Préface do L'Étrangère
Puis, Dumas fils, un des écrivains de théâtre les plus conscients et chez qui la théorie tient une grande place, ajoute, appuyant sur la difficulté de son art :
€ La grande erreur des critiques de profession est de se figurer que nous ne nous critiquons pas nous-mêmes. Pas un de nous connaissant bien son métier d'auteur dramatique, qui d'abord n'ait fait vingt fois la critique de sa pièce avant de la livrer à la scène (les ratures de nos manuscrits sont là pour en témoigner), et qui, la pièce jouée, ne sache parfaitement par où elle pèche. Il ne faut pas croire que nos défauts soient toujours des erreurs involontaires ; ce n'est pas toujours parce que nous nous trompons que nous faisons mal, c'est parce que nous ne pouvons pas faire autrement... J'ai vu certains critiques de talent et de conscience, mettre très sûrement le doigt sur le point défectueux, constater que cela sonnait creux à tel ou tel endroit; mais je n'en ai jamais vu un seul dire comment il aurait fallu faire. »
Tout cela est fort juste; mais notez-y surtout avec quelle persistance le mot de métier y revient sous la plume du maître écrivain :
€ pas un de nous, dit-il, connaissant bien son métier d'auteur dramatique, qui ne... » Il y a
246 t'évoLUTioi* DEî l'idée dramatique
un métier j il y a des loisy il fatit toujours en venir là. Ce métier est dur; ces lois sont variables et mal aisées à connaître : soit! Mais l'un et les autres existent ; et c'est à tort, qu'aujourd'hui, on ne veut pas les connaître, emporté par cette fièvre dii siècle, qui veut arrivei* vite au but, et avec lé moins de peine possible.
C'est le contraire qui concordé avéè là vérité : ars longa^ mta breDÙ.
Dans une page charmante, et qu'il faut citer, Dumas revient sur cette questiou du métier ; et on doit y insister avec lui, parce que, dans la réaction contre l'école des « charpentiers dramatiques » (toutes les réactions vôrit à l'excès), il n'y a presque pas, aujourd'hui, d'écrivain de théâtre, ni même de critique qui ne parte en guerre contre le métier. Guerre folle et aveugle ! Car il n'y a pas d'auteur, si acharné qu'il soit dans ce débat, qui, au besoin sans s'eu rendre compte, ne se fasse sa méthode, c'est-à-dire, son métier, pour mettre sur pied une pièce, fûtelle médiocre, fftt-elle mauvaise. Cette page du maître, qui prouve, et l'existence d'un métier dramatique, et la uécessité d'une vocation formelle pour en pénétrer les secrets, est empruntée à la préface du Père prodigue :
€ On peut devenir uu peintre, nti sculpteur.
ÉCRIVAINS DRAMATIQUES DU ilX* SIÈCLE 247
un musicien même à force d'études; on né devient pas un auteur dramatique. On Test de de suite ou jamais, comme on est brun ou blond, sans le vouloir. C'est un caprice de la nature qui vous a construit l'teil d'une certaine façon pour que tous puissiez voir d'une certaine manière, qui n'est pas absolument la vraie, et qui cependant doit paraître la seule, momentanément, à ceux à qui vous voulez faire voir ce que vous avez vu. »
Et, poursuivant son idée avec une ardeur et une crânerie qui ne vont pas sans quelque courage par le temps qui court, Dumas ajoute :
« Un homme sans valeur aucune comme penseur, comme moraliste, comme philosophe, comme écrivain, peut être un homme de premier ordre comme auteur dramatique, c'est-à-dire comme metteur en œuvre des mouvements purement extérieurs de Thomme ; et, d'un autre côté, pour être, au théâtre, un penseur, un moraliste, un philosophe, un écrivain que l'on écoute, il faut indispensablement être muni des qualités particulières et naturelles de cet homme sans valeur sonnante. Bref, pour être un maître dans cet art, il faut être un habile dans ce