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30 i^ÊVOLUTIOI^ DE L*ibÉÉ tikAMATIQUË
de plainte plus mal fondée. Il paraît bien qu'il n'a jamais lu Sophocle, qu'il loue très injustement (Pune grande multiplicité (f incidents, et qu'il n'a même jamais lu la Poétique que dans quelques préfaces de tragédie. Mais je lui pardonne de ne pas savoir les règles du théâtre) puisque, heUreusettieiit pour le public, il rie s'applique pas à ce genre d'écrire. Ce que je ne lui pardonrie pas, c'est dé savoir si peu les règles de la bonne plaisanterie, lui qui ne veut pas dife un mot saris plaisanter. Croit-il réjouir beaucoup les honnêtes gens par ces hélas de poche ou ces Mesdemoiselles mes règles, et quantité d'autres basses atfectatiohs qu'il trouvera condamnées dans tous les boris auteurs, s'il se mêle jamais de les lire? »
Et, comme il arrive chez les gens bilieux, la mauvaise humeur, loin de se calmer par les paroles, s'excitànt et se redoublant encore, le doux Racine dit leur fait, une fois pout* toutes, à tous ces fabricants de libelles, qui lui font passer de si vilains moments.
« Toutes ces critiques sont le partage de quatt'e ou cinq petits auteurs infortunés, qui n'ont jamais pu par eux-mêmes exciter la curiosité du public. Ils attendent toujours l'occasion de quelque ouvrage qui réussisse, pour l'atta-
ÉCftlVAIN^ BRAMAtlQÛES Dt XVïl* SIÈCLE 3l
qlier : non point par jalousie, car sur quel fondement seraient-ils jaloux? mais dans l'espérance qu'on se donnera la peine de leur répondre, et qu'on les tirera de Tobscurité où leurs propres Ouvrages les auraient laissés toute leur vie ».
Je ne dis pas qu'on serait tenté de s'écrier : € Tu te fâches, Jupitei* ; donc tu as tort » ; fcar il ne faut pas oublier qu'il s'agit ici de Ih délicieuse Bérénice. Mais, assurémetit, JUpiter a tort de se fâcher; et sa mauvaise humeur, trop visible, qui nous étonne aujourd'hui, devait égayer, à ses dépens, quelques contemporains, à comttlencer par ceux qui prettaient plaisir à le taquiner dans ces méchants écrits. Veut-ôU me passer Une expression très familière, tnais qUi rend bien ma pensée? Racine monte trop facilement à r échelle qu'on lui tend.
Cette irritabilité et cette faiblesse de caractère altèrent Un peu, pour nous, la pure et noble physionomie de Racine. Mais voici qui est plus grave. Dans la première préface de Britannicùs^ notre poète, furieux de voir cette œuvre admirable discutée, s'emporte jusqu'à prendre personnellement à partie le plus illustre de ses rivaux et à le traiter avec un dédain indigne de l'un et de l'autre. Il écrit :
c Que faudrait-il faire pour contenter des juges si difficiles? La chose serait aisée, pour peu qu'on voulût trahir le bon sens. Il ne faudrait que s'écarter du naturel pour se jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action simple, chargée de peu de matière, telle que doit être une action qui se passe en un seul jour, et qui, s'avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages, il faudrait remplir cette même action de quantité d'incidents qui ne se pourraient passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de théâtre d'autant plus surprenants qu'ils seraient moins vraisemblables, d'une infinité de déclamations où l'on ferait dire aux acteurs tout le contraire de ce qu'ils devraient dire. Il faudrait, par exemple, représenter quelque héros ivre, qui se voudrait faire haïr de sa maîtresse de gaîté de cœur, un lacédémonien grand parleur, un conquérant qui ne débiterait que des maximes d'amour*, une femme qui donnerait des leçons de fierté à des conquérants. Voilà, sans doute, de quoi faire récrier tous ces Messieurs ». On sait que toutes ces malices ad hominem
i . EsUce bien & Tauteur ^'Akxm(ir9 de touruer Q& tel cou« qu6rant en ridioule ?
sont dirigées contre les tragédies de Corneille, Attila^ Agésil{zs, la Mort de Pompée^ enfin, où Cornélie adresse à César un si fier et si magnifique discours, qu'on y peut voir une des plus belles pages de l'auteur du Cid. Certes, on comprend l'irritation d'un poète qui voit méconnaître un chef-d'œuvre tel que Britannicus; mais, quand il ne trouve, pour se défendre, que ces petites méchancetés à émettre contre le grand Corneille, on ne saurait s'empêcher d'en rougir pour lui-même. On lui en veut surtout en lisant le paragraphe suivant, où, non content d'avoir désigné assez clairement déjà son glorieux prédécesseur, il revient rageusement à la charge et le montre, en quelque sorte, du doigt :
« Je prie seulement le lecteur de me pardonner cette petite préface que j'ai faite pour lui rendre raison de ma tragédie. Il n'y a rien de plus naturel que de se défendre quand on se croit injustement attaqué. Je vois que Téreijce même semble n'avoir fait des prologues que pour se justifier contre les critiques d'un vieux poète mal intentionné, malevoU veteris poetœ^ et qui venait briguer des voix contre lui 't
jusqu'aux heures où l'on représentait ses comédies ».
Je ne sais jusqu'à quel point — ces choses-
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là sont difficiles à établir aujourd'hui — le fier et digne Corneille justifiait cette accusation ; mais ce trait du malevoli veteris poetœ^ insultant la vieillesse d'un si haut génie, ne fait vraiment tort qu'à Racine même, et l'on voudrait que cette première préface de Britannictis eût été retranchée de son œuvre.
Elle l'eût été, je crois, s'il n'eût tenu qu'à lui. Rendons-lui, du moins, cette justice, qu'après l'avoir écrite ab irato, il en a composé et y a substitué une seconde, où les attaques contre Corneille ne se retrouvent plus. C'est ainsi, du reste, que notre nerveux poète a souvent deux préfacer : l'une est le prpduit de son irritation contre les censeurs, l'autre celui de la réflexion. Pour l'honneur de Racine, attachons-nous à l'autre^
J'ai parlé avec une franchise qu'on me reprochera peutrêtre, de ce merveilleux esprit par qui notre théâtre a été doté de la plus belle et la plus pure langue poétique qu'il ait connue; mais il faut reconnaître que, chez Racine, le caractère, trop impressionnable, n'est pas toujours à la hauteur du génie. Cependant, je ne puis quitter ce grand tragique sans citer une page admirable, où le poète, gardant^ à travers son inspiration^ sa lucidité toute française^
ÉCRn'AINS DRAMATIQUES DH XVn" SIÈCLE 3B
expose de précieuses pensées sur l'art théâtral, et justifie ces préceptes des anciens, qu'on est trop porté, encore un coup, à croire arbitraires et conventionnels. Je la trouve dans la seconde préface de Bérénice, il parle de son sujet :
« Ce qui m'en plut davantage, dit-il, c'est que je le trouvai extrêmement simple. Il y avait longtemps que je voulais essayer si je pourrais faire une tragédie avec cette simplicité d'action qui a été si fort du goût des anciens ; car c'est un des premiers préceptes qu'ils nous ont laissés. Que ce que vous ferez, dit Horace, soi toujours simple et ne soit qu'un, j
Racine cite, à l'appui de sa thèse, \Ajax, le PhilocUte, ajoutant : « h'Œdipe même, quoique tout plein de reconnaissances, est moins chargé de matière que la plus simple tragédie de nos jours. » Il s'agit, bien entendu, de cet admirable OEdipe-Roi, qui est de notre répertoire.
« Et il ne faut point croire, poursuit notre poète, que cette règle ne soit fondée que sur la fantaisie de ceux qui l'ont faite : il n'y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie. Et queUe vraisemblance y a-t-il qu'il arrive en un jour une multitude de choses qui pourraient à peine arriver en plusieurs semaines? Il y en a
qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelquechose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments, et de l'élégance de l'expression.
€ Ce n'est pas que quelques personnes ne m'aient reproché cette même simplicité que j'avais recherchée avec tant de soin. Ils* ont cru qu'une tragédie qui était si peu chargée d'intrigues ne pouvait être selon les règles du théâtre. Je m'informai s'ils se plaignaient qu'elle les eût ennuyés. On me dit qu'ils avouaient tous qu'elle n'ennuyait point, qu'elle les touchait même en plusieurs endroits, et qu'ils la verraient encore avec plaisir. Que veulent-ils davantage? Je les conjure d'avoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce qui les touche, et qui leur donne du plai-
(1) Sic,
ÉCRIVAINS DRAHAnOUES DU XVn" SIÈCXE 37
sir, puisse être absolument contre les règles. La principale règle est^ plaire et de toucher : toutes les autres^ ne sont faites que pour parvenir à cette-première ; mais toutes ces règles sont d'un long détail, dont je ne leur conseille pas de s'embarrasser : ils ont des occupations plus importantes. Qu'ils se reposent sur nous de la fatigue d'éclaircir les difficultés de la Poétique (PAristote. »
« La principale règle, Racine le dit donc, est de plaire et de toucher. » Il n'est rien de plus juste; et nous verrons Molière dire la même chose, et presque dans les mêmes termes. Cependant, il ne faut pas détacher cette phrase de son complément : « toutes les autres règles ne sont faites que pour parvenir à la première. » Molière lui-même, quoiqu'il peste parfois contre les règles qu'on lui jette malencontreusement dans les jambes, aboutit aux mêmes conclusions. Plaire est la règle primordiale : c'est le but. Les autres sont les moyens. Il ne faut donc pas dédaighëF"ceIles-ci ; car il ne suffit pas de savoir où l'on va ; encore faut-il connaître par quels chemins on doit passer.
Racine, on le sait, n'a écrit qu'une comédie. Les Plaideurs. Ce n'est vraiment pas un absolu chef-d'œuvre. Tout y est poussé à la charge.
38 l'évolution DEf l'idée dramatique
et la gaîté y manque parfois de franchise. Je tie ferais pas cette réflexion, qui sort du cadre de cette étude, si je n'y étais amené par une déclaration de l'auteur au début de sa préface, qui vaut la peine d'être relevée. Si la charge est ici un ^en... panfalonesque, le fait s'explique par cette déclaration. Racine nous apprend qu'il avait primitivement destiné sa pièce aux Italiens et réservé le rôle de l'Intimé à Scaramouche. C'est ce Scaramouche, de son vrai nom Tiberio Fiorelli, dont Molière faisait si grand cas que, d'après certains contemporains, il ne manquait presque aucune de ses représentations.
Puisque j'ai nommé Molière, arrivons enfin à ce roi delà comédie, toujours indétrôné, et sans doute indétrônable. Il use peu des commentaires ; et c'est une remarque que nous devons faire, que la comédie s'en passe plus aisément que la tragédie ou le drame. Regnard ne les connaît pas; et, de nos jours, notre excellent Labiche n'en eut jamais sur la conscience. La gaîté se discute moins, et le rire n'a pas besoin de s'expliquer.
Des rares préfaces de Molière, la plus importante est celle du Tartuffe^ mais ne peut-on pas dire que, par son principal personnage, le Tartuffe confine au drame? Hors de là, nous ne trouvons que des Avis au lecteur d'un intérêt secondaire et ne visant pas à une portée générale.
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Le maître demande, par exemple, qu'on excuse son improvisation des Fâchetùx; et, pour qu'on ne lui impute pas le manque de composition de ces trois actes en vers, premier spécimen de la « pièce à tiroirs )>, il est bien aise de nous apprendre, dans son Avertissement, que « cette comédie a été conçue, faite, apprise et représentée en quinze jours. » Voilà qui est fort ! Un vrai record, dirions-nous.
C'est bien autre chose pour L'Amour médecin, trois actes, en prose, il est vrai, mais au sujet desquels Molière fait une déclaration à peine croyable. Laissons-lui en la responsabilité :
« Ce n'est ici, dit-il dans les quelques lignes intitulées « Au lecteur » , qu'un simple crayon (notons ce mot d'allure si moderne), un petit impromptu dont le roi a voulu se faire un divertissement. Il est le plus précipité de ceux que Sa Majesté m'ait commandés ; et lorsque je dirai qu'il a été proposé, fait, appris et représenté en cinq jours, JQ ne dirai que ce qui est vrai. »
Est-ce admissible? Et Molière n'opère-t-il pas son calcul de jours de manière à faire valoir son zèle et celui de sa troupe ? Est-il matériellementpossibled'écrire, de faire copier, apprendre, répéter et jouer trois actes en l'espace de cinq
jours? Des auteurs et metteurs en scène d'à présent diraient : Non ! Les gens de théâtre du XVII* siècle étaient-ils donc moins exigeants ou plus habiles ?
Ces renseignements, plus ou moins sincères, donnés par Molière sur son œuvre, ont leur intérêt; mais ils nous ouvrent peu d'aperçus sur ses idées dramatiques. Un peu plus intéressante, à cet égard, est la préface des Précieuses ridicules^ où l'on a encore accusé l'écrivain de jouer la comédie, en se donnant comme victime d'un complot et en poussant les cris d'un auteur qu'on imprime malgré lui. Elle est bien jolie, bien fine et bien spirituelle, cette préface pleine d'humour; mais il est surtout un point par où elle nous touche : c'est qu'elle pose la règle de la satire permise et marque la limite jusqu'où, selon Molière, elle a le droit de s'avancer. L'écrivain tient à bien y signaler la distinction qu'il a su faire des précieuses... ridicules et de celles qui ne le sont pas; car, avec plus ou moins de sincérité, il semble n'attacher au terme même de « précieuse » aucun sens défavorable. C'est ce qu'il aurait fait plus complètement, nous dit-il, si on lui en avait laissé le temps :
< On me met au jour sans me donner le
loisir de me reconnaître, et je ne puis même obtenir la liberté de dire deux mots pour justifier mes intentions sur le sujet de cette comédie. J'aurais voulu faire voir qu'elle se tient partout dans les bornes de la satire honnête et permise'; que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent d'être bernés; que ces vicieuses imitMiens de ce qu'il y a de plus parfait ont été de tout temps la matière de la comédie et que, par la même raison que les véritables savants et les vrais braves ne se sont pas encore avisés de s'offenser du docteur de la comédie et du capitan, non plus que les juges, les princes et les rois, de voirTrivelin, ou quelque autre, sur le théâtre, faire ridiculement le juge, le prince ou le roi, aussi les véritables précieuses auraient tort de se piquer lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. »
La théorie est simple : elle est, en elle-même, indiscutable. C'est à l'application que la difficulté apparaît. Où finit la « précieuse véritable » ? Où commence la « précieuse ridicule »? Point délicat, sans doute. J'ajoute même qu'il est permis de prêter au futur auteur des Femmes savantes une médiocre sympathie pour les précieuses, véritables ou ridicules. Mais la petite
ÉCRIVAÎNS DRAMATÎOUES DU XVII^ SIECLE 43
comédie par laquelle Molière venait de signaler ses débuts à Paris, avait causé une telle émotion qu'il s'en était lui-même un peu troublé et craignait de mettre contre lui, à une heure aussi critique de sa carrière, une partie considérable et influente du public parisien. Viennent plus tard les Femmes savantes : il n'aura plus besoin de préface, parce que alors il aura gagné son public et trouvé faveur à la Ville et à la Cour.
La transition est facile de la préface des Précieuses ridicules à celle du Tartuffe; car le moyen de défense est le même, et Molière entend bien qu'on ne le brouille pas avec les vrâ5^5 dévots pour avoir attaqué les faux. Ici, bien que mise en doute par des contemporains et même par quelques lecteurs d'aujourd'hui, la bonne foi de Molière ne me paraît pas douteuse. Elle est d'autant plus sensible, cette bonne foi, que l'homme a pris plus d'autorité, et qu'en dépit du déchaînement des colères soulevées par son TVir^t/yfê, l'écrivain, que le roi soutient, n'a plus à userd'autant de ménagements. Aussi, quelle raillerie hautaine, quelle mordante ironie dans son entrée en matière :
f Voici une comédie dont en a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée 5 et les gens qu'elle joue ont bien fait voir qu'ils
étaient plus puissants en France que tous ceux que j'ai joués jusqu'ici. Les marquis, les précieuses, les c..., et les médecins ont souflFert doucement qu'on les ait représentés ; et ils ont fait semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l'on a faites d'eux. Mais les hypocrites n'ont point entendu raillerie ; ils se sont effarouchés d'abord, et ont trouvé étrange quej'eusse la hardiesse déjouer leurs grimaces, et de vouloir décrier un métier dont tant d'honnêtes gens se mêlent. C'est un crime qu'ils ne sauraient me pardonner ; et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils n'ont eu garde de l'attaquer par le côté qui les a blessés ; ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu ; et le Tartuffe^ dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d'un bout à l'autre, pleine d'abominations, et l'on n'y trouve rien qui ne mérite le feu; toutes les syllabes en sont impies; et le moindre coup d'œil, le moindre branlement de tête, le moindre pas à droite ou à gauche, y cachent des mystères qu'ils trouvent moyen d'expliquer à mon désavantage. J'ai eu beau la soumettre aux
lumières de mes amis, et à la censure de tout le monde; les corrections que j'ai pu faire; le jugement du roi et de la reine, qui l'ont vue ; l'approbation des grands princes et de messieurs les ministres, qui l'ont honorée publiquement de leur présence ; les témoignages des gens de bien, qui l'ont trouvée profitable ; tout cela n'a de rien servi ; ils n'en veulent point démordre ; et tous les jours encore, ils font crier en public de zélés indiscrets, qui me disent des injures et me damnent par charité. »
De tout cela Molière ferait bon marché ; et il ne cherche pas à convaincre des adversaires si déterminés et trop intéressés à le combattre. Ce qui le préoccupe, c'est que ces ennemis astucieux ont su mettre contre lui «de véritables gens de bien, dont ils préviennent la bonne foi. » Voilà ceux auxquels s'adresse la préface du Tartuffe, et que Molière conjure « de ne pas condamner les choses avant de les voir. » — « C'est, dit-il, aux vrais dévots que je veux partout me justifier sur la conduite de ma comédie ».
Et il ajoute, appuyant sur cette distinction entre les vrais et les faux dévots, comme il l'avait fait, moins sincèrement peut-être, entre les véritables précieuses et les ridicules :
€ J'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a
été possible pour bien discerner le personnage de l'hypocrite d'avec celui du vrai dévot. J'ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat (1). Il ne tient pas un seul moment Tauditeur en balance ; on le connaît d'abord aux marques que je lui donne ; et d*un bout à Fautre il ne dit pas un mot, il ne fait^as une^acti<Mi qui ne peigne aux spectateurs le caractère d'un homme méchant, et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je 1«1 oppose. » -
Après de telles paroles, comment mettre en doute l'intention du maître, à moins d'accuser Molière d'être plus « tartuffe » que son héros même ? Et que dire de cette brochure où Coquelin, découvrant^ après plus de deux siècles, une nouvelle interprétation de notre comédie, a voulu soutenir que le héros devait être rendu en bon dévot, en personnage de bonne foi ; fantaisie dont on pourrait comprendre la portée chez l'ami de celui qui a dit : « Le cléricalisme, voilà Tennemi », mais dont on ne peut admettre l'application qu'en marchant diamétralement contre la pensée de Fécrivain, qui appelle lui-
(1) Je disais plus haut que Tartuffe est un personnage de drame, sll est vrai que le naïf Orgon en est un de vraie et bonne comédie. Ce mot de « scélérat » en est un aveu sous la plume même de Molière.
même Tartuffe « un méchant homme » et « un scéle'rat? >
Poursuivons. Objecte-t-on à Molière que les sujets qui traitent de la religion sont mal séants à la scène ? Il répond par l'exemple du théâtre espagnol, par les mystères du moyen-âge et les « pièces saintes de M. Corneille, qui sont Tadmiration de toute la France. »
Ici, l'argumentation me parait assez faible.
Pour l'Espagne et les mystères, du moins, on peut faire remarquer que, dans un pays ou dans un siècle de foi naïve et générale, telle matière pouvait être traitée sur la scène sans inconvénient, qui ne saurait plus l'être en France et au XVII' siècle. Et quant aux « pièces saintes » de Corneille, il y aurait encore bien à dire, parce que la comédie, dont l'essence est la raillerie et la satire, ne peut être assimilée, comme impression, à la tragédie, où le ton est toujours grave et la donnée toujours prise au sérieux.
Gela soit dit sur la portée générale, j'entends : sur l'inconvénient, que je crois réel, des sujets religieux sur la scène comique. Autrement, je De suitf pas de ceux que le Tartuffe scandalise, si, de ceux-là, il en existe encore; car cette comédie m'a toujours paru une œuvre de bonne foi. On est, d'ailleurs^ pleinement avec Molière,
quand il émet avec crânerie le raisonnement suivant, où il relève, à bon droit, la portée de l'art comique : « SiJ'emploi de la comédie est de corriger les vices dés tonmies^je^ô vois pas par quelle raison il y en aiira^e privilégiés. » -^ — — '
Quelques-uns avaient eu la naïveté de s'indigner que Tartuffe affectât d'user d'un pieux langage. A cela, l'écrivain répond avec toute la bonne foi et la logique possibles :
« On me reproche d'avoir mis des termes de piété dans la bouche de mon imposteur. Hé!
pouvais-je m'en empêcher pour bien représenter le caractère d'un hypocrite? Il suffit, ce me semble, que je fasse connaître les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j'en aie retranché les termes consacrés, dont on aurait eu peine à lui entendre faire un mauvais usage *. — Mais il débite au quatrième acte une morale pernicieuse. — Mais cette morale est-elle quelque chose dont tout le monde n'eût les oreilles rebattues ? Dit-elle rien de nouveau dans ma comédie ? Et peut-on craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprits ; que je les rende
(1) Ici, il me semble que Molière recomialt lui-môme les dangers de son sujet comique.
dangereuses en les faisant monter sur le théâtre ; qu'elles en reçoivent quelque autorité de la bouche d'un scélérat? Il n'y a nulle apparence à cela; et l'on doit approuver la comédie du Tartuffe, ou condamner également toutes les comédies. »
Voilà le vrai mot de la situation. La campagne qu'on mène contre le Tartuffe semble viser l'art comique tout entier ; et c'est à la comédie même qu'on fait le procès. C'est là ce qui donne à ce passage tant d'intérêt et tant de portée. C'est ainsi que Molière en vient, dans cette préface d'importance capitale, à prendre en main la cause, pour lui sacrée, de l'art dramatique mis en question. Il le fait avec chaleur comme avec adressç, opposant pères de l'église à pères de l'église, philosophes à philosophes, et surtout raisons à raisons. Si je ne le suis pas à fond dans cet ordre d'idées, répondant si bien, d'ailleurs, à l'objet de cette étude, c'est que la cause me paraît aujourd'hui gagnée, et, par suite, le débat un peu dépourvu d'intérêt. Rappelons seulement la conclusion de Técrivain sur Vinnocuité du théâtre, trop volontiers tenu en suspicion :
< J'avoue qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux fréquenter que le théâtre; et, si l'on veut
fVA
50 l'|ȴOZ.UTK)N DB l'iBiC BRAMATieUB
blâmer toules les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être 5 et je ne trouve pas mauvais qu'elle soit condamnée avec le reste ; mais, supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. »
Tout cela est très juste. Et Molière aurait peut-être été plus dans le vrai encore en faisant remarquer que la comédie n'est ni bo nne ni mauvaise en elle-^nêmeJ^Q'étanLqu'AUi'-eutil, propre à faire le bieii ou le mal, selûoXûUxrier qui s'en sert. N'est-ce pas, du reste, le fait de la « langue » du bon Esope, et celui de presque toutes les choses humaines, bonnes ou mauvaises suivant qu'elles tombent en de bonnes ou de mauvaises mains?
Avant d'en finir avec la curieuse préface du Tartuffe y détachons-en l'anecdote suivante, généralement connue à la vérité, mais qu'il faut replacer ici, parce que le propos qu'elle prête au grand Coudé constitue peut-être la défense la plUs saisissante comme la plus fine qui ait jamais été présentée en faveur de l'œuvre de Molière:
éCRITAIHS BBAMATIQUES DU XYH* dlEOLE 5l
€ Finissons, dit Fécrivain, par le mot d'up grand prince sur la comédie de Tartuffe. — Huit jours après qu'elle eut été défendue, on représenta, devant la Cour, une pièce intitulée I
Scaramouche Hermite; et le roi, en sortant, dit au grand prince que je veux dire : « Je vou- » drais bien savoir pourquoi les gens qui se » scandalisent si fort de la comédie de Mo-
> lière ne disent mot de celle de Scurar-
> mouche ?» A quoi le prince répondit : « La
> raison de cela, c'est que la comédie de Sca-
> ramouche ]oykQ le ciel et la religion, dont ces
> messieurs-là ne se soucient point ; mais celle
> de Molière les joue eux-mêmes 5 e'est ce
> qu'ils ne peuvent souffrir >.
Nous retrouvons ici ce Scaramouche, c'est-àdire ce Tiberio Fiorelli, à qui Racine voulait confier les Plaideurs^ et dont la réputation était telle qu'on a pu lui consacrer l'épitaphe suivante :
Cet illustre comédien De son art traça la carrière :
Il fut le ma)tre de Molière, Et la nature fut le sien.
La comédie à laquelle Molière fait allusion semble avoir été assez licencieuse, s'il est vrai
qu'on y voyait un moine escalader nuitamment la chambre d'une femme, pour revenir, par moments, se montrer à la fenêtre, disant :
Per mortificar la carne. Rien de si osé, assurément, ne pourrait être relevé dans le Tartuffe.
Pour en revenir à Molière et à ses idées générales, ses préfaces, rares d'ailleurs, nous offrent, nous venons de le voir, bien peu de chose, en dehors de ce document de polémique qu'est celle du Tartuffe, Avait-il l'intention, ce grand poète terrassé en plein exercice de son art d'écrivain et de comédien, de nous livrer un jour, comme le vieux Corneille, le résultat de ses études et de son expérience? On pourrait le croire, à lire ces quelques lignes de V Avertissement des Fâcheux :
« Le temps viendra de faire imprimer mes remarques sur les pièces que j'aurai faites, et je ne désespère pas de faire voir un jour, en grand auteur, que je puis citer Aristote et Horace. En attendant cet examen, qui peut-être ne viendra point, je m'en remets assez aux décisions de la multitude. »
Je ne m'arrête pas à cette idée de prendre la « multitude » pour juge, et, par suite, le succès pour critérium : elle est constante chez
ÉCRIVAINS DRAUATIQUES DU XVH® SIÈCLE 53
récrivain, et nous la retrouverons plus loin. Ce que j'ai voulu faire voir, c'est que Molière, en nous parlant de cet examen, « qui peut-être ne viendra point », semble avoir eu la pensée de compléter un jour son œuvre écrite par des études théoriques, qui eussent pu être d'un puissant intérêt. La mort, à défaut d'autre obstacle, en a décidé autrement.
Cependant, nous avons l'ébauche de ce travail, semble-t-il, dans ce dialogue exquis de la Critique de V École des femmes^ où Molière fait de la critique littéraire, et quelle critique vivante et colorée !... — sous la forme d'une de ces discussions comme sa plume d'écrivain comique est seule capable d'en produire.
Cette page, animée et vibrante, nous est annoncée dans les quelques mots que l'écrivain met en tête de V Ecole des femmes, Ecourtant tout sérieux débat, il nous dit alors : « Une grande partie des choses que j'avais à dire est déjà dans une dissertation que j'ai faite en dialogue et dont je ne sais pas encore ce que je ferai ».
Ainsi, la soi-disant préface de L'Ecole des femmes n'est qu'un renvoi à la Critique; et la Critique j sous sa vive allure, en est la vraie préface. C'est pourquoi il nous y faut insister.
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Et d'ailleurs, quelle merveille de finesse, d'esprit et de verve, que cette Critique de l'Écoie des femmes ! Qu'elle est amusante, et quel beau plaidoyer joro domo meâ chez le plus grand écrivain comique qui fut jamais en aucun temps, en aucune langue ! Je laisse de côté tout ce qui a trait aux détails de l'œuvre mise ainsi sur la sellette. Molière, il faut l'avouer, n'y est pas toujours de bonne foi, puisqu'il prétend innocenter, à tout prix, ce fameux fc..., dont ^équivoque voulue ne saurait être mise en doute. Mais les idées générales y sont d'une saisissante justesse. — Et, d'abord, cette pointe lancée aux pédants, où le maître aborde la fameuse question des Règles :
« Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles dont vous embarrassez les ignorants et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous ouïr parler, que ces règles sont les plus grands mystères du monde; et cependant, ce ne sont que quelques observations aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que Von prend à ces sortes de poèmes ; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait fort aisément tous les jours sans le secours d'Horace et d'Aristote. Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles
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n'est pas de plaire^ et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon chemin ? Veut-on que tout un public s'abuse sur ces sortes de choses, et que chacun n'y soit pas juge du plaisir qu'il y prend ? »
De tout ce raisonnement cô dernier point est le plus faible. On a vu parfois le succès faire, d'abord, accueil à une œuvre médiocre. Mais regardons-y de près, et surtout posément : laissons la première effervescence se cakner et le temps faire son œuvre. Alors, le raisonnement de Molière prend toute sa valeur; aussi bien, la victoire usurpée ne donne qu'un triomphe passager, une surprise de la première heure : elle est sans durée possible, étant sans fondement. Le public^ croyons-le, est encore de tous les juges le meilleur, le plus désintéressé et le plus sûr. Si les hommes de goût en forment la moindre part, parce qu'ils sont rares partout, ils n'en sont pas moins, à la longue, la partie dirigeante : n'ont-ils pas des traditions, des lien^ communs, qui leur assurent, un peu plus tôt, un peu plus tard, cette immanquable direction des idées ? Molière, qui avait conscience de la valeur de son œuvre, pouvait donc, ajuste titre, V
invoquer le succès : comme il avait été de force à le conquérir, il se savait de force à le garder.
Pour la comédie qui vise au grand art et prétend s'élever au-dessus du pamphlet éphémère, une règle importante est de généraliser et de laisser là la satire personnelle pour atteindre ces vices et ces ridicules qui sont de tous les temps et même de tous les pays. C'est à quoi prétend ici Molière. Voyez ce que répond Uranie, lorsque Climène reproche à la comédie du maître les € satires désobligeantes qu'on y voit contre les femmes » :
€ Pour moi, je me garderai bien de m'en offenser, et de prendre rien sur mon compte de tout ce qui s'y dit. Ces sortes de satires tombent directement sur les mœurs, et ne frappent les personnes que par réflexion. N'allons pas nous appliquer à nous-mêmes les traits d'une censure générale ; et profitons de la leçon, si nous pouvons, sans faire semblant qu'on parle à nous. Toutes les peintures ridicules qu'on expose sur les théâtres doivent être regardées sans chagrin de tout le monde. Ce sont miroirs publics où il ne faut jamais témoigner qu'on se voie ; et c'est se taxer hautement d'un défaut que se scandaliser qu'on le reprenne ».
La sage Uranie a la prudence et le bon esprit de ne pas vouloir se reconnaître, sauf à profiter en silence de la leçon, ce qui est, en
somme, le bon parti à tirer de la comédie. L'auteur, qui la fait parler, tient beaucoup, de son côté, à ce qu'on ne lui impute pas l'intention de faire de la satire personnelle et agressive. Il faut rapprocher do ce passage de La Critique de V École des femmes un fragment, plus important encore, de VImpromptu de Versailles^ où Molière, mettant en jeu son propre nom et sa propre personne, se défend très vivement de toutes les clés qu'on entend donner de ses portraits comiques*. On se souvient de la scène des deux Marquis, où chacun de ces deux personnages prétend reconnaître dans l'autre le modèle du marquis ridicule de la Critique. Ils apostrophent le Chevalier (Brécourt) : « Il gage, dit l'un, que c'est moi, et moi, je gage que c'est lui I.
c — Et moi, répond le Chevalier, je gage que c'est ni l'un ni l'autre. Vous êtes fous tous deux de vouloir vous appliquer ces sortes de choses; et voilà de quoi j'ouïs l'autre jour se plaindre Molière, parlant à des personnes qui le chargeaient de même chose que vous. Il disait que rien ne lui donnait du déplaisir comme
1. Tout ce qui suit est d*une grande justesse en tant qu'appUcation générale; mais peut-êtlre l'auteur des Femmes savantes y oublie -t-il un peu la scène de Vadius et Trissotin.
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d'être accusé de regarder quelqu'un dans les portraits qu'il fait ; que son dessein est de peindre les mœurs sans vouloir toucher aux 'personnes^ et que tous les personnages qu'il représente sont des personnages en Tair, et des fantômes proprement, qu'il habille à sa fantaisie pour réjouir les spectateurs ; qu'il serait bien fâché d'y avoir marqué qui que ce soit ; et que, si quelque chose était capable de le dégoûter de faire des comédies, c'était les ressemblances qu'on y voulait toujours trouver, et dont ses ennemis tâchaient malicieusement d'appuyer la pensée pour lui rendre de mauvais services auprès de certaines personnes à qui il n'a jamais pensé. En effet, je trouve qu'il a raison ; et pourquoi vouloir, je vous prie, appliquer tous ses gestes et toutes ses paroles, et chercher à lui faire des affaires, en disant hautement, il joue un tel, lorsque ce sont des choses qui peuvent convenir à cent personnes? Comme Vaffaire de la comédie est de représenter en général tous les défauts des hommeSy et principalement des hommes de notre siècle^ il est impossible à Molière de faire aucun caractère qui ne rencontre quelqu'un dans le monde; et, s'il faut qu'on l'accuse d'avoir songé à toutes les personnes où l'on peut trouver les défauts qu'il
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peint, il faut, sans doute, qu'il ne fasse plus de comédies ]».
Que Molière soit plus ou moins sincère dans sa défense personnelle, qu'il n'ait pas parfois cédé à la tentation, grande pour l'auteur comique, de ridiculiser un adversaire, je n'ai pas à l'examiner ici, et telle n'est pas la question. Il est certain, et c'est là le point qui nous occupe, qu'on ne saurait mieux poser les règles générales de la Comédie ni mieux délimiter les droits de l'écrivain comique. A nous de prendre Uranie pour modèle, et de profiter de la leçon sans avoir l'air de nous reconnaître.
Uranie nous ramène à La Critique, Il nous faut demander encore quelques extraits à cette mine précieuse. Nous avons vu le maître « s'en remettre îi volontiers au jugement de « la multitude »• Ce mot ne doit pas certainement être pris dans un sens aussi démocratique que nous le ferions aujourd'hui : Molière consultait sa servante, mais sur les effets de gros rire seule- Dieat. Là où nous entendrions « la plèbe », Molière entend « le peuple », c'est-à-dire tout le inonde, grands et petits. Cette (c multitude », où il fait entrer les courtisans « avec leurs plumes et leur point de Venise », il l'oppose aux raisonneurs et aux pédants. Elle comprend
tous ceux qui « se laissent aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles et ne cherchent point de raisonnements pour s'empêcher d'avoir du plaisir ». C'est Dorante qui parle ainsi dans cette Critique de l'École des Femmes, Dorante, un homme de cour luimême.
Notre écrivain eût été bien ingrat, d'ailleurs, s'il n'eût gardé bon souvenir de cette Cour, qui, à l'instigation du roi, lui faisait si bon accueil. Nous pardonnons à Molière quelques flatteries à l'adresse de Louis XIV, à qui l'histoire ne fera pas un mince mérite d'être resté son protecteur fidèle ; ne nous étonnons pas, non plus, si Dorante répond vertement, sur le compte de la Cour, au pédant Lysidas :
« Sachez, s'il vous plaît, monsieur Lysidas, que les courtisans ont d'aussi bons yeux que d'autres ; qu'on peut être habile avec un point de Venise et des plumes aussi bien qu'avec une perruque courte et un petit rabat uni ; que la grande épreuve de toutes vos comédies, c'est le jugement de la Cour; que c'est son goût qu'il faut étudier pour trouver l'art de réussir ; qu'il n'y a point de lieu où les décisions soient si justes ; et, sans mettre en ligne de compte tous les gens savants qui y sont, que, du simple
bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde, on s'y fait une manière d'esprit qui, sans comparaison, juge plus finement des choses que tout lé savoir enrouillé des pédants ».
L'idée est de celles auxquelles Molière s attache et revient volontiers. On se rappelle, dans Les Femmes savantes^ la réplique de Clitandre à Trissotin, qui n'est guère que la mise en vers du passage ci-dessus, et qu'il faut noter pour la curiosité du rapprochement :
Vous en voulez beaucoup à cette pauvre Cour, Et son malheur est grand de voir que, chaque jour, Vous autres beaux esprits vous déclamiez contre elle. Que de tous vos chagrins vous lui fassiez querelle, Et, sur son méchant goût lui faisant son procès, N'accusiez que lui seul de vos méchants succès. Permettez-moi, monsieur Trissotin, de vous dire, Avec tout le respect que votre nom m'inspire. Que vous feriez fort bien, vos confrères et vous, De parler de la Cour d'un ton un peu plus doux ; Qu'à le bien prendre au fond, elle n'est pas si bête Que, vous autres messieurs, vous vous mettez en tête; Qu'elle a du sens commun pour se connaître à tout ; Que chez elle on se peut former quelque bon goût ; Et que l'esprit du monde y vaut, sans flatterie, fout le savoir obscur de la pédanterie.
De tout cela ressort, avant tout, le principe littéraire fondamental auquel notre grand poète
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comique se réfère, qui est la haine des précieux et des pédants et Tamour du naturel. Il y a, du reste, cela de curieux chez Molière, — et c'est une tendance de tout le xvii* siècle, — que la critique littéraire joue un rôle important dans son œuvre. Deux de ses comédies s'y rattachent : Les Précieuses ridicules et Les Femmes savantes. En outre, que de citations de poésies ridicules î Le Madrigal de Mascarille, le Sonnet de Trissotin, celui d'Oronte, auquel le maître oppose la naïve chanson :
« Si le roi m'avait donné Paris, sa grand'ville I »
Arrêtons-nous sur ce couplet du bon vieux temps ! Molière Tadmire-t-il autant que paraît le faire Alceste? Pourquoi pas? Ce qui, en tout cas, n'est pas douteux, c'est que ce simple cri du cœur lui paraît exquis en regard de toutes les fadaises colportées dans le monde par les beaux esprits des ruelles, de même qu'un coin de prairie arrosé d'une source fraîche nous semble, au sortir du désert, le plus délicieux des paysages.
La simplicité, le naturel, c'est toujours là qu'il en faut venir avec Molière. Il tolère la science chez la femme» à condition qu'elle ne
S en vante pas. Quant aux sots, il ne les admet que dans leur sottise instinctive et naturelle ; mais, frottés de science, jamais î Car il est convaincu — a-t-il tort? — que
Un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.
En effet, le sot savant, c'est le pédant ; et où trouver une plus lourde bête qu'un pédant?
En aî-je fini avec La Critique de V École des Femmes ?Non. Et comment omettre ce précieux passage où Molière établit la supériorité de la Comédie sur la Tragédie. Assurément, le poète prêche pour son saint; mais il prêche si bien qu'on est fort tenté de lui donner raison :
« Quand, pour la difficulté, vous mettriez un peu plus du côté de la Comédie, peut-être que vous ne vous abuseriez pas ; car enfin je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la fortune, accuser les destins, et dire des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous vouiez ; ce sont des portraits à plaisir, où Von »e cherche point d)3 ressem-
blance; et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature : on veut que les portraits ressemblent ; et vous n'avez rien fait, si vous n'y faites reconnaître les gens de votre siècle. En un mot, dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n'être point blâmé, de dire des choses qui soient de bon sens, et bien écrites ; mais ce n'est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter ; et c'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens » .
Gomment ne pas être frappé de la justesse de ces réflexions ? Au demeurant, sérieux ou comique, tout ce qui est théâtre doit viser à la vérité. Mais, tandis que la Tragédie, fondée sur des catastrophes et des aventures peu communes, poursuit une vérité d'exception, sur laquelle nous pouvons aisément faire illusion à nous-mêmes et aux autres, la Comédie s'attache à la vérité courante, où le moindre écart se fait sentir, où la moindre fausse note détonne. Ce n'est donc pas seulement comme difficulté^ c'est comme portée que la bonne comédie me paraît au-dessus de tout. Si l'art peut renfermer une leçon, — et, en dépit des railleurs, com-
ment en douter? — cette leçon n'a que de rares applications quand elle s'adresse aux héros et aux grands politiques; mais elle prend toute sa valeur en se mettant au niveau du commun des hommes. Napoléon aurait fait de Corneille son premier ministre, et Pierre-le-Grand lui eût donné la moitié de son empire pour apprendre de lui à gouverner l'autre ; mais nous autres, qui ne sommes ni des Napoléon, ni des Pierrele-Grand, combien plus d'enseignements ne puisons-nous pas dans Molière !
Un point est à relever encore dans le passage que j'ai cité. Molière n'y vise qu'à peindre « les hommes de son siècle ». Déjà, il disait la même chose dans l'extrait que j'ai donné de L'Impromptu de Versailles. N'avons-nous pas lieu de nous étonner, lorsque de l'avis de tous, y compris les étrangers, volontiers jaloux de nos gloires, cet écrivain est celui qui a le mieux peint les hommes de tous les pays et de tous les temps, disons : « l'homme », pour employer une expression dont il s'est servi plusieurs fois lui-même, et qui est singulièrement forte dans son absolue simplicité.
La vérité, c'est qu'avec la puissance instinctive de son génie et cette sagacité d'observation qui en fait le fond, Molière, tout en nous don-
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nant l'allure extérieure des hommes de son temps, pénètre au cœur même de la nature humaine, saisissant, dans chaque caractère, les traits typiques et impérissables, ceux qui, à travers les siècles et les frontières, sont et seront éternellement vrais, je ne dirai pas, comme le vieux Corneille, « tant qu'il y aura des théâtres et des acteurs », mais tant qu'il y aura des êtres humains sujets à nos faiblesses et agités de nos passions.
Aussi, si nous mettons de côté quelques détails de pure forme, quisont la marque inévitable du temps, combien a-t-il moins vieilli, non seulement que les écrivains comiques du xviîi^ siècle, mais que tels du xix% voire même ces auteurs vivant encore parmi nous, mais passés de mode et morts à Fart, dont les œuvres ne sauraient se reprendre après que vingt années seulement ont passé sur elles.
Et si, au lieu de franchir le temps, vous franchissez les frontières, ce qui est à peu près la même chose S vous verrez notre Molière aimé et lu partout où la nature humaine est étudiée ei comprise. Ce n'est pas seulement dans toutes les langues européennes que Molière est tra-
1. Rappelons-nous le mot de Racine à propos de Bajazet : sur ce qui est à mille ans ou mille lieues de nous.
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duit : n'a-t-il pas été dit qu'un lettré persan s'est avisé de faire connaître Le Misanthrope h ses compatriotes ? C'est que la plupart des types du maître, jaloux, avares, maris ridicules, serviteurs familiers, hypocrites, amoureux, pédants mêmes, sont aussi vrais dans un hémisphère que dans l'autre.
Que de choses dans un menuet! disait un maître à danser, qui semblait se piquer d'un peu de philosophie. Que de choses, pouvoîisnouB dire, et à plus juste titre encore, dans celle page de critique littéraire qui a nom La Critique de F École des femmes !
Mais nous avons eu à y joindre, en raison de certains points de contact, ce petit acte, non moins curieux, que Molière iniiinle L' Impromptu de Versailles. Là encore, nous prenons sur le fait, et dans sa formation intime, la pensée du maître. Est-il une exploration de plus haut intérêt pour tout esprit curieux de ces dessous du grand art? — Ce qui m'empêche, cependant, d'éludier L'Impromptu^ comme je viens de faire iû Critique, c'est que ce travail sortirait du cadre de mes recherches, en ce que ce n'est plus ici l'écrivain qui nous livre sa pensée secrète, mais le comédien.
Les idées de Molière sur la déclamation ne
sont guère moins précieuses à recueillir que celles qu'il émet sur la création de ses œuvres ; mais je n'aurais pas le loisir de m'y arrêter. Disons seulement que les théories du comédien concordent pleinement avec celles de l'écrivain, et que tous deux ont un idéal commun : la simplicité, le naturel.
L'auteur de V Impromptu raille et pourchasse les diseurs boursouflés, comme celui de La Critique les pédants « au savoir enrouillé ». Il est très curieux, disons-le en passant, pour ceux qui voudraient se livrer à une étude comparative, de rapprocher les conseils donnés par Molière aux comédiens de France, de ceux que Shakespeare qui fut, comme lui, auteur, directeur et acteur à la fois, donne, dans Hamlet, aux comédiens anglais. Qui croirait que ces deux esprits, si différents d'allure et de pensées, aboutissent, sur ce terrain, aux mêmes conclusions? Qui penserait que ce Shakespeare, qui ne nous apparaît guère comme un « simple » et un ami du naturel, fasse, tout comme notre Molière, la guerre aux déclamateurs emphatiques ? C'est cependant ce qu'on peut vérifier en se reportant à la scène où le prince Hamlet converse avec les acteurs survenus au château d'Elseneur.
Mais laissons là ce hors-d'œuvre. Au milieu de ses conseils aux comédiens, Molière nous livre, dans V Impromptu de Versailles^ un renseignement bien précieux et qu'il m'est impossible de passer sous silence. Ce sont tous les projets de comédies qu'il roulait alors dans son puissant cerveau. Dans la scène des deux marquis avec Brécourt, un des deux courtisans prétend que Molière est « épuisé » et ne trouvera plus de matière pour sa verve satirique. Et Brécourt répond par ce long couplet, d'une si grande valeur documentaire :
€ Hé, mon pauvre marquis, nous lui en fournirons toujours assez ; et nous ne prenons guère le chemin de nous rendre sages, pour tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit. Crois-tu qu'il ait épuisé dans ses comédies tout le ridicule des hommes? Eh! sans sortir de la Cour, n'a-t-il pas encore vingt caractères de gens où il n'a pas touché? N'a-t-il pas, par exemple, ceux qui se font les plus grandes amitiés du monde, et qui, le dos tourné, font galanterie de se déchirer l'un Tautre ? N'a-t-il pas ces adulateurs à outrance, ces flatteurs insipides qui n'assaisonnent d'aucun sel les louanges qu'ils donnent, et dont toutes les flatteries ont une douceur fade qui fait mal au cœur à ceux qui les écou-
70 1,'ÉVOI.UTION DE l'idée DRAMATIQUE
tent? N'art-il pas ces lâches courtisans da la faveur, ces perfides adorateurs de la fortune, qui vous encensent dans la prospérité, et vous accablent dans la disgrâce? N'a-t-il pas ceux qui sont toujours mécontents de la Cour, ces suivants inutiles, ces incommodes assidus, ces gens, dis-je, qui, pour services, ne peuvent compter que des importunités, et qui veulent qu'on les récompense d'avoir obsédé le prince dix ans durant? N'a-t-il pas ceux qui caressent également tout le monde, qui promènent leurs civilités à droite et à gauche, et courent à tous ceux qu'ils voient, avec les mêmes embrassades et les mômes protestations d'amitié ? « Monsieur, votre très humble serviteur. Monsieur, je suis tout à votre service. Tenez-moi des vôtres, mon cher. Faites état de moi, monsieur, comme du plus chaud de vos amis. Monsieur, je suis ravi de vous embrasser. Ah ! monsieur, je ne vous voyais pas. Faites-moi la grâce de m'employer; soyez persuadé que je suis entièrement à vous. Vous êtes l'homme du monde que je révère le plus. Il n'y a personne que j'honore à l'égal de vous. Je vous conjure de le croire. Je vous supplie de n'en point douter. Serviteur. Très humble valet. » Va, va, marquis, Molière aura toujours plus de sujets qu'il n'en voudra; et
tout ce qu'il a touché jusqu'ici n'est que bag0» telle au prix de ce qui reste, n
On voit quel vaste champ d'observation s'ou-* vrait alors devant la pensée du poète. Il est vrai qu'il était presque au début de sa carrière ; car ce n'est que cinq ans après sa rentrée à Paria, dix ans avant sa mort, qu'il écrivait cette précieuse page, et esquissait qes figures, dont quelques-unes ont été plus tard achevées par lui. Mais combien ne lui en restait-il pas wcore à faire vivre, lorsqu'il fut enlevé dans la pleine maturité de son génie ! Ne voit-on pas déjà poindre, dans cet intéressant passage de V Impromptu, cette comédie de L'Homme de Cour, dont il aurait, dit-on, emporté la pensée dans la tombe ?
Me voici arrivé au terme de cette première partie, celle que j'ai consacrée au xvii® siècle. Ne m'occupant que des maîtres, j'ai dû passer bien des noms gou9 silence. Quant à Regnard, si je n'en parle pas, ce n'est pas que je range parmi les auteurs à négliger celui que Boileau ne pouvait entendre traiter de « médiocre », sans s'écrier ; « En tout cas, il n'est pas médiocrement gai », Trouver delà gaîté après Molière, c'est presque un brevet de génie. Ce n'est pas non plus parce que VB^utenr du Légataire
72 l'évolution de lidée dramatique
universel est à cheval sur deux siècles ; car, par plus d'un point, et surtout par la nature de sa verve comique, il est bien le contemporain de Molière. La raison de mon silence est beaucoup plus simple et plus péremptoire : c'est que Regnard n'a jamais écrit à côté de son théâtre. Cet homme heureux, que les tourments de sa captivité chez les Barbaresques n'étaient pas parvenus à rendre morose, prenait tout, dans la vie, trop joyeusement pour se donner même la peine de défendre ses œuvres. Il les lançait dans le monde, comme il s'y lançait lui-même, insouciamment et sans philosophie importune.
D'ailleurs, je l'ai dit, et nous le vérifierons à loisir, les écrivains comiques usent peu des précautions oratoires dont les auteurs plus graves sont prodigues.
Molière lui-même nous en a fourni la preuve, puisque, à part 1/65 Pr^ciet^e^ ridicules^ V Ecole des femmes^ Tartuffe^ œuvres militantes appelant leur justification, il a livré presque toutes ses comédies à l'impression sans plaidoyer ni commentaire.
Regnard, cependant, qui a si souvent marché sur les brisées de Molière, a écrit sa CnVe^we du Légataire universel^ à l'imitation de celle de LEcole des femmes. Dans cette saynète, cal-
quée en majeure partie sur l'autre, un pédant nommé Boniface fait pendant au Lysidas du maître, tandis qu'un marquis raisonnable y prend le rôle de Dorante. Mais de critique il n'y a là que l'apparence ; et cette pochade dramatique, assez amusante en somme, ressemble plutôt à un coup de réclame en faveur du Légataire^ où chaque personnage se plaint de ne pouvoir trouver place, si grande est l'affluence.
Notons-y pourtant un trait d'une surprenante modestie, qui, chose peu croyable, paraît sincère. — Un comédien et un chevalier s'entretiennent du Légataire universel; et comme le dernier dit force mal de la pièce, que, — par parenthèse, et ce trait est emprunté au marquis-turlupin de Molière, — l'affluence ne lui a pas permis d'entendre, et comme il s'écrie pompeusement : « J'en appelle à la postérité, et le siècle à venir me fera raison du mauvais goût de celui-ci », le comédien répond d'un ton plus doux: « Quelque succès qu'ait notre pièce, nous n'espérons pas, monsieur, qu'elle passe aux siècles futurs ; il nous suffit qu'elle plaise présentement à quantité de gens d'esprit, et que la peine de nos acteurs ne soit pas infructueuse >.
74 i,'Évoi,uTïON de; l'idée dramatique
Que signifie cette déclaration? Est-ce coquetterie d'auteur, ou réellement Regnard ne soupçonnait-il pas ce qu'il y a, dans son Légataire, de portée littéraire et de durable, d'impérissable gaîté ? Fait-il de la bonne comédie sans le savoir, comme le Bourgeois-gentilhomme faisait de la prose? — Ce qui est certain, c'est que le génie comique est, chez lui, instinctif avant tout, et qu'il n'y a pas d'écrivain moins théorisant.
Pour nous résumer sur le siècle que nous venons de parcourir, les pages que les écrivains de ce temps ont écrites pour la défense de leurs œuvres, se maintiennent dans une grande réserve quant aux principes de l'art dramatique, et témoignent d'un respect profond pour les règles reconnues et acceptées. Si quelque dérogation y est apportée, l'auteur plaide les circonstances atténuantes, invoque le cas particulier, et n'entend pas poser en principe l'affranchissement de la loi générale.
Nous verrons bien autre chose à la fin du xvin® siècle, et surtout au xix®. Alors, l'affranchissement de toutes règles, et de celles même qu'indique le plus vulgaire bon sens, sera revendiqué comme la condition nécessaire de l'art. Au demeurant, il en est un peu, chez
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nous, de l'art dramatique, comme de la langue française. Ne sait-on pas que le xvii® et le XVIII® siècles ont employé tous leurs soins à faire notre langue, et que le xix® n'a pas mis moins d'ardeur à la défaire ?