tesclavage en Abyssinie nous est assez connue. Tout d'abord il importe de se souvenir que TAbyssinie vit encore en régime féodal, que, du haut en bas de l'échelle sociale, des liens de suzeraineté ou de vassalilé rattachent entre eux tous les hommes ; qu'en dehors*de cette chaîne de droits et de devoirs, on n'est, en Abyssinie, quun vagabond, « un homme sans aveu » (3) ; enfin que, vis àvis du souverain, tout le monde sans distinction de ran?. est à peu près esclave (^4),

En Abyssinie, l'esclavage est commun, et même on distingue mal entre les simples serviteurs et les esclaves. Quels que puissent être les mauvais traitements, auxquels ils sonl soumis, les domestiques ne doivent jamais abandonner leurs maîtres, sous peine de punitions terribles (5), tout comme s'ils étaient sa propriété.

Les causes de l'esclavage en Abyssinie sont celles que j*ai déjà tant de fois signalées. Il y a d'abord la guerre : lors du pillage des villes, on fait des quantités de prisonniers, qui sont plus tard vendus comme esclaves (6). Viennent ensuite, les enlèvements isolés, les rapts d'hommes, de fenmies et d'enfants. Des maraudeurs se mettent aux aguets, et, quand les filles vont faire des fagots ou puiser de l'eau, ils les enlèvent, les jettent en croupe sur leurs chevaux, et les ven-

(1) Bruce, Hist. univ. voy, vol. XXIIL 358.

(2) Combes et Tamisier. Voj. en Abyssinie. t. IV. 83.

(3) Ibid. t. IV. 63-65.

(4) A. d'Abbadie. Douze ans dans la haute Ethiopie , 265.

(5) Combes et Tamisier. Loc, citj t. II.

(6) Combes et Tamisier. Loc. cit. t. IV. 98.

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dent au plus vite pour un ou deux thalaris (1). Pour punir certains forfaits, la coutume prescrit le hari, littéralement « le balayage » de toute la famille du coupable, qui est saisie et vendue (2) ; c'est Tesclavage juridique, qui a existé, ou existe encore en tant de pays. Mais la grande cause d'esclavage, ce sont les guerres et les razzias entreprises par représailles. Il me faut rappeler qu^en Abyssinie, l'esprit guerrier, le besoin de batailler sans rime ni raison, est très vivant encore ; qu'en outre, les Abyssins ont conservé une vieille coutume en vigueur dans TEgypte ancienne ; celle de mutiler le vaincu d'une manière toute spéciale, que, par décence, j'ai dû appeler en grec « phallotomie. » Un homme qui n'a commis aucun de ces hideux exploits, est dédaigné, méprisé, n'a pas le droit de tresser sa chevelure à la manière des braves éprouvés. Aussi les frontières des tribus sont-elles infestées de preux errants, qui s'en vont isolément cueillir des lauriers phallotomiques ; peu difQciles sur la qualité de leur gloire, ils tâchent de surprendre le laboureur dans son champ, le paysan dans sa maison ; ils n'épargnent même pas les enfants, et s'illustrent en mutilant des nourrissons de quelques mois, arrachés des bras de leur mère (3) . Mais ces ignobles attentats provoquent des razzias vengeresses, dans lesquelles on capture les femmes et les enfants pour les réduire en esclavage.

L'esclave une fois capturé, il faut le vendre et il en résulte un grand commerce, des caravanes serviles, que Ton dirige vers la côte et dont la valeur vénale augmente à mesure qu'on approche de la mer ; celle d'un esclave peut monter ainsi de iO thalaris à 40. En route, on utilise les captifs pour le transport des fardeaux (4).

H) Combes et Tamisier. Loc. cU,

{;}) A. d'Abbadie. Causes actuelles deTesclavage en Ethiopiens.

(3) A. d Abbadie. Causes actuelles de Vesclavage en Ethiopie!.

(4) Combes et Taraisier. ioc.ci^ t. IV. 92-95. — D'Abbadie. Zoc. cit. 14.

Quand les caravanes d'esclaves traversent les villes d'Abyssinie, les Chrétiens peuvent y faire des acquisitions ; mais il leur est défendu de revendre les esclaves ainsi achetés (1). L'ancienne coutume prohibait l'esclavage des Chrétiens ; la loi écrite, rédigée par des Chrétiens, l'autorise au contraire et par un motif religieux ; ces esclaves pourraient, si on ne les achetait point, tomber entre les mains des Mulsulmans, où ils seraient en péril de perdre leur foi ; on les achète donc pour sauver leur âme (2) !

En Abyssinie, l'esclave est d'ordinaire doucement traité ; il finit même parfaire partie de la famille ; les maîtres n'ont pas, sur lui, droit de vie et de mort ; pourtant le meurtre d'un esclave reste en fait impuni, car la victime n'a pas de parents, qui puissent venir réclamer la punition du meurtrier ; or, en Abyssinie, la justice publique ne se met pas d'elle-même en mouvement (3'.

Certaines tribus musulmanes, notamment celle des Htrto, ayant sur la gloire les mêmes idées que les Abyssins chrétiens, achètent dit-on, des esclaves uniquement pour les tuer et acquérir ainsi le droit fort envié de porter les tresses beurrées, insignes de la valeur guerrière : ils (4) assassinent pour s'ennoblir.

Mais je n'ai pas encore passé en revue toutes les causes de l'esclavage en Ethiopie. Chez les Gallas, le roi fait vendre les enfants des contribuables hors d'état de payer leurs impôts. D'autre part, les enfants orphelins sont souvent vendus par leurs oncles ou autres parents (5). — Sans doute, les parents n'ont pas le droit de vendre directement leurs enfants ; pour ce crime même ils sont pendus, s'ils

f 1) Combes et Tamissier. Loc, cit. 448,

(2) D'Abbadie. Loc. cit. 8.

<3) Combes etTamisier. Loc. cit. t. IV. 148.

(4) D'Abbadie. Loc. cit. 14.

(5) Combes et Tamisier. Loc. cit. 98.

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sont chrétiens, et seulement bâtonnés, s'ils sont Musulmans ; car, dans ce dernier cas, ils n'ont pas contrevenu à leur loi religieuse (1). Mais les gens dans le besoin ont la liberté de gager des emprunts avec leurs enfants ; puis, s'ils ne peuvent rembourser à échéance, les enfants deviennent légalement esclaves du créancier. Enfin le débiteur lui-même peut devenir esclave temporaire, être condamné à servir son créancier jusqu'à parfait paiement de la dette par son travail évalué en argent (2).

On voit, qu'en résumé, toutes les causes ordinaires de l'esclavage se retrouvent en Abyssinie, et il est permis de croire, que toutes aussi existaient dans l'ancienne Egypte, qui a été Téducatrice de l'Ethiopie, dans la lointaine antiquité.

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