III. V esclavage chez les Juifs
Par leur, situation géographique, les Arabes sont restés longtemps en dehors de tout contact sérieux avec les vieilles
(i) A. Tourmagne, loc. cit., 585.
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civilisations égyptiennes et mésopotamiennes ; aussi peuton les étudie'r, quand leur évolution historique et sociologique était peu avancée encore. Nous sommes beaucoup moins renseignés sur les commencements du petit peuple juif, évidemment issu de l'Arabie, proche parent par suite <les Arabes nomades, des Bédouins, des tribus errantes, que nous décrit le poème d'Antar. La Bible est à peu près la seule source sérieuse, oîi nous puissions étudier le peuple d'Israël, qui nous importerait assez peu aujourd'hui, si la diffusion et le triomphe du Christianisme ne lui avait donné, dans l'histoire générale de l'Occident, un rôle absolument disproportionné à ses mérites. Mais la Bible ne nous parle que d'un groupe ethnique ayant déjà subi de nombreuses influences extérieures, venues de l'Egypte, de l'Assyrie, de la Perse, et il est à peu près impossible de trier dans les mœurs juives ce qui tient au fonds originel de ce qui a été adopté sous la pression des circonstances ; au contraire le Livre sacré nous fournit sur les origines de Fesclavage, sur la situation sociale faite à l'esclave hébreu, des renseignements nombreux et précis, qu'il me reste à résumer.
En Judée, comme ailleurs, la principale source de l'esclavage a été la guerre. Dans un précédent ouvrage (1), j'ai décrit les mœurs guerrières du peuple de Dieu. Elles étaient horribles, analogues à celles des Arabes primitifs, mais plus impitoyables encore. Quand on se présente devant une ville, dit la Bible, on doit offrir la paix, moyennant tribut; sinon guerre exterminatrice, et cette férocité n'est pas facultative, comme chez les Arabes ; elle est d'obhgation : <c Jahvé, ton Elohim, l'ayant livrée entre tes mains, tu en frapperas tous les mâles du tranchant de l'épée ; mais les femmes, les enfants, les bêtes et tout ce qui est dans la
(1) Gh. Letourneau. La guérite dans les diverses races humaines.
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ville, tout sou bulin, tu le pilleras à ton profit, etc. » (1). C'est exactement la coutume des modernes nomades de l'Arabie. Le butin de toute nature, une fois conquis et rassemblé, on le mène ou on le transporte au campement où se fait le partage (2).
L'épisode de Goliath semble prouver que, parfois, Ton s'en remettait dans certains conflits armés à un combat singulier et que les compatriotes du vaincu devenaient les esclaves de ceux du vainqueur ; mais sûrement le fait était rare (3).
Les captifs épargnés, c'est-à-dire ordinairement les femmes et les enfants, étaient réduits en servitude. Les enfants, on les élevait ou on les vendait pour en faire des esclaves. Les femmes, on pouvait en user comme concubine:^, sans que la chose tirât à conséquence, lout à fait comme en Arabie : « Si, à la suite d'un guerre où Jahvé aura livré tes ennemis entre tes mains et où tu auras fait des captifs, tu aperçois une femme de belle taille dont tu t'éprennes de façon à l'épouser, alors conduis-la dans ta maison. Là, elle se rasera la tète et se fera les ongles. Otant le vêtement de sa captivité, elle habitera ta demeure, pleurera pendant un mois son père et sa mère ; après quoi, tu l'îras trouver de sorte que tu seras son mari et qu'elle deviendra ta femme. Si ton inclination vient à changer, rends-la à elle-même, mais sans jamais la vendre à prix d'argent, ni la maltraiter parce que tu l'as tenue sous toi (4) ». C^est encore de l'humanité relative, mais il ressort de ce verset que les captives non concubines se vendaient conune une simple marchandise. C'est même par de telles acquisitions ou en traitant comme concubines des otages de
(1) Deutéronome, XX, 6-19 (trad. Ledrain).
(2) Nombres, XXXI, 1-11.
(3) I, Samuel, XVII.
(4) Deutéronome, XXI, 8-J7 (trad. Ledrain).
sexe féminin que le roi Salomon « élevé en sagesse au-dessus de tous les hommes » se fit un harem rempli de femmes étrangères (1).
A prendre les versets bibliques au pied de la lettre, jamais les étrangers adultes et de sexe mâle n'auraient été épargnés et réduits en esclavage. Il n'en était évidemment pas ainsi et nous voyons, dans Josué, que les hommes de Guibéon furent épargnés et devinrent des espèces d'esclaves publics, employés comme porteurs d'eau et coupeurs de bois (2).
A côté des esclaves étrangers conquis ou achetés, Israël avait ses esclaves indigènes, dont le sort était d'ailleurs fort différent. Un Juif pouvait tomber en servitude pour diverses causes et ces causes sont celles que nous avons trouvées un peu partout. Le pauvre avait le droit de se vendre; mais alors la Bible recommande de le traiter non en esclave, mais en mercenaire et de lui rendre la liberté ainsi qu'à sa femme et à ses enfants, quand viendra l'année jubilaire (3). Un Hébreu pouvait être vendu judiciairement, quand il îivait commis un vol et était dans l'impossibilité de payer (4) ;*il pouvait l'être simplement pour dettes en cas d'insolvabilité et ses enfants même répondaient pour lui et étaient exposés à être vendus comme esclaves (5). Le père hébreu avait le droit de vendre sa fille, comme il arrive chez les sauvages et les barbares les plus grossiers. Si l'acquéreur voulait plus tard s'en défaire, il ne pouvait la céder qu'à un compatriote et, s'il l'avait destinée à son fils, il lui devait « le droit des filles » (&), Enfin, des ravisseurs pouvaient s'emparer d'un homme libre et le vendre : mais
(1) L Rois, Xï, 4.
(2) Josîié, IX, 18-27.
(3) Lévitiquey XXV, 31-43.
Ci) Exode, XXII, 7.
(5) II. Rois, IV, 7.
(6) Exode, XXI, 3-iO.
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alors ils commettaient un crime, un crime capital : « Celui qui dérobe un homme et le vend ou celui, entre les mains de qui cet homme est trouvé, doit mourir » (1).
La loi fait d'ailleurs une très grande différence entre l'esclave indigène et Tesclave étranger. Le premier n'est en servitude que pour une courte période, six ans au plus; puisque Tannée jubilaire lui rend la liberté et non seulementàlui, mais à sa femme et à ses enfants, àla condition cependant qu'il fût déjà marié au moment où il est devenu esclave. Si au 6)n traire, c'est le maître, qui, durant son esclavage, lui a donné une femme, il sera libéré seul ; sa femme et les enfants de cette femme donnée continueront à appartenir au maître (2). En fait, ce dernier, le maître, n'avait fait dans ce cas, que prêter une femme à son esclave pour en avoir des produits.
S'il arrive, lors de l'année sabbatique, que l'esclave refuse la liberté ; s'il dit : « J'aime mon maître, ma femme et mes fils ; je ne partirai pas », le maître le fera venir près d'Elohim et l'approchera de la porte ou du poteau ; il lui percera l'oreille avec un poinçon, de telle sorte qu'il sera sc« esclave à jamais » (3). De ce texte il résulte, d'abord que ces demandes en continuité d'esclavage venaient ordinairement d'esclaves auxquels le maître avait prêté des femmes. Les malheureux ne pouvaient se résoudre à quitter leurs compagnes de servitude et leurs enfants. En second lieu, la renonciation définitive à la liberté se faisait publiquement et près du temple. Tous ces détails nous édifient pleinement sur le but, que visaient les maîtres hébreux, en donnant une femme à leurs esclaves sexennaires. Cette femme, ainsi donnée ou plutôt prêtée, était nécessairement de race étrangère, puisque l'année jubilaire ne lui rendait pas la li-
(1) Exode, X\liO'2A.
(2) Exode, XXI, 1-10.
(3) Exode, XXI, 1-10.
berlé. Elle servait d'appât puissant pour retenir souts le joug Tesclave à temps et le décider à renoncer définitivement et pour toujours à sa liberté. La conduite du maître était donc un simple calcul d'intérêt.
En dehors de la libération jubilaire, Tesclave hébreu pouvait, si son maître était de race étrangère, se racheter ou être racheté par ses frères, oncles ou cousins. Dans ce cas, le prix du rachat se calculait d'après le nombre des années de servitude restant à courir jusqu'au jubilé (1).
L'esclave juif jouissait encore de quelques autres avantages : comme les pauvres, il pouvait prendre sa part des produits spontanés de la terre pendant la jachère de l'année sabbatique, pendant (( le sabbat d'Iahvé» (2) ; il assistait au repas de l'Agneau pascal (3) ; en le libérant, lors de l'année jubilaire, le maître lui devait donner un cadeau en menu bétail et fruits : « Tu ne le renvoiras pas à vide, mais avec des présents tirés de ton menu troupeau, de ton aire et de ton pressoir... Souviens- toi que tu as été esclave dans la terre de Miçraïm (Egypte) et que lahvé t'a racheté » (4). Cet accent humanitaire contraste avec l'esprit de féroce particularisme, qui règne ordinairement dans la Bible; aussi bien souvent, mais à bon droit, on en a hautement loué Israël.
La situation faite à l'esclave d'origine étrangère était beaucoup plus dure : « Ton esclave mâle et femelle, c'est des nations, tes voisines, que tu l'acquerras, ainsi que parmi les fils des passagers et des colons qui habitent avec toi. C'est d'eux et de leurs familles résidant parmi vous et ayant enfanté en votre pays, que vous tirerez vos esclaves et ils seront votre propriété. Ce sera un héritage, dont profiteront vos fils après vous et qu'ils posséderont perpétuellement.
(1) Lévitique, XXV, 44- i5.
(2) lOid., XXV.
(3) Exode, XIT, 44.
(4) Deutëronome, XV, 8-18, (trad. Ledrain).
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Mais, s'il s'agit des Béné-Israël, personne ne dominera rigoureusement sur son frère » (1). Le régime, auquel étaient soumis ces esclaves étrangers, était semblable à celui qui pèse ou pesait en tout pays sur le commun des esclaves. L'esclave étranger, captif ou acheté, ne profitait pas de Tannée jubilaire et ses enfants étaient esclaves, comme lui.
On a dépensé beaucoup d'encre pour glorifier la mansuétude du régime esclavagiste en Judée; pourtant la loi protégeait médiocrement l'esclave, de toute race et de toute provenance, contre les violences du maître : « Si quelqu'un frappe avec le bâton son esclave mâle ou femelle, de façon qu'il expire sous sa main, on en tirera vengeance. Mais, s'il vit encore un jour ou deux, il ne sera point vengé; car c'est l'argent du maître » (2) . La brutalité de ce verset assimile franchement l'esclave au bétail et ne se souvient plus du tout de l'esclavage en Egypte ; elle est corrigée cependant par des prescriptions plus humaines : «quelqu'un frappe-t-il l'œil de son esclave mâle ou femelle de façon à le lui faire perdre, il lui donnera la liberté en échange de son œil. S'il casse une dent à son esclave mâle ou femelle, il lui donnera encore la liberté en échange de la dent » (3). — D'autres prescriptions d'un caractère bienveillant s'appliquent à l'esclave, quel qu'il soit : «Tu accompliras ton travail pendant six jours ; mais, le septième, tu t'arrêteras afin que se reposent ton bœuf, ton âne et que respirent le fils de ta servante et le colon » (4). C'est bien là de la charité; mais une charité animalitaire, qui assimile Tesclave aux animaux domestiques et vise sans doute à ne surmener ni l'un ni l'autre par intérêt bien entendu. Les psaumes nous apprennent, que, pour l'esclave, l'obéissance stricte et
(1) Lévltique, XXV, 44-55.
(2) Exode, XXI, 10-24, (Irad. Ledraîn).
(3) Exode, XXI, 24-37.
(4; Exode, XXm, 7,19, (trad. Ledrain).
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prompte était de rigueur, qu'il lui fallait épier les signes el devancer Tordre : « Comme les yeux des esclaves sont vers la main de leurs maîtres et ceux de la servante vers la maia de sa dame, ainsi nos yeux vers lahvé, etc. » (1). Cependant, dans la Bible, comme il arrive dans lous les codes barbares des races supérieures, la bonté coudoie la dureté et un verset du Deutéronome recommande de donner asile à resclave fugitif, ainsi qu'on le fait d'ailleurs aujourd'hui encore chez certaines tribus du Gabon : « Ne donne point à son maitre l'esclave qui l'a quitté pour se réfugier dans ta maison ; mais qu'il reste avec toi au lieu qu'il aura choisi dans une de tes bourgades, là où bon lui semblera. Tu ne le molesteras point » (2).
En Judée, les femmes, les femmes soi-disant libres, dont il nous faut toujours nous occuper, puisque, dans toutes les sociétés sauvages ou barbares, leur sort se rapproche beaucoup de celui de l'esclave, les femmes, dis-je, semblent avoir été relativement bien traitées au point de vue du travail. Leurs occupations étaient surtout domestiques ; elle faisaient le pain, la cuisine, filaient la laine, fabriquaient les étoffes, et leshabits. Les gros travaux étaient généralement dévolus aux hommes (3).
La vie des Hébreux, surtout avant l'époque des Rois, était simple. Tout le monde, même les chefs, menait une vie rurale et pastorale. Les chevaux étaient rares et constituaient un luxe aristocratique. C'est l'âne, qui habituellement servait de monture et même de monture de luxe; puisque les trente fils de Jaïr, un Juge, chevauchaient sur trente ânes (4). Pourtant Israël eut d'assez bonne heure ses travailleurs salariés et pauvres. Pour eux, le Deutéronome
(1) Psaumes, CXXIII, 1-4.
(2) Deutéronome. XXIII, 9-19, (trad. Ledrain).
(3) Fleury, Mœurs des Israélites, 35.
(4) Juges, X, 3-4.
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est très compalissant : « Ne fais point de tort au mercenaire pauvre et nécessiteux ; qu^il soit de tes frères ou bien colon habitant le pays en tes bourgades. Remets-lui son salaire, le jour même, avant que le soleil se couche ; caril est indigent et l'attend impatiemment ; afin qu'il ne crie point contre toi vers lahvé » (1). En Judée, les artisans de luxe étaient fort rares; car chaque famille se suffisait à elle-même, n'ayant que des besoins très simples. Les arts distingués n'étaient requis que pour l'ornementation des temples et ceux qui les pouvaient exercer semblaient doués de talent plus qu'humains; on les croyait directement inspirés par lahvé : « Vois, dit lahvé à Moïse, je désigne par son nom Beçalëel, fils d'Ouri, fils de Hour, de la tribu d'Iehouda! Je le remplirai de l'esprit d'Elohim, de sagesse, de subtilité, de science, d'habileté à fabriquer toutes chose, de telle sorte qu'il conçoive des travaux en or, en argent, en airain...; qu'il sache tailler la pierre à enchâsser, sculpter le bois, enfin, accomplir toute espèce d'ouvrage » (2).
Tout compensé et pesé, on ne peut nier que la situation faite à l'esclave, au pays d'Israël, ne soit meilleure que celle de l'esclave arabe, même de l'esclave islamique. La différence est surtout frappante, quand il s^agit de l'esclave hébreu; malgré certaines restrictions barbares, la libération de l'année sabbatique est une amélioration capitale et généreuse, à laquelle les Arabes n'ont pas songé ; d'autre part, elle atteste la forte survivance de Tesprit de clan, d'un particularisme étroit, aux yeux duquel l'étranger ne compte guère.