MÉTIER
Que penseront de ce passage les raffinés de
la littérature nouvelle, pour qui Scribe, visiblement visé ici, est la plus grotesque des < têtes de turc » ? Que pourront-ils penser de Dumas, venant leur dire : < Soyez, au théâtre, un homme de talent, un homme de génie même, si vous voulez; mais commencez par prendre des leçons de cet homme de métier, que vous dédaignez. >
Et que diront-ils de cette conclusion, qui, sans relever au-delà de leur mérite les qualités subalternes de Scribe, leur donne, sur ce terrain de la facture dramatique, une importance capitale :
< L'auteur dramatique, dit Dumas dans la même préface, qui connaîtrait Fhomme comme Balzac et le théâtre comme Scribe, serait le plus grand auteur dramatique qui aurait jamais existé. »
Voilà donc qui est simple et précis. Ayez du talent, du génie, même, tant que vous voudrez, — ou, mieux, — tant que vous pourrez. Mais n'espérez pas vous passer du métier; car ce métier, si modeste et méprisable qu'il vous paraisse, est le condiment indispensable, c'est la condition sine qud non du bon théâtre. — Dumas comprend que certains esprits délicats se révoltent contre cette nécessité, qui les envoie sur les bancs de l'école, à côté d'esprits parfois
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vulgaires et assez grossiers. Il calme ces scrupules, ou plutôt ces fiertés, en les rappelant au sentiment de la réalité :
« Je comprends, dit-il dans la préface de L'Etrangère^ que des esprits distingués, délicats et graves, à la recherche de la vérité absolue, s'étonnent, s'irritent même de toutes les concessions que la vérité doit faire au public du théâtre, et qu'ils s'en prennent aux auteurs même les plus accrédités, surtout à ceux-là, les jugeant responsables de cet état de convention. Que ces grands esprits essayent de changer ce qui est, ils verront si c'est possible. Ils feront peut-être mieux que leurs confrères, mais avec les procédés que ceux-ci emploient; il n'y en A PAS d'autres. >
On ne saurait parler avec plus de bon sens.
Ceux qui nient l'existence des conventions théâtrales sont les premiers à les appliquer sans s'en douter. Ils me font penser aux hommes qui nient Dieu, et qui ne sauraient passer une journée sans émettre une pensée qui suppose nécessairement l'existence du Maître suprême. De même qu'il n'y a pas de véritables athées, il n'y a pas d'écrivains dramatiques, qui, au fond de leur pensée, ne soient contraints de reconnaître ces conventions et ce métier, dont
âSO l'ÊtoLtTlO* DE L*IEléË DRAJtÀTÎQÛÉ
ils semblent souvent faire si bon marciié.
Dumsis, passant de la théorie à Tapplication, nous donne, dans la préface remarquable du Père prodigûe,Vindica,iion des principales règles qui s'imposent à Fauteur dramatiijuè :
« La vérité peut être absolue ou relative, selon rîmportancé du sujet et le milieu qu'il occupe : la logique devra être implacable entre le point de départ et le point d'arrivée, qu'elle ne devra jamais perdre de vue dans le développement de ridée ou du fait. Il y faut encore la mise en saillie continuelle! Sdus les yeux du spectateur du côté de Fêtre ou de la chose pour ou contre lesquels on veut conclure : puis, la science des contre-parties, c'est-à-dire des noirs, des ombres, des oppositions en un mot, qui constituent l'équilibre, Fensemble et l'harmonie ; puis, la concision, la rapidité, qui ne permettent pas à celui qui écoute d'être distrait, de réfléchir, de respirer, de discuter en lui-même avec Fauteur; puis, la coniiaissanee des plans, qui ne laisse pas s'en aller dans le fond la ligure qui doit être en lumière ni avancer dans la lumière les figures de demi-teinte; puis, la progression mathématique, inexorable, fatale, qui multiplie la scène par la scène, Févénement par l'événement, Facte par l'acte, jusqu'au dénofue-
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ment, lequel doit être le total et la preuve; enfin, la notion exacte de nos limites, qiii nous interdit de faire notre tableau plus grand que notre cadre, car l'auteur dramatique qui a le plus à dire doit dire tout de huit heures du soir à minuit, dont une heure d'entr'acte et de repos pour le spôctateJdr. j
Et, pour résulner en deux lignes toutes les lois essentielles du théâtre, Dumas ajouté :
« Le réel dans le fond, le possible dans le fait, l'ingénieux dans le moyen, voilà ce qu'on peut exiger de nous. »
Il est difficile de dire plus de choses en moins de mots ; car lé devoir de l'auteur dramatique est, en effet, d'être vrai dans la mesure du possible, vraisemblable toujours, et intéressant ou amusant (suivant qu'on est dans le drame ou la comédie) ; trois points essentiels que l'aphorisme de Dumas met admirablement en lumière.
L'œuvre de théâtre doit être vraie : c'est le premier point. Mais cette vérité doit être présentée à l'aide de moyens ingénieux. Ne confondons pas cette essentielle recherche du vï'ai « dans le fond » (le mot est encore de notre écrivain) avec l'affectation de vérité dans les détails, si chère aux esprits vulgaires, et
qu'on a dénommée le « réalisme ». Ici encore, le maître est très formel :
« Le public ne vient à nous (préface de L'Étrangère) que pour sortir de lui. Il lui faut une illusion, une consolation, un idéal, qui l'escorteront encore quelque temps après qu'il nous aura quittés. Pour retrouver au théâtre les réalités qu'il coudoie tous les jours, il aime autant rester chez lui et il a raison. »
Voilà bien le procès fait au réalisme, et sa condamnation formelle. Et, en effet, si l'on ne demande au théâtre que la reproduction photographique de la vie réelle dans toute sa banalité, peut-on imaginer un art plus insignifiant et plus vide?
Dans cette même préface de L'Étrangère y toujours, Alexandre Dumas fils relève, parmi les conditions d'art dont l'auteur dramatique doit se préoccuper, cette optique spéciale qui met tant de différence entre l'ouvrage écrit et l'ouvrage représenté :
« Le livre, dit-il, n'est pas la scène; la communication, l'optique, la sonorité ne sont pas les mêmes ; le livre peut dire aisément tout ce que le théâtre dirait ; la scène ne pourra jamais dire tout ce que dira le livre, pas plus qu'on ne peut toujours, quand on est trois, dire et faire
tout ce qu'on peut dire et faire quand on est deux. Au théâtre, on est toujours trois. >
« Au théâtre, on est toujours trois. » Le mot est charmant et bien fin ; mais il ne va pas assez loin : au théâtre, on est toujours une foule, et à une foule il faut parler haut. Ce seul fait donne aussitôt aux paroles du théâtre un grossissement particulier. Ce n'est pas toujours par crainte de la corrompre qu'un père de famille bien avisé évite de mener une jeune fille à certaines comédies un peu brutales : une fille bien élevée n'est pas si aisée à corrompre. Il y a là plutôt une question de respect et de pudeur : maxima debetur reverentia ; tel mot vif, en effet, que la jeune fille pourrait lire sans inconvénient peut-être, éclate, dans une foule d'un millier de personnes, comme un outrage à son adresse, comme un soufflet qu'un rustre appliquerait sur sa joue. Il n'atteint pas la femme dans sa conscience ; mais il la salit en passant, tel que la voiture qui, dans la rue, nous éclabousse.
Cette composition de la salle de spectacle, et, avec elle, les conditions spéciales d'exécution, imposent à l'œuvre dramatique une forme particulière. Nous touchons ainsi au style théâ^ tral, que notre grand préfacier n'a garde d'où-
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blier; car ce théoricien, si habile praticien qu'il soit aussi, est documenté et prêt à raisonner sur toutes les parties de son ^rt. Il y a un style de théâtre, qui n'est, ni gr vers ni ep prose, le même que calui du livre écrit pour le seul lecteur. En yers, par exemple, il doit se tenir à égale dist9,nce de la platitude, qui p'est permise en aucun genre littéraire, et du lyrisme, qui déconcerait l'ensemble des spectateurs constituant, je Je rappelle, une foule. En prose, il doit être aisé, concis, très net — pour être saisi au vol — vibrant — pour frapper l'auditoire.
N'est-cp pas Voltaire qui a dit qu'au théâtre, il importa plus de frapper fprt que de frapper juste? Peut-être y a-t-il une nuance de déd^^in dans cette appréciation du style dran^atique, et l'auteur de L'Écossaise a dû dire ce mot dans une heure de dépit, après quelque chute théâtrale; mais il y a un grapd fond de vr^i dans sa maxime, qu'il conviendrait de traduire ainsi : il faut toujours frapper juste ; mais il est indispensable de frapper fort. Le pire style au théâtre est celui dopt l'effet, selon une expression consacrée, « lie passe pas la rampe >. Dumas abonde, à son tour, dans ce sens; et il nous donne finement la raison de la différence qui s'accuse ici entre le livre et l'œuvre dramatique ;
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« Au théâtre, le charme est plus nécessaire que la vérité. L'œil se laisse prendre par un bpau visage, Toreille par une belle voix. C'est le propre des assemblées humaines de pouvoir êf^re mpmentanépient sédujtes par m\ mot, par un geste, par un cri. Pour entfainçr mille individus^ il n'est besoin que de les émotçvoir; pour en entraîner un, il faut le convaincrç ^ j>
Cette dernière phrase est bien le commentaire de J'ij^phorisme de Voltaire. Mais, si le public de thé^tr^ est |ine foule, ayant les caractères généraux de toutes les agglomérations humaines, c'est une foule spéciale, arrivant avec ses idées souvent préconçues, ses préjugés, que Fauteur peut combattre sans doute, mais dont il doit d'abord tenir compte, et qu'il ne saurait heurter de front. Il faut donc que l'écrivain connaisse bien cette foule, pour lui parler le langage qui lui convient. Or, voyons, à en croire notre écrivain, quelle elle peut être :
« Le public, un enfant à la fois ignorant et ne voulant rien apprendre, curieux et convaincu qu'il y a une quantité de choses très naturelles, très vraies, dont on ne doit jamais lui parler au théâtre, impressionnable et distrait, sensible