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CHAPITRE VI

LA CHIRURGIE A L’ÉPOQUE DE LA RENAISSANCE ET AU XVIIe SIÈCLE

A l’époque de la Renaissance et pendant le xvue siècle, la chirurgie se releva progressivement de l’etat de déchéance où elle était tombée durant le Moyen Age et reprit une place très honorable dans l’ensemble des sciences médicales : voyons quels ont été les principaux facteurs de cette régénération.

Deux faits importants doivent être tout d’abord mis en relief, car ils influèrent certainement beaucoup sur l’évolution favorable et les progrès incontestables de la chirurgie pendant ces deux siècles : ce fut, d’abord, la création au xvie siècle, de l'anatomie humaine comme science vraiment sérieuse, puis les débuts de l’édification d’une physiologie expérimentale, au commencement du xvue siècle. On peut symboliser ces deux acquisitions dont les conséquences furent capitales pour le développement des sciences médicales, par deux noms, ceux de Vésale et d’Harvey, avec les réserves expresses que comporte toujours cette schématisation forcément excessive qui consiste à isoler deux grands noms parmi tant d’autres également très honorables. En second lieu, la période qui s’étend du début de la Renaissance à la fin du xvne siècle est encore remarquable par une connaissance bien meilleure des écrivains médicaux de l’antiquité, qui furent

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désormais consultés aux sources et connus de première main, et aussi par l’apparition de ces esprits libres, révolutionnaires, remueurs d’idées, dont Paracelse est le type; enfin, une meilleure organisation des écoles de médecine et de l’enseignement qui s’y donnait ne fut pas sans influencer d’une façon très heureuse les progrès de la chirurgie.

Commençons par étudier d’un peu près la constitution de l’anatomie humaine, comme science, et les débuts de la physiologie expérimentale. Nous avons vu dans le chapitre précédent que la dissection du cadavre humain avait été pratiquée dans quelques écoles de médecine (dans l’Italie du nord surtout) dès la fin du xue siècle, puis que cette pratique des dissections cadavériques s’était peu à peu répandue dans le reste de l’Occident civilisé. Mais d’autre part le livre d’anatomie de Mondino nous a montré combien cette description du corps humain était encore puérile et lourdement chargée du poids de la doctrine galénique; bien loin de la discuter, les anatomistes n’essayaient même pas de la vérifier dans leurs dissections. Sudhofï a fait une étude approfondie et intéressante des dessins anatomiques qui illustrent (?) les nombreux ouvrages d’anatomie parus pendant le xve siècle et au début du xvie; ces recherches ont montré à l’évidence qu'aucun de ces dessins n’avait été fait d'après une dissection : ce sont tous des copies traditionnelles des miniatures que l’on peut trouver dans les manuscrits du Moyen Age; or il est facile de voir que ces miniatures, soi-disant anatomiques, sont absolument fantaisistes et sans aucune valeur documentaire quelconque. Ce sont des dessins scientifiquement ridicules et de plus sans aucune valeur artistique ; ils représentent l’homme aux saignées (Aderlassmann), l’homme au zodiaque (Tierkreiszeichenmann), l’homme aux maladies (Krankheitsmann), etc.; tirés à un grand nombre d’exemplaires, comme les aima-

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nachs du temps et répandus à profusion, dans toute l’Europe, pendant le xve siècle surtout, ces dessins absurdes montrent bien quelle était la nullité des sciences d’observation à la fin du Moyen Age : on se contentait alors de reproduire telle quelle, les descriptions et les images des devanciers, sans aucun sens critique, sans désir de vérification; ainsi les erreurs • les plus évidentes, pour celui qui se serait donné la peine de contrôler, se transmettaient de génération en génération, sans provoquer la moindre protestai ion.

L’esprit de libre examen, le désir ardent et sans cesse renouvelé de l’observation précise et de l’expérience, unis à une faculté unique de pouvoir reproduire par le dessin ce qu’il avait vu, font de Léonard de Vinci (1452-1519) le plus grand anatomiste du début de la Renaissance; ses magnifiques dessins d’anatomie (aujourd’hui tous publiés en fac-similé) sont admirables d’exactitude dans le détail anatomique et de perfection dans l’exécution ; on ne les louera jamais assez; mais au point de vue historique, il est essentiel de ne pas oublier qu’ils restèrent enfouis dans des cartons pendant près de trois siècles et que par conséquent, ils n’ont pu exercer, malheureusement, aucune influence directe sur les progrès de l’anatomie au début du xvie siècle : Léonard fut, au point de vue scientifique, un génie presque complètement méconnu de son temps.

Le nom de Vésale mérite au contraire d’être cité comme celui du véritable créateur de l’anatomie moderne : né en 1514, originaire des Flandres, il fut d’abord à Paris l’élève de Jacob Sylvius (Dubois), galéniste impénitent; puis il se rendit en Italie à Padoue où pendant cinq ans, il fit des dissections publiques; en 1543, il fît paraître à Bâle, son ouvrage célèbre « De corporis humani fabrica » illustré de très belles planches sur bois exécutées par Jean Calcar,

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l’élève du Titien. Ces dessins qui reproduisent les dissections, à la fois scientifiquement exacts et surtout très artistiquement rendus, eurent la plus heureuse

Fig. 28- — Squelette, d’après le livre d’anatomie d’Ambroise Paré (1573), emprunté à Vésale. — La tradition de ces figures d’anatomie, aux expressions pathétiques, se conservera jusqu’à la fin du xvmc siècle.

influence sur la rapide diffusion du livre de Yésale; ces planches anatomiques frappèrent beaucoup eertainementles contemporains et les successeurs de Vésale; elles devinrent en effet le modèle du genre et jusqu’à la fin du xvme siècle, tous les grands traités d’ana-

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tomie seront ornés de belles planches à la manière de Calcar, où l’on voit un squelette aux attitudes pathétiques ou bien un écorché qui se dissèque lui-même de désespoir, le tout se détachant sur un paysage conventionnel avec des bosquels et des ruines antiques. N’oublions pas d’ajouter que Vésale fut aussi chirurgien à ses heures : il était l’ami des grands et il opéra avec succès de pleurésie purulente Don Carlos d’Aragon; on sait qu’il fit aussi, un des premiers, le diagnostic de l’anévrysme aortique; il mourut dans un naufrage, en pleine force, en revenant de Palestine.

Le livre de Vésale est écrit en latin : le ton de l’auteur est violent; il fait justice avec âpreté des erreurs galéniques qui étaient encore enseignées dans l’anatomie- de son temps; par exemple il montre que le maxillaire inférieur de l’homme est un os simple et non double, que le sternum humain est formé de trois pièces osseuses et non de sept, que la cloison interventriculaire du cœur est parfaitement étanche et non perforée (ce qui est une des erreurs les plus énormes de Galien), que le cartilage aryténoïde du larynx est double et non unique, etc... L’anatomie humaine basée uniquement sur la dissection du cadavre humain est ainsi définitivement libérée de la tradition ancienne qui lui a servi de base, mais qui contient nombre d’erreurs; malgré les résistances inévitables que l’on retrouve toujours en présence de toute innovation aussi radicale, celles en particulier du bon Jacques Dubois, qui est tout effrayé de l’audace de son élève ; en quelques années l’anatomie « Vésalienne » fut admise comme la seule véritable et ses descriptions furent vérifiées de tous côtés. L’élan était donné et la bonne méthode découverte; il suffisait dorénavant de disséquer avec soin, de bien regarder et de reproduire exactement ce que l’on avait vu; aussi presque chaque année, à partir de 1550 environ, l’anatomie humaine va s’enrichir de

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découvertes de détails importants ; citons, sans avoir le temps de nous attarder davantage à retracer cette histoire, pourtant si intéressante, de l’anatomie, les noms de Fallope, successeur de Yésale à Padoue, d’Eustachi, professeur à Rome, de Servet. la victime du retoutable sectaire Calvin; ce malheureux Michel Servet semble bien avoir été l’un des premiers à comprendre toute la signification de la circulation pulmonaire (1553) et son œuvre qui porte le nom bizarre de Christianismi restitutio » influença certainement le grand Harvey; Colombo, à qui l'on attribue la même découverte, mais dont l’ouvrage ne parut qu’en 1559; Fabrice d’Àquapendente (1537-1619) qui mérite de rester célèbre par ses études sur les valvules des veines jusque-là très mal décrites et non comprises et aussi parce qu'il fut le maître d’anatomie de Harvey : Aselli de Crémone (mort en 1638), qui décrivit le premier avec netteté les vaisseaux chylifères; Pecquet (de Dieppe) (1622-1674) qui donna une bonne description d’ensemble de tout le système lymphatique intestinal (systema chyli) et du canal thoracique qui le draine; enfin Wirsung qui enseignait à Padoue à la fin du xvne siècle; on sait qu’il découvrit le canal excréteur du pancréas et donna la première description satisfaisante de cette glande digestive jusque-là très mai décrite, probablement à cause de son altération rapide sur des cadavres non injectés de substances destinées à les conserver.

Au xvne siècle, trois noms doivent être détachés de la masse des anatomistes notoires, ce sont ceux de Malpighi, de Leeuwenhoek et de Ruysch. L’illustre Malpighi (1628-1694) professa à Bologne et à Pise : il fut l’un des premiers à se servir correctement d’un microscope; aussi doit-il être considéré avec Leeuwenhoek, comme le créateur de l’anatomie microscopique. C’est Malpighi qui montra en 1660, d’une façon certaine, l’existence des vaisseaux capil-

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laires sanguins et le passage du sang des artères dans les veines à travers ce fin réseau ; Malpighi donnait ainsi la démonstration complète de la circulation sanguine que les expériences de Harvey avaient rendue logiquement certaine; mais il ne faut pas oublier que le grand physiologiste anglais n’avait pas pu démontrer d’une façon irréfutable comment le sang passait des artérioles dans les petites veines. Malpighi fit un grand nombre d’autres découvertes (structure de la peau, du foie, du rein, des poumons) qui font de son nom l’un des plus grands de l’histoire de l’anatomie. Le hollandais Leeuwenhoek (né à Delft, 1632-1723) porta l’étude microscopique des liquides organiques et des organes eux-mêmes à un très haut degré de perfection : il avait une fortune personnelle qui lui permettait de se procurer les instruments nécessaires; c’est ainsi qu’il posséda, dit-on, jusqu’à deux cents microscopes. 11 parachevait lui-même la taille des lentilles de ses instruments : on sait, d’ailleurs, que la taille et le polissage des verres d’optique comme celle des diamants, étaient presque un monopole de la Hollande à cette époque; c’est ainsi que le philosophe Spinoza vécut solitaire à Amsterdam des ressources de son métier de polisseur de verres d’optique. Nous trouvons là un très bel exemple de la répercussion de l’état matériel des techniques et du fini des instruments sur l'avancement des méthodes d’observation et par conséquent des sciences : la meilleure preuve de ce fait, c’est qu’après Leeuwenhoek, qui conserva secret ses procédés de fabrication des lentilles optiques, l’observation au microscope subit un temps d’arrêt de près d’un siècle; elle tomba même en un complet discrédit parce que les bons observateurs, qui n’avaient à leur disposition que des microscopes généralement de qualité très médiocre, furent dégoûtés de l’insuffisance de leurs observations : c’est pourquoi le célèbre anatomiste Bichat,

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qui vécut tout à fait à la fin du xvi;ie siècle, n'avait qu’une confiance très restreinte dans les résultats de l’observation microscopique et que toute son anatomie générale a été faite sans le secours du microscope.

Les microscopes de Leeuwenhoek au contraire étaient excellents; ils permettaient d’obtenir des grossissements considérables pour l’époque, tout en conservant une grande clarté. Ils permirent à Leeuwenhoek de découvrir les globules rouges du sang, les spermatozoïdes (déjà entrevus par Ilam), la striation des fibres musculaires des muscles des membres : il fut aussi le premier à observer des infusoires et à décrire des vibrions et des spirilles dans le tartre dentaire, découvertes capitales qui devaient avoir un siècle plus tard une si grande portée; enfin il donna une description encore plus complète que Malpighi de la circulation capillaire. Il est intéressant de noter que Leeuwenhoek n’était pas médecin; c’était un amateur génial qui avait la passion de l’histoire naturelle et des recherches microscopiques auxquelles il consacra son existence et sa fortune.

Le hollandais Ruysch (1638-1731) découvrit des techniques d’injection des vaisseaux sanguins qui lui permirent de faire des préparations merveilleuses; il employait surtout le procédé dit par corrosion, procédé dans lequel l’organe dont les vaisseaux ont été injectés préalablement avec des masses colorées, composées de substances très résistantes, est ensuite détruit par un acide fort qui dissout, « corrode » tout, sauf les arborisations des vaisseaux injectés : ceux-ci apparaissent ainsi plus finement disséqués sur la pièce que par n’importe quelle autre méthode. La collection anatomique de Ruysch à Leyde était célèbre dans le monde entier : elle fut en partie achetée par le tzar Pierre le Grand, en 1717, pour la

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somme de trente mille florins (environ deux millions} : elle existait encore à Saint-Pétersbourg à l’Académie des sciences en 1914. 11 semble bien que Piiiysch a utilisé des masses colorées d’une composition secrète, car on n’a jamais réussi par la suite à faire d’aussi belles injections et préparations anatomiques des vaisseaux sanguins que celles qu’il avait su réaliser.

La physiologie expérimentale, qui avait déjà été certainement pratiquée dans l’antiquité par les grands médecins d’Alexandrie (v. p. 89) dont nous pouvons encore retrouver les traces dans l’œuvre de Galien et peut-être aussi par Galien lui-même, ressuscite au début du xvue siècle en la personne de W. Harvey, un des plus grands noms de l’histoire de la biologie. Pour être tout à fait exact, il convient de rappeler que Yésale avait certainement, lui aussi, expérimenté sur les animaux; l’édition de 1555, de sa « Fabrica » se termine en effet par un chapitre de vivisection où il dit avoir refait les expériences de section partielle de la moelle et de section du nerf récurrent, qui se trouvent rapportées dans Galien; Yésale montra aussi que la respiration artificielle au moyen d’un soufflet peut maintenir en vie un animal, alors que son thorax est ouvert et que le cœur ne bat plus que faiblement. Mais l’importance de l’œuvre anatomique de Vésale est si grande que l’on oublie facilement qu’il fut aussi un pionnier en physiologie expérimentale.

William Harvey (1578-1657), né à Folkestone, étudia l’anatomie à Padoue; son grand ouvrage « de motu cordis » est un véritable chef-d'œuvre d’expérimentation précise; il parut en 1628 à Francfort, ville qui était alors le centre le plus important du commerce des livres en Europe. L’apparition de ce petit volume (car il n’a pas plus d’une centaine de pages) est une

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date mémorable dans l’histoire des sciences biologiques. Harvey démontrait par de nombreuses expériences et des raisonnements rigoureux que le cœur est une pompe qui entretient le mouvement circulaire continuel du sang dans l’organisme; que le sang veineux passe du ventricule droit dans l'artère pulmonaire, et revient au cœur gauche par les veines pulmonaires; la signification des valvules veineuses, déjà bien vues par Fabrice d’Aquapendente, le maître d’Harvey, mais dont la disposition était absolument incompréhensible avec l’interprétation galénique de la circulation sanguine, est désormais très clairement expliquée. Il ne restait plus, pour que la démonstration de la circulation sanguine fut complète, qu’à prouver l’existence des vaisseaux capillaires (v. p. 151) Il faut cependant ajouter que quand on pénètre dans le détail des œuvres de Harvey, on voit combien cet illustre physiologiste, qui fut le médecin et l’ami du chancelier Bacon, était encore cependant imprégné de l’esprit philosophique du Moyen Age : par exemple, Harvey, place le siège de l’âme dans le sang : ce liquide représente pour lui la « chaleur innée » et la « chaleur psychique primordiale » ; la circulation du sang est considérée comme l’analogue du « mouvement circulaire des corps célestes ». Ces spéculations de Harvey qui ont perdu pour nous non seulement toute valeur, mais même toute signification, prouvent, une fois de plus, qu’un homme si grand qu’il soit, reste cependant toujours et nécessairement, par quelque côté, l’esclave des idées de son temps.

On sait les luttes mémorables qui commencèrent autour du livre de Harvey dès son apparition : si de nombreux anatomistes tels que Bartholin, Pecquet, Sylvius de la Boë et le philosophe Descartes, se déclarèrent aussitôt convaincus, il y eut par contre de nombreux dissidents ; tel ce ridicule pédant de Riolan,

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le philosophe Gassendi, Worms et l’homme d’esprit que fut, déguisé en médecin, Guy Patin; ce dernier mourut impénitent et « anticirculateur » en 1672. Comme le mot « circulator » signifiait dans le latin barbare du Moyen Age, le charlatan, l’ambulant, on voit d'ici tout le parti que Guy Patin tira de cette source de calembours et combien il était fier de se ranger parmi les « anticirculatores » : ce qui prouve qu’en tout temps on peut avoir l’esprit de salon et être dépourvu du moindre esprit scientifique. Au lieu de contrôler des expériences très simples et bien Faciles à vérifier, beaucoup de gens préféraient encore discuter et se livrer à des joutes dialectiques, comme au xme siècle. L’esprit médiéval était encore très vivant dans la plupart de ces cerveaux; il faudra attendre encore bien des années pour que la critique, basée sur l’observation et l’expérience, devienne la règle fondamentale et incontestée de toute investigation biologique. Harvey écrivit aussi un traité « de generatione animalium » (paru en 1651), qui intéresse surtout i’histoire de l’embryologie et qui est fort remarquable à certains égards : par exemple la thèse de l’épigénèse, c’est-à-dire de la formation de l’embryon par l’apparition successive d’organes qui n’existaient pas pendant les premiers stades de la vie embryonnaire, y est soutenue comme la seule satisfaisante et opposée à la « préformation » pour expliquer le développement de l’embryon à partir de l’œuf : mais, chose curieuse, cette « épigénèse » est démontrée comme nécessaire uniquement par des arguments dialectiques et a priori : il n’y a pas d’observations précises et d’aiileurs l’état des recherches microscopiques à cette époque n’aurait pas permis de vérifier le développement continu et progressif de l’embryon à partir de l’œuf.

A côté du grand Harvey, il faut encore citer deux autres physiologistes anglais Richard Lower (1631-1691)

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et John Mayow (1634-1679). Lower, en 1665, paraît avoir été le premier à réaliser une transfusion sanguine chez l’animal : l’opération fut répétée chez l’homme, l’année suivante (1666) à Paris par Denys ; en 1667, Lower la reprit, chez l’homme également, en présence de la Société royale à Londres : on sait que cette opération si intéressante, tomba bientôt en discrédit à cause des accidents qu’elle déterminait souvent; on ignorait alors, et on devait ignorer pendant plus de deux siècles encore, les facteurs essentiels qui conditionnent le succès ou l’échec de l’expérience (animaux d'espèces différentes, d’où hémolyse et action toxique, coagulation rapide du sang en l’absence de précautions particulières minutieuses, etc.). Lower montra aussi, à peu près en même temps que l’anatomiste allemand Schneider (1660), que les sécrétions nasales proviennent d’une muqueuse qui tapisse toutes les fosses nasales et que l’hypophyse ou corps pituitaire n’a rien à voir avec ces sécrétions, comme on l’enseignait depuis Galien : le terme populaire de « rhume de cerveau » se trouve être ainsi l’écho de l’anatomie fantaisiste du médecin grec. Mayow par ses recherches très précises sur l’état du sang à son entrée et à sa sortie des poumons, prouva que le sang dans son passage à travers les capillaires alvéolaires prenait dans l’air atmosphérique une substance gazeuse qu'il appela « partie nitro-aérienne de l’air »; il vit donc parfaitement que l’acte essentiel de ia respiration pulmonaire est un échange gazeux entre l’air et le sang : mais il fallait attendre un siècle encore pour que ce phénomène capital de la respiration pulmonaire fut expliqué (découverte par Priestley et Lavoisier de l’oxygène).

Enfin la physiologie oculaire devint en quelques années de (1620 à 1650) une partie très précise des sciences naturelles, au moins au point de vue de la

dioptrique, grâce aux études de Kepler, de Descartes, de Mariotte et de Scheiuer : la réfraction fut parfaitement interprétée au point de vue physique par les deux premiers ; Képler montra l’importance delà rétine pour la vision, Mariotte l’existence du « point aveugle » de cette même rétine et Scheiuer étudia l’accommodation et le changement de courbure du cristallin qui l’accompagne.

Nous voyons ainsi l’anatomie humaine se constituer bien vite, après l’élan que lui a donné Vésale, en une science d’observation précise et la physiologie expérimentale s’ébaucher et se développer, bien plus lentement sans doute ; mais qui pourrait s’en étonner, lorsqu’on sait la difficulté extrême du sujet? En tout cas, la physiologie a désormais trouvé sa voie et sa méthode : l’exemple de la création, en moins de trente ans, d’une physiologie oculaire déjà très complète, prouve que quand il s’agit de phénomènes purement mécaniques, que l’on peut assimiler à, ceux que la science physique de l’époque permet d’interpréter rigoureusement, il est relativement facile de trouver une théorie correcte du fonctionnement des organes, même lorsqu’ils sont aussi complexes que celui de la vision. La physiologie dans l’avenir, et avec elle toute la partie théorique et scientifique de la médecine, suivra un développement parallèle à celui de la physique et de la chimie. A mesure que ces deux sciences fondamentales deviendront de plus en plus . rigoureuses, de plus en plus pénétrantes et efficaces dans leurs méthodes de recherches, en même temps aussi la physiologie et la pathologie générale qui en dérivent deviendront elles-mêmes des sciences véritables; c’est ce que nous aurons souvent l’occasion de vérifier dans la suite.

Il serait injuste de ne pas citer aussi un médecin italien professeur à Padoue, Santorio, plus connu

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sous le nom de Sanctorius (1561-1636) ; il eut en effet le premier l’idée de se servir d’un « pulsilogium », ou horloge pour compter le pouls et d’un thermomètre pour prendre la température du corps humain. Ces instruments tombèrent d’ailleurs aussitôt dans l’oubli; on sait que si le pouls fut compté avec la montre quand l’usage de cet instrument fut généralisé, c’està-dire à partir de la fin du xvue siècle, il fallut au contraire attendre jusqu’au milieu du xixe siècle pour voir l’emploi du thermomètre se généraliser en médecine; à ses débuts l’usage de cet instrument si précieux rencontra d’ailleurs de très vives oppositions : les vieux médecins préféraient s’en tenir à l’estimation de la fièvre par la palpation du pouls et l’appréciation à la main de la chaleur cutanée; il fallut au moins deux générations (de 1830 à 1870) pour que le thermomètre fut admis définitivement comme nécessaire à la pratique quotidienne : ce fait prouve une fois de plus combien furent lents à se réaliser certains progrès essentiels et combien sont récentes certaines acquisitions qui nous paraissent tellement nécessaires chaque jour que l’on se demande parfois comment pouvaient bien faire autrefois ceux qui ne les possédaient pas. Sanctorius eut aussi le mérite de comprendre le premier l’importance de la pesée pour l’étude expérimentale des échanges organiques; une figure amusante qui se trouve en tête de son « Ars de statica medicina », montre l’auteur lui-mème assis sur une chaise suspendue à une grosse balance, en train de se peser après un repas, dont les reliefs sont encore devant lui, sur la table.

Sans doute, il est banal de répéter que l’époque de la Renaissance fut une véritable découverte des œuvres écrites des anciens, enfin connues pour la

première fois, dans l’intégralité de leurs textes; mais il faut tout de même bien le dire, car ce fait eut certainement quelque importance dans l’évolution des sciences médicales. Pendant tout le Moyen Age, on avait vécu sur des textes médicaux anciens toujours altérés, souvent même incompréhensibles comme ceux qui avaient été traduits du grec en syriaque ou en arabe et de l’arabe en latin.

Aussi les excellentes traductions latines de certaines parties de Galien par Thomas Linaere (1460- 1524), médecin du roi d’Angleterre Henri VIII, les critiques de Léoniceno (mort en 1524), professeur à Padoue, qui montra les erreurs botaniques que Pline l’Ancien, réputé jusque-là infaillible, avait commises dans son œ.uvre, les traductions partielles d’Hippocrate, celle par exemple des Aphorismes, donné par Rabelais (Lyon 1532) et les explications directes des textes grecs qu’il fit lorsqu’il professait à Montpellier, enfin la publication de l’œuvre intégrale d’Hippocrate par Foës en 1595, avec une bonne traduction latine, furent des événements certainement très importants pour la connaissance directe delà médecine ancienne. Il est curieux de constater que c’est par la voie détournée de la philologie et de l’étude directe des textes anciens que l’esprit critique s’introduisit d’abord en médecine à cette époque : les médecins de la Renaissance admettront encore comme vérités incontestables des erreurs anatomiques et surtout physiologiques presque incroyables, que déjà ils discuteront les variantes d’un texte, en repousseront certaines comme absurdes et les vérifieront sur des manuscrits variés, pour arriver à trouver la plus satisfaisante; tout l’essentiel de la méthode critique est là en germe : il ne s’agissait plus que de l’appliquer partout et dans tous les domaines. Ce sera l’œuvre de plusieurs siècles.

Les œuvres de tous les chirurgiens connus de l’an-

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tiquité furent publiées à Venise, en traduction latine, à la fin du xve siècle et à Bàle par Gesner en 1555 (de chirurgia scriptores optiini). Il était désormais possible de lire dans la traduction latine ces œuvres chirurgicales dont certaines sont très remarquables, comme nous l’avons déjà montré; si on ajoute que le développement rapide de l’imprimerie entre 1490 et 1540, assura la diffusion de ces livres dans toute l’Europe, on comprendra facilement que les circonstances furent à partir du milieu du xvie siècle bien plus favorables, pour tous ceux qui désiraient s’instruire dans les livres, qu’elles ne l’avaient été pendant tout le Moyen Age. Mais cependant je crois qu’il ne faut pas exagérer, comme on l’a fait quelquefois, l’importance de cette instruction livresque, du moins dans la Renaissance des sciences et surtout des techniques médicales, car les novateurs les plus originaux en chirurgie à cette époque ne furent pas du tout des érudits, mais seulement des hommes de métier, qui en connaissaient à fond la pratique ; cependant l'étude des sources gréco-latines médicales n’est tout de même pas sans avoir eu quelque influence heureuse, ne serait-ce, comme je fai dit déjà, que parce qu’elle montra les contradictions fréquentes qui existaient entre les différents textes des auteurs anciens et fit ainsi naître le doute méthodique et la critique philologique.

Il est impossible de parler de la médecine et de la chirurgie de la Renaissance sans citer l’un des hommes le plus originaux de celte époque, c’est-àdire Paracelse. De son vrai nom A. Théophraste Bombast von Hohenheim (1493-1541), il naquit près de Zurich et était fils d’un médecin. Il étudia à Ferrare sous Léoniceno, puis se perfectionna en « chimie » avec un certain Fiigger qui possédait des mines dans le Tyrol; il est certain que ces études spéciales eurent une grande influence sur fensemble

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de l’œuvre de Paracelse. Il erra dans presque toute l’Europe, acquit une grande expérience des hommes et des choses et arriva précédé d’une réputation bruyante de praticien heureux à Bâle où il fut en 1527 nommé professeur de médecine et aussi médecin de la ville. Grand admirateur d’IIippocrate, il commença par faire brûler, avec une pompe solennelle, les œuvres de Galien et d’Avicenne. Mais en 1528, au bout d’un an, il se brouilla, pour une discussion au sujet de ses honoraires, avec la municipalité de Bâle et fut forcé de partir de cette ville. 11 reprit sa vie de praticien errant et mourut de mort violente, après une rixe, dans une taverne, à Saizbourg, en 1541. Paracelse rejetait complètement la doctrine galénique des quatre humeurs; il veut que les médecins se servent surtout de médicaments préparés chimiquement ; il enseigne que la pathologie n’est que le « désordre des fonctions physiologiques », que la médecine et la chirurgie sont une seule et même science, que « la nature guérit mieux les plaies que les chirurgiens qui viennent les tripoter constamment ». Il fut aussi l’un des premiers à analyser chimiquement, avec les moyens évidemment assez primitifs dont il disposait, les eaux minérales, et à recommander leur emploi : il semble également avoir noté, l’un des premiers, les rapports du goitre et du crétinisme. Paracelse est évidemment un homme complexe ; charlatan indiscutable et théoricien souvent fumeux, il ne faut pas oublier qu’il fut aussi un novateur, un créateur en chimie et en pharmacie, un « remueur d’idées » et surtout un iconoclaste. Galien, sa bête noire, ne se relèvera pas des coups mortels qu’il lui aura portés avec fureur au début du xvie siècle.

Mais j’ai hâte d’arriver à celui qui symbolise pour

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nous et à juste titre, la chirurgie de la Renaissance, c’est-à-dire à Ambroise Paré (1516-1590).

Né à Laval, fils d’un « colïretier », il fut d’abord apprenti d’un barbier de campagne, peut-être à Angers, puis il vint à Paris en 1533, où il entra à l’Hôtel-Dieu comme élève. Ce séjour à l’ Hôtel-Dieu fut pour Paré d’une très grande importance; il le dit luimême : « faut sçavoirque pendant trois ans, ay résidé à rtlôtel-Dieu de Paris où j’ay eu le moyen de voir et connoistre (eu égard à la grande diversité de malades y gisans ordinairement) tout ce qui peut être d’altérations et maladies au corps humain, et ensemble y apprendre sur une infinité de corps morts tout ce qui se peut dire et considérer sur l’anatomie, ainsi que souvent j’en ai fait preuve très suffisante et cela pratiquement aux escoles de médecine ». Il fut reçu maître barbier chirurgien et fit campagne en Italie avec le maréchal de Montejean (1536-1539). Il se maria à Paris en 1541 ; en 1543 parut son livre fameux « sur les plaies par hacquebutes » qui fit sa réputation; en 1552, nous retrouvons Paré au siège de Metz où il fut fait prisonnier, mais recouvra bientôt la liberté. Cependant la doctrine de Paré sur le traitement des plaies par armes à feu, opposée à la pratique courante jusque-là, se diffusait en Italie et en Allemagne et le rendait célèbre. En 1561, il fut nommé premier chirurgien du roi Charles IX; en 1573, parut la première édition in-folio de ses œuvres complètes et il mourut en 1590 chargé d’ans et de gloire .

Ambroise Paré écrivit son livre en langue française; c’est là un fait capital qui eut la plus grande importance pour l’évolution ultérieure de la chirurgie en France; de plus, il adjoignit à son œuvre un résumé de l’anatomie de Yésale, également en langue française avec de nombreuses figures. La publication du livre d’Ambroise Paré ne laissa pas d’ailleurs que

l’évolution de la chirurgie

de provoquer de vives protestations, comme bien on pense; il fut bafoué par les chirurgiens-jurés du Collège Saint-Côme parce qu’il ignorait le latin, et d’autre part la Faculté de Médecine lui reprocha avec pédanterie d’avoir osé parler des fièvres dans son ouvrage. Comme Vésale et Paracelse, il combattait l’ignorance et la superstition, tout au moins lorsqu’il s’agissait de choses qu’il connaissait bien et par expérience personnelle; en effet son œuvre (si du moins on appelle ainsi fin-folio compact qui parut en 1573 sous le nom d’ « OEuvres complètes d’Ambroise Paré ») contient bien du fatras dont le brave Paré n’est certainement que très partiellement responsable; ce sont les collaborateurs qui lisaient et traduisaient pour lui les œuvres des chirurgiens anciens qui sans doute ont introduit dans ses traités une foule de détails sans intérêt et souvent même des assertions entièrement inexactes, mais copiées dans les auteurs anciens.

Il est donc essentiel de distinguer dans l’œuvre d’Ambroise Paré les traités qu’il a sûrement composés lui-même, comme par exemple celui des plaies par arquebusade, qui contient des descriptions cliniques et des remarques thérapeutiques excellentes, des traités qui furent compilés par ses collaborateurs et qui n’ont qu’une bien faible valeur, sinon celle d’être écrits en langue française. Par exemple il est évident que le traité des luxations est copié tout entier dans les textes classiques de la tradition gréco-latine : on y retrouve en effet la description des « luxations du genou » telle qu’on peut la trouver déjà dans le traité des articulations de la collection hippocratique et dans Gelse; c’est ainsi qu’on peut y lire que les luxations du genou doivent être considérées comme fréquentes (alors qu’elles sont en réalité infiniment rares) et les quatre sortes de déplacement admis par les anciens sont fidèlement rapportés, tandis qu’ils

LA CHIRURGIE DE LA RENAISSANCE

Fig. 29 à 32.

i. Trépan complet à couronne d’Ambroise Paré (1573).

(Cet instrument est resté en usage jusqu’à l'invention de celui de Doyen (1895).

2 et 3- Canule et seringue pour injections (Ambroise Paré. 1573;.

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