Préface do L'Étrangère
saire au théâtre. C'est pour n'avoir pas réfléchi à ces choses que certains grands esprits (La Bruyère, Lamartine, etc.) n'ont pas rendu justice à nos écrivains de théâtre : « C'est ce malentendu entre les deux manières, dit toujours Dumas*, qui a fait dire à La Bruyère cette vérité absurde : « Il n'a manqué à Molière que d'éviter le jargon et d'écrire purement. »
— Théophile Gautier, rapportent les frères de Goncourt, disait : « Molière écrit comme un cochon. » Je puis me porter témoin de la vérité de cette assertion, ayant entendu moi-même l'écrivain répéter la chose en ces mêmes termes. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que Gautier, qui fut un styliste avant tout, Gautier, cet amant de la forme, est resté toute sa vie, comme La Bruyère, du reste, étranger aux choses du théâtre? Molière, qui est un très grand écrivain,
— il est presque naïf de le dire, — sut découvrir la langue même qui convenait à ses œuvres. Nous avons vu Hugo lui-même s'incliner devant la langue poétique de Molière. Souhaitons donc que nos écrivains retrouvent un jour le secret de son « jargon. >
L'écrivain de théâtre, qui demande à être
l. Préface du Pève prodigue,
258 l'évolution de l'idés dramatique
saisi au vol, doit prendre, pour exprimer sa pensée et la faire porter, la forme la plus frap^ pante et la plus ramassée, Pumas lui permet ijiême les incorrections, quand le mouvement scénique les lui dicte. Il le dit nettement dans la préface du Père prodigue, en s'autorisant 4'ua maître :
c< Je t'aimais inçonstaot; qu'aurais-je fait fifjèle?
est une abominable faute de grammaire, que le vers ne nécessitait pas; cependant, s'il eût au à peindre le même sentiment en prose, Racine, qui savait son métier^ l'aurait présenté avec la même incorrection, )>
Quand nous avons affaire à un styliste comme Dumas fils, vous pensez bien qu'il ne s'agit pas de s'autoriser de ce qu'on est au théâtre pour se dispenser de bien écrire ou même pour ne pas écrire du tout. Non : le style du théâtre aura, à de certains égards, moins d'exigences que l'autre, soit; à d'autres, il en aura plus, et de toutes particulières. Ne faut-il pas, d'ailleurs, en art, affirmer toujours sa personnalité? Et la forme littéraire est un des points où la person- •nalité s'affirme le mieux.
« On n'est complètement auteur dramatique
que si Ton a une manière d'écrire, comme une manière de voir, absolument personnelle. Une œuvre dramatique doit toujours être écrite comme si elle ne devait être que lue. — Il faut, pour que l'œuvre vive sans le secours de l'interprète, que le style de l'écrivain ait su transporter sous les yeux du lecteur les solidités, les propositions, les formes et les tonalités que les spectateurs applaudissent *. >
Donc, l'auteur dramatique peut être, il doit être un écrivain. Est-il besoin vraiment de le dire, en un art qui compte, dans l'antiquité, Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Plante, Térence ; chez nous, Molière, Corneille, Racine; à l'étranger, Gœthe, Schiller et Shakespeare ?
Mais laissons là le style au théâtre, sujet sur lequel j'ai eu déjà à m'étendre plus haut, en parlant de Beaumarchais. Dumas, que j'étudie en ce moment, n'est pas seulement préoccupé de la forme artistique à donner à ses idées : ce sont les idées mêmes pour lesquelles ses pages d'à côté combattent, aussi bien que ses ouvrages. On connaît, sur ce point, les théories de l'écrivain, auquel on a souvent, et non sans