Première préface de Britannicus
%% ^.ÉVO^yTION DE Ir|D¥;i& DBAllAT?QVf:
nécessité de dire oe|a au puhUc, dans la préface d'un de ses ouvrages?
Revenons à des idées d'ordre ipoins periBonnel, les idées de doctriiie, dont la recherche est potre but. S'il en est une qui revient souvent cbe? tout écrivain yisant à être autre chose qu'uQ an^icseur^ c'est la prétention à une portée morale. Le théâtre a-t-il le droit de s'attribuer la fameuse devise de Santeuil : Castigat ridendo mores? JfUdendo ox\ fugendo, peu importe, d'ailleurs. La question est encore agitée aujourd'hui, et nous aurons forcément à y revenir. Je me contente ici de l'indiquer.
Ce principe du « théâtre moral » ne fait pas question pour Racine; mais, ce qui peut nous étonner iin peu aujourd'hui, c'est qu'il l'expose à propos de sa Phèdre^ et déclare n'avoir pas écrit de tragédie « où la vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci ». Le pas-!s^ge est curieux et mérite d'être cité. Si l'application à Phèdre peut nous surprendre, nous qui ayons quelque prévention contre la portée morale de cette oeuvre, il paraît théoriquement indiscutable.
% Je n'ose encore assurer que cette pièce soit la meilleure de mes tragédies; je laisse aux lecteurs et au temps à décider de son véritable
prix. Ce que je puis assurer, c'est que je n'en ai point fait où la vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci. J^es^moijiidres fautes y sont sévèrement punies * ; la seule pensée du crime y est regardée avec autant d'horreur que le crime même : les faiblesses de l'amour y passent pour de vraies faiblesses : les passions n'y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. C'est là proprement le but que tout homme gui travaille pour le public doit se proposer; et c'est ce que les premiers tragiques avaient en vue sur toute chose. Leur théâtre était une école où la vertu n'était pas moins bien enseignée que dans les écoles des philosophes. Aussi Aristote a bien voulu donner des règles du poème dramatique, et Socrate, le plus sage des philosophes, ne dédaignait pas de mettre la main aux tragédies d'Euripide. »
Voilà une théorie bien nette et bien franche, dont, je 1q répète, l'application à Phèdre a "*
seule lieu de nous surprendre un peu. L'héroïne I
de Racine répond sans doute à l'idéal des \
1. Nous avons vu que, d'après Corneille, ce n'est pas un élément suffisa.Qt m iiécessaire de la moralité au théâtre.
anciens : « Elle a, nous dit encore l'auteur dans sa préface, toutes tes qualités qu'Aristote demande dans le héros de la tragédie, et qui sont propres à exciter la compassion et la terreur. En effet, Phèdre n'est ni tout à fait coupable^ ni tout à fait mwocew/è. i^ 'Voilà revenue cette fameuse règle d'Aristote dont Corneille se servait déjà pour justifier le personnage de Rodrigue et à laquelle se conforme si bien VOEdipe de Sophocle. Mais, en admettant, point par point, toutes les justifications de détail que donne Racine de l'excellence morale de son drame, on peut se demander encore si cette fatalité de la passion, que la volonté ne parvient pas à combattre, ces luttes impuissantes contre
... Vénus tout entière à sa proie attachée,
offrent un spectacle bien sain et bien utile à présenter. C'est là, encore, une question que, pour le moment du moins, je pose sans la discuter, parce que je craindrais de me laisser entraîner trop loin, et que je ne veux pas passer de l'examen des théories du poète à celui de ses œuvres.
Je ne quitterai pas, du moins, la préface de Phèdre sans y relever une modification à la
donnée d'Euripide, que Racine justifie d'une façon assez piquante. Le point est délicat; mais, tout réservé que soit souvent notre poète, il l'aborde sans ambages; il n'y a qu'à le citer : c Hippolyte est accusé, dans Euripide et dans Sénèque, d'avoir en effet violé sa belle-mère : vim corpus tulit. Mais il n'est ici accusé que d'en avoir eu dessein. J'ai voulu épargner à Thésée une confusion qui V aurait pu rendre moins agréable aux spectateurs ».
Racine nous livre-t-il ici toute sa pensée?
N'a-t-il pas recuïé^'utôt devant une brutalité dont les Grecs, beaucoup plus fins que délicats, ne s'effarouchaient pas comme nous? N'a-t-il vraiment pensé qu'à éviter à ce pauvre Thésée une « confusion », qui l'aurait rendu « moins agréable? » Que n'a-t-il alors vécu à présent? Les maris trompés sont devenus si sympathiques, que Thésée aurait été le premier, de nos jours, à réclamer la version de Sénèque et d'Euripide.
n me faut signaler un autre scrupule de Racine, émis dans la préface de son Bajazet.
Notre plus grand grief, aujourd'hui, contre la tragédie, si démodée, si en défaveur, qu'il ne s'en produit plus que honteusement et sous le nom hypocrite d' « études antiques », c'est la
S6 i^'ÉvoLUTioif m l'ïdi^e mUMATIQyS
solennité monotone de ses héros : rois grecs, empereurs romains, personnages fabuleux et légendaires. Que les temps sont changés ! Les hommes du xvii* siècle, croyant imiter les anciens, — ce en quoi ils se trompaient, — se reaferiïiaient par principe dans ces données pompeuses, admettant que le prestige du lointain était une des conditions nécessaires à leurs personnages pour s'imposer au public. L'erreur consistait en l'oubli d'un point : c'est que les légendes des Grecs étaient, pour ceux-ci, des traditions ne^tionales. Il eût donc fallu, pour s'inspirer franchement de leur exemple, puiser, che? nous aussi, aux sources nationales, et chanter, par exemple, Yercingétorix, Roland, Jeanne d'Arc, Duguesclin, etc. Que n'auraient pas donné de tels sujets, essayés tardivement de nos jours, si le génie d'un Corneille ou d'un Racine avait su s'en échauffer!
Reste le prestige du lointain, dont nous ne tenons plus guère de compte aujourd'hui, pas assez peut-être ^ mais qui tenait fort à cœur aux poètes du grand siècle. C'est cette préoccupation qui tiendra Racine quelque peu Qn suspens, avant qu'il ose aborder le sujet de
1. L'Opéra seul s'en préoccupe encore, uniquement peutêtre parce qull a besoin de décors et cle costumes*
ÉGBIVAINS PBAHATIQUES DU XVH^ SIÈCLE 27
BqjQz^ti mise h U scène d'une aventure contemporaine, que SJ. de Gézy, ambassadeur à la Porte, avait contée h « plusieurs personnes de qiiajité». flacine se défend longuement de sop audace et plaide habilement les circonstances atténuantes :
% Je ne conseillerais pas à \xx\ auteur de prppdre pour sujet d'une tragédie une actiqu aussi pioderne que celle-ci, si elle s'était paspée dans le pays où il veut faire représenter sa tragédie, ni de mettre des héros sur le théâtre, qui auraient été connus de la plupart des spectateurs. Les personnages tragiques doivent être regardés d'uu autre œil que nous ne regardons d'ordinaire les personnages que nous avons vus de si près. On peut dire que le respect que Toq a pour les héros s'augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous, major è longinquo reverentia. L'éLoigjiôment des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps ; car le peuple ne met guère de différence entre ce qui est, si fose ainsi parler^ à maille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. C'est ce qui fait, par exeniple, que les personnages turcs, quelque modernes qu'ils soient, ont de la dignité sur notre théâtre. On les regarde de )>onpe (leure comme anciens. Ce sont des
mœurs et des coutumes toutes différentes. Nous avons si peu de commerce avec les Princes et les autres personnes qui vivent dans le sérail, que nous les considérons, pour ainsi dire, comme des gens qui vivent dans un autre siècle que le nôtre » .
La distinction est subtile et ingénieuse.
Elle est juste, d'ailleurs. Mais que de précautions prend le poète pour se justifier! Et comme ce soin nous étonne aujourd'hui, nous qui avons vu mettre en scène la conquête du Dahomey, avant la prise d'Abomey et bien avant la capture de Béhanzin! Notons aussi que, fidèle à son principe d'éloigner le lieu de la scène, soit dans l'espace, soit dans le temps. Racine, qui nous parle de Constantinople dans ha, préface, ne se servira jamais, au cours de sa pièce, que du mot de Byzance ! Tout au plus dira-t-il, dans l'indication du lieu de scène : « La scène est à Constantinople, autrement dite Byzance >. A partir de là, le dernier nom sera seul prononcé.
Je sais que le premier est mal aisé à faire entrer dans les vers; mais la vraie raison de ce terme suranné, qui nous choque autant à présent que celui de Gonstantinople eût gêné nos pères, cherchez-la dans les motifs de respect
invoqués plus haut par le poète : major è Ionginquo reverentia.
II me reste à parler d'un détail important des préfaces de Racine; important, parce qu'il est caractéristique : c'est la mauvaise humeur du poète à rencontre de ses censeurs. Nerveux comme les femmes, qu'il aimait et qu'il peignait si bien, l'auteur à! Andromaqi^ n'admet pas la contradiction et supporte avec impatïencêT^es assauts de la critique. Ouvrez là préTàcé de Bérénice^ Qi voyez comme il réplique à un libelle dirigé contre lui, et qui n'était peut-être qu'une gaminerie.
« Pour le libelle que l'on a fait contre moi, je crois que les lecteurs me dispenseront volontiers d'y répondre*. Et que répondrais-je à un homme qui ne pense à rien, et qui ne sait pas même construire ce qu'il pense? 11 parle de protase, comme s'il entendait ce mot, et veut que cette première des quatre parties de la tragédie soit toujours la plus proche de la dernière, qui est la catastrophe. Il se plaint que la trop grande connaissance des règles l'empêche de se divertir à la comédie. Certainement, si l'on en juge par sa dissertation, il n'y eut jamais