‹ L'evolution de l'idee dramatique chez les maitres du theatre de Corneille a Dumas fils: OuvrageChapitre 23 sur 25 · Préface du Fila naturel · texte numérisé non relu

Préface du Fila naturel

ÉCRIVAINS DRAMATIQUES DU XIX*" SIÈCLE iOS

trois mots absolument vides de sens. Tout© littérature qui n'a pas en viie la perfectibilité, la moralisation, l'idéal, Futile en un mot, est une littérature rachitique et malsaine, né© morte.-. Je défie qu'on me cite un seul écrivain, consacré par le temps, qui n'ait pas eu pour dessein la plus-value humanitaire. »

La visée est haute, et je crois qu'on pourrait se contenter à moins. Le théâtre est, avant tout, une distraction intelligente* Dans ces limites, il peut rendre encore de bons services : c'est ce que dit notre Molière dans la préface de Tartuffe. En un mot, il ne me paraît pas absolument nécessaire que le théâtre soit moral : il suffit, — et cela, alors^ est nécessaire, — qu'il ne soit pas immoral. Tels, ces grands seigneurs dont parle Figaro, qui nous font assez de bien quand ils ne nous font pas de mal.

Ce très modeste idéal ne suffit pas à Dumas^ nous venons de le voir. Il entend toujours être moral; et, comme il arrive à tous ceux qui abordent ces hautes régions, escarpées et ardues, il a été d'autant plus discuté qu'il a visé à une plus haute portée. Il faut dire que, parfois, il se contredit, ou a bien l'air de se contredire. L'apôtre du pardon, le créateur de la demi-repentie Marguerite Gauthier, et de cet

ange de douceur qui a nom Tamiral Montaiglin, est aussi Fauteur de la brochure : « Tue- /a / * et de cette Femme de Claude, où il met en application les maximes de ce farouche opuscule. Claude tue sa femme au moment où elle va livrer à Gantagnac, c'est-à-dire à TAllemagne (voir la préface, formelle sur ce point) les secrets du fusil inventé par Claude, et s'enfuir avec Antonin, l'élève, le fils adoptif de l'inventeur. Cette justice expéditive déconcerte un peu notre notion du droit ; mais Dumas ne veut pas même alors lâcher son rôle de moraliste :

« Claude n'assassine pas, il exécute. Il ne se fait pas justice, il fait justice. *

Théories dangereuses, n'est-ce pas? Car l'anarchiste, qui jette une bombe au milieu de cette société bourgeoise, qui lui semble avoir usurpé tous les « droits au bonheur » , n'a pas d'autres raisonnements. Cependant, pour Dumas, Césarine est hors la loi ; c'est « la Bête de l'Apocalypse », le mal dans toute son horreur. /

« A ce coup de fusil, Césarine tombe, Cantagnac s'éclipse, Antonin se prosterne. L'être de rébellion est précipité dans le néant, l'être de ruse est rejeté dans le vide, l'être d'impression, mais de repentir, est rappelé dans le bien.

Chaque chose est remise où elle aurait dû être, où elle devra rester ; la reprise de conscience est faite, proclamée, imposée; les courants divins sont rétablis, la loi de Dieu éclate et triomphe. »

Nous voilà tombés jusque dans le mysticisme, et il nous semble fci lire un de ces discours violents, mêlés de prières et de citations bibliques, comme le farouche Cromw^ell et ses lieutenants en prononçaient au Parlement anglais.

Cet extrait du plaidoyer, jt>ro domo meâ, de l'auteur de La Femme de Claude, méritait, ce me semble, d'être cité, pour lui-même d'abord, et puis surtout comme attestation de la persistance de l'écrivain à défendre ses pièces, non seulement sur le terrain dramatique, mais aussi, mais principalement peut-être, sur le terrain moral. D'une manière générale, et à part La Femme de Claude, qui n'est qu'un incident, la bonne foi de Dumas ne paraît pas douteuse.

« Je n'ai pas, dit-il, la prétention de ne pas me tromper, mais j'ai le ferme désir de ne tromper personne. C'est peut-être donner aux œuvres de théâtre en général, et aux miennes en particulier, plus d'importance qu'elles ne méritent; mais je demeure convaincu que rien n'est sans importance dans la communication

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de la pensée; et qui a la prétention de persuader les autres doit d'abord s'être persuadé luimême. »

C'est dans la préface de La Princesse Georges que notre écrivain s'exprime ainsi; mais ces paroles sont en tel accord avec toutes celles qu'il émet dans les pages écrites autour de son théâtre, qu'il pourrait les reproduire dans toutes les préfaces signées de lui. Toutes ces lectures nous donnent une réelle estime pour Dumas, qui, quelques erreurs qu'il ait pu commettre, se montre, dans ces opuscules, un honnête homme et un artiste convaincu.

Je me suis attaché, en parcourant les pages d'à-côté de Dumas fils, à rechercher « la critique » de l'écrivain, à mettre en lumière les idées théoriques de l'auteur, très conscient, des belles comédies que nous connaissons tous. On pourra penser que le plus vif intérêt de ces pages littéraires n'est pas là, et que Dumas, avec son esprit mordant, alerte, est surtout attrayant quand il plaide sa propre cause et défend ses ouvrages contre les attaques dont ils sont l'objet. Je ne conteste pas qu'il n'y ait, dans ces débats personnels, d'exquis morceaux de littérature; mais, outre qu'ils sont plus répandus, ils ne répondent pas au sujet de la

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présente étude. Je ne puis donc que les indiquer en passant. Dans les préfaces du Demi- Monde ^ de La Dame aux Camélias, de La Prin-cesse Georges, de M. Alphonse, des Idées de Madame Aubray, de La Question d^argent^ toutes œuvres, ou presque toutes, qu'on peut placer dans les meilleures du maître, Dumas lutte pour son sujet, débat les idées morales ou sociales que son action soulève. Au nom de cette liberté illimitée qu'il réclame pour le théâtre, dans ce domaine sans bornes oîi il entend se mouvoir, il touche à tout : philosophie, morale, constitution sociale, religion même *. Je me suis, pour moi, occupé seulement des préfaces où il touchait au théâtre.

Et d'abord, pourquoi a-t-il écrit ces préfaces? Ce n'est pas par vanité, comme font beaucoup : il s'en défend, et je crois qu'il a quelque droit à s'en défendre. Il croit avoir en main une poignée de vérités, et, loin de faire comme ce philosophe, qui conseillait alors de fermer la main, il l'ouvre toute grande*

i. Dans Les Idées de madame Aubray^ il s*étend sur un sermon de Mgr Bauer aux Tuileries, où le prédicateur s'était rencontré avec lui, et il dit : « Ce qui prouve que le théâtre, quoi qu'en puisse dire mon ami et adversaire Francisque Sarcey, peut se préoccuper et se mêler des questions les plus hautes, non seulement du cœur, mais de Tàme. »

« Ce n'est pas, dit-il, pour qu'on me regarde dans la rue que j'écris ces préfaces; ce n'est pas non plus, en vérité, pour le plaisir de parler de moi : je m'y soustrais, d'ailleurs, autant que je puis ; c'est pour causer, dans une époque où la causerie tend à disparaître, de choses qui semblent encore, pour quelques esprits, aussi intéressantes que les affaires ou la politique. C'est aussi pour donner à ceux qui viendront après nous (car nous mourrons un jour, il ne faut pas nous le dissimuler) une notion aussi exacte que possible du va-et-vient de notre siècle bizarre, si curieux, si inquiet, si crédule, si nerveux, si exagéré, si sentimental, si révolutionnaire, si bon enfant. Je ne suis ni dieu, ni apôtre, ni philosophe, ni bateleur. Je suis quelqu'un qui passe, qui regarde, qui voit, qui sent, qui réfléchit, qui espère, et qui dit ou écrit ce qui le frappe dans la forme la plus claire, la plus rapide, la plus propre à dire ce qu'il veut dire. Si le style n'est pas toujours d'une correction irréprochable, la pensée est toujours d'une sincérité parfaite, car j'aimerais mieux labourer l'arpent de terre que le travail m'a donné que d'imprimer un mot que je ne penserais pas. Je blesse souvent ainsi des idées reçues, des conventions

établies, le préjugé et le qu'en dira-t-on dans lesquels la société vit tant bien que mal, qu'elle ne veut pas se voir reprendre, parce qu'elle en a l'habitude et parce qu'elle a horreur du dérangement. Bref, j'écris pour ceux qui pensent comme moi. Inutile de combattre les opinions des autres ; on parvient quelquefois à vaincre les gens dans une discussion, à les convaincre jamais. Les opinions sont comme les clous, plus on tape dessus, plus on les enfonce. Tout notre pouvoir se réduit à dire ce qui paraît être la vérité. Les hommes posent les chiffres, et le temps fait la preuve *. »

Je n'aurais eu garde, pour mes lecteurs, d'omettre ou de fragmenter une aussi jolie page. Elle n'est pas, d'ailleurs, sans intérêt pour nous : elle nous apprend que Dumas entendait ici faire de la causerie plus que de la polémique. N'écrit-il pas « pour ceux qui pensent comme lui? » Peut-être aussi oublie-t-il un peu ses écrits de la veille et se fait-il illusion sur ceux du lendemain ? Que de fois n'a-t-il pas cherché et ne cherchera-t-il pas à nous convaincre ! Je l'ai dit : il n'y a rien de plus humain, et l'on n'est pas toujours le même homme. Ce que je

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