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CHIRURGIE BYZANTINE, ARABE ET MÉDIÉVALE

Comme je l’ai fait pressentir dans le chapitre précédent, l’époque byzantine ne nous apportera presque aucun fait nouveau important pour l’élude de l’évolution de la chirurgie. Le principal intérêt que présente pour nous les Byzantins, c’est d’avoir empêché la destruction complète des œuvres grecques antérieures. Pendant les dix siècles de son existence (395-1453), l’Empire byzantin a été, comme l’a très bien dit Clifford Alibutt, « une sorte de bibliothèque où furent conservés les grands monuments de la pensée antique, jusqu’au moment où l’Europe Occidentale fut devenue capable de les comprendre et de les utiliser ».

Dans une histoire de la chirurgie, il faut aussi porter à l’actif des Byzantins, la création de nombreux hôpitaux. Hélène, la mère de l’Empereur Constantin, prit une part active à ces fondations conseillées à la fois par la piété religieuse et la prudence politique. Pendant l’époque byzantine on sait que de nombreux hôpitaux existaient à Constantinople, bâtis et dotés par les Empereurs ou les grands : dans cette ville maritime et cosmopolite où la plèbe mal contente pouvait devenir si dangereuse, il y avait des « nosocomia », hôpitaux généraux pour les malades, et un grand nombre d’hôpitaux spéciaux: par exemple des

« ptôchia )) pour les estropiés, des « gérontochia ». asiles de vieillards, des « xénodochia » pour les pèlerins, des « treptotrophia », crèches pour les nourrissons. L’Hôtel-Dieu de Paris, le plus ancien de nos hôpitaux, /ut fondé par l’évêque saint Landry à la fin du vne siècle : pendant tout le Moyen Age, mais surtout après la vigoureuse impulsion donnée par le pape Innocent III (en 1198), dans toutes les grandes villes d’Europe ce fut l’ambition d’un riche seigneur de fonder un hôpital pour les pauvres et les infirmes; mais que faisait-on dans ces hôpitaux au point de vue médical proprement dit? pas grand’chose, très probablement, en ce qui concerne la clinique et la thérapeutique : ces hôpitaux étaient surtout des asiles de charité et il faudra attendre* bien longtemps encore avant de les voir devenir des centres de recherches et d’instruction medicales vraiment sérieux et importants.

Trois compilateurs notoires, c’est tout ce que nous trouvons à retenir d’intéressant pour notre, sujet spécial, chez les Byzantins : ce sont Oribase, Aétius et Paul d’Egine.

Oribase, médecin de i’empereur Julien, dit l’Apostat, a laissé une vaste compilation qui est pour nous très précieuse; en effet, chose tout à fait exceptionnelle chez ses pareils dans l’antiquité, il cite toujours les sources qu’il met en œuvre : grâce à lui, d’importants fragments des chirurgiens Archigènes, Héîiodore et Antyllus (v. p. 106), dont j’ai déjà parlé au chapitre précédent, nous ont été conservés. L’édition d’Oribase, par Daremberg (en 6 vol. 1851-76) permet à ceux que ces questions intéressent de lire l’œuvre, très remarquable par reflet, de ce compilateur consciencieux.

Aétius, médecin de Justinien, vécut au vic siècle : il nous a laissé, lui aussi, une compilation où sont conservés des passages intéressants des chirurgiens grecs anciens, par exemple d’Archigènes (v. p. 106).

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On trouve dans Aélius des descriptions remarquables d’opérations d’hémorroïdes par la ligature et l’excision, d’ablation des amygdales, et d’uréthrotomie en cas de rétrécissement de l’urèthre. 11 rapporte dans son ouvrage une ligature de l’artère humérale, faite au-dessus d’un sac anévrismal : ce procédé ne fut repris que bien plus tard par le chirurgien français Guillemeau, élève d’Ambroise Paré (1594), et Anel (1710); dans les ouvrages modernes, on appelle souvent cette ligature simple de l’artère au-dessus du sac anévrismal, entre celui-ci et le cœur par conséquent, méthode d’Anel : elle est en réalité antérieure déplus de quinze ou dix-huit siècles. C’est là un exemple que l’on peut signaler en passant, de cette mauvaise habitude, malheureusement très répandue chez les auteurs d’ouvrages de médecine, de donner un nom d’hommeà une méthode ou à un procédé; neuf fois sur dix, recherches faites, cette dénomination consacre une erreur d’attribution.

Paul d’Egine, qui vécut au vne siècle, est le dernier auteur grec qui écrivit un « Epitome » de la science médicale en sept livres; il a au moins le mérite de déclarer, sans ambages, que les anciens ayant dit tout ce qu’il y avait à dire sur les sujets de médecine et de chirurgie qu’il traite, il se contentera du rôle de copiste. Néanmoins, il est intéressant pour notre sujet, car il semble bien avoir été lui-même un opérateur et ce qu’il dit de la chirurgie révèle l’homme qui en possède une expérience personnelle. Le sixième livre de son Epitome a été pour le Moyen Age, soit directement, soit indirectement par l’intermédiaire de l'auteur arabe Albucasis, un véritable bréviaire chirurgical. Paul d'Egine décrit avec soin la lithotomie, la trépanation, l’ablation des amygdales, l’amputation du sein, la ponction de l'abdomen : mais il déconseille d’ouvrir Je thorax dans les pleurésies purulentes. Il pratiquait la cure opératoire des

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hernies, mais recommandait d'y adjoindre la castration; ce procédé barbare fut, à sa suite, employé pendant tout le Moyen Age, jusqu’à l’époque d’Ambroise Paré et de Franco. Paul d’Egine donne aussi de nombreux détails sur les opérations oculaires et sur la médecine militaire. L’ablation des flèches enfoncées dans les tissus est traitée avec beaucoup de soin : lorsque la flèche a pénétré dans le thorax, Paul d’Egine conseille de débrider largement et même de réséquer la côte, avant d’essayer d’extraire le projectile : si la flèche est restée fixée dans une région où il y a de gros vaisseaux, le cou par exemple, il est nécessaire, dit Paul d’Egine, avant d’essayer de la retirer, de mettre à nu ces vaisseaux et d’en faire une ligature double, de chaque côté du projectile. Ces conseils sont excellents et prouvent, encore une fois, à quel degré de précision était parvenue la chirurgie grecque. Tous ces excellents préceptes seront oubliés pendant des siècles et il faudra attendre la Renaissance pour les voir redécouverts ou retrouvés directement dans les textes anciens.

C’est aux Byzantins que nous devons également d’avoir conservé des manuscrits médicaux grecs, illustrés de figures : l’un de ceux-ci est célèbre : c’est le manuscrit du commentaire d’Apollonius de Kition (qui vivait au premier siècle de Père chrétienne), sur le traité hippocratique des luxations qui se trouve à la bibliothèque laurentienne, à Florence. Il semble que les figures qui ornent ce manuscrit ont été copiées sur des figures très anciennes qui, d’après Sudhoff, remonteraient même au premier siècle avant J. -.G, Elles donnent toutes les attitudes à prendre pour la réduction des luxations et aussi pour les confections de bandages. Des copies très libres, de ces figures du manuscrit byzantin ont été faites, au moment de la Renaissance, probablement par le Primatice : €ll es ont été reproduites plusieurs fois depuis, entre

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autres par Guido Guidi, pour illustrer sa « Collection des chirurgiens anciens » parue à Paris en 1544.

Ces figures nous prouvent avec quel soin étaient faits les livres scientifiques grecs, ceux de médecine en particulier; rien n’était négligé pour que le lecteur

Fig. 26 et 27. — . Pansements pour maintenir une fracture de la clavicule,, d’après les dessins du Primaliee qui illustrent la collection des chirurgiens grecs de Guido Guidi (1344).

Ce sont des copies très libres des ligures des manuscrits grecs qui remontent probablement à Apollonius de Ktiion (Ier siècle après J.-C.).

pût mieux comprendre le texte et suivre la description : on sait que l’idée d’accompagner un texte de dessins plus ou moins schématiques, de « diagraphai » , remonte à Aristote; on aurait pu du reste deviner^ n’en eut-on pas la preuve formelle, qu’un peuple aussi artiste que l’étaient les Grecs, devait avoir eu l’idée d’illustrer de figures ou de schémas ses livres de science.

l’évolution de la chirurgie

Si la médecine arabe ancienne, telle que nous pouvons la connaître par les documents écrits, est à certains égards remarquable, surtout au point de vue de la thérapeutique et de la pharmacie, il est loin d’en être de même pour la chirurgie. 11 semble bien que ce soit surtout les idées religieuses qui aient détourné les Arabes de l'anatomie et de la chirurgie opératoire. En tout cas le progrès général de la chirurgie ne doit presque rien aux Arabes : nous verrons même que leur rôle a été plutôt néfaste à certains points de vue.

L’originalité des Arabes en médecine est d’ailleurs extrêmement médiocre, sauf peut-être en pharmacie et chimie; ils semblent bien avoir été en effet les premiers à préparer l’acide sulfurique et l’alcool (Avicenne), ce qui est évidemment une acquisition essentielle pour le développement ultérieur de la chimie. Ils ont emprunté presque toute leur science médicale aux Grecs; on sait avec quel zèle les Abassides, qui régnèrent à Bagdad de 750 à 1258, firent traduire les ouvrages scientifiques grecs : le chrétien Jean Damascène, au vme siècle et le nestorien Honaïn au ixe siècle furent les principaux traducteurs d’Hippocrate, Galien, Oribase et Paul d’Egine : ces auteurs grecs, plus ou moins fidèlement traduits, devinrent les vrais éducateurs des Arabes au point de vue médical et chirurgical.

Le seul auteur que nous ayons à retenir pour notre étude spéciale, c’est Albucasis, né à Cordoue, et qui vécut au xie siècle. Il composa un grand traité médico-chirurgical appelé Altasrif, c’est-à-dire la Collection. C'est une oeuvre composée surtout d’emprunts faits à Paul d’Egine, le compilateur byzantin dont nous avons déjà parlé plus haut (voir p. 121).

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Albucasis décrit, d’après lui, les fractures el les luxations, les opérations de lithotomie et de litboiritie, des amputations pour gangrène et le traitement des plaies. L’emploi du feu, sous forme de fer rouge, est très recommandé par Albucasis qui le préfère de beaucoup à celui de l’instrument tranchant : on retrouve ici, très probablement, une trace de cette horreur de verser le sang, qui semble si fréquente chez les races sémitiques. En tout cas cet usage intempérant du cautère en chirurgie a été bien néfaste et a contribué certainement à retarder le progrès de la chirurgie au Moyen Age : c’est qu’en effet les auteurs arabes, et Albucasis en particulier, exercèrent la plus grande influence sur la chirurgie occidentale à cette époque et lui communiquèrent leur fâcheuse prédilection pour le fer rouge, comme agent thérapeutique universel.

L’açt dentaire est traité avec un soin particulier par Albucasis et il donne des figures de daviers en tous points semblables à ceux dont nous nous servons aujourd’hui et que l'on appelle souvent daviers « américains », avec la courbure exacte des mors et l’inclinaison latérale du manche, en une courbe gracieuse, pour assurer une meilleure prise. Ces curieux daviers sont dessinés dans les manuscrits et ont été reproduits par Sudholï.

Le rôle des Arabes a été, comme on le voit, très minime dans l’évolution de la chirurgie : il a même, à tout prendre, été plutôt néfaste à cause de cet usage excessif du fer rouge qu’ils imposèrent à la chirurgie médiévale.

L’histoire de la chirurgie occidentale au Moyen Age peut être jalonnée par plusieurs noms d’hommes, qu’il importe de situer chronologiquement. Ce sont

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les deux chirurgiens italiens de l’Ecole de Salerne, Roger (de Palerme) et Roiand (de Parme), vers la fin du xue siècle; puis les deux maîtres italiens Guillaume de Salicet (1201-1277) et Lanfranchi (de Milan) (mort en 1315), enfin les deux chirurgiens français Henri de Mondevilie (1260-1320) et Guy de Chauliac (1300-1370).

Ces hommes n’ont pas, par eux-mêmes, une très grande importance puisqu’ils n’ont à peu près rien créé de vraiment nouveau et qu’ils n’ont guère fait que recueillir directement sur les manuscrits conservés ou indirectement, par l’intermédiaire des Arabes, les notions de théorie et de pratique que les Grecs avaient laissées; mais ils sont représentatifs de leur époque et assurent, dans une certaine mesure, la continuité entre la Renaissance et la chirurgie grecque ancienne : c’est à ce titre qu’ils méritent d’ètre cités, comme de rares lueurs qui éclairent une route à cette époque si sombre, au point de vue scientifique du moins.

En effet, si par bien d’autres côtés, le Moyen Age mérite d’ètre relevé du discrédit où il a été longtemps tenu par les historiens, s’il faut certainement faire justice de clichés comme celui de « la nuit du Moyen Age » et si, à certains égards, on peut considérer le xne et le xuie siècles comme des époques de civilisation avancée et de développement artistique splendide, il n’en reste pas moins certain que la tradition scientifique de l’antiquité est alors en grande partie perdue et qu’à ce point de vue- spécial, le Moyen Age est une époque bien pauvre. L’homme auquel Pascal a comparé l’humanité, n’apprendra pas grand’chose d’utile au point de vue spécial des sciences, pendant plusieurs siècles; il va même oublier en grande partie ce qu’il avait acquis pendant toute l'antiquité classique et il lui faudra recréer, non sans peine, la plupart des techniques et les sciences proprement

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dites en attendant la grande illumination de la Renaissance.

Il faut cependant remarquer que les principales techniques des arts essentiels (architecture, métallurgie) • héritées de l’antiquité, ne se sont jamais complètement perdues au début du Moyen Age; elles se transmettaient en effet par les corporations; les maçons, par exemple, qui construisirent les cathédrales, étaient certainement en filiation plus ou moins directe avec les colièges d’ouvriers romains et avaient hérité d’une partie de leur technique : ils surent d’ailleurs très bien modifier et adapter aux besoins nouveaux ces techniques anciennes (A. Choisy).

Au Moyen Age, l’anatomie, la médecine et la chirurgie retombèrent en enfance : l’esprit médiéval, ingénieux, subtil, souvent même très pénétrant et vigoureux, est orienté vers de tout autres directions que celles de la science expérimentale ou même de la simple observation attentive de la nature : il semble que le génie des hommes supérieurs, à cette époque, se soit consumé en dialectique, généralement assez vaine, et en subtilités métaphysiques ou théologiques, ce qui est du reste au fond la même chose. Le principe d’autorité règne en maître et comme les moyens de coercition dont disposent ses détenteurs, sont aussi puissants et sans réplique que facilement appliqués aux récalcitrants, on comprend que l’heure soit alors bien peu favorable à la création ou même à la simple observation précise, dans le domaine de la science expérimentale. On vit même se produire, à cette époque, une véritable sélection dans la tradition ancienne ; c’est ainsique Hippocrate, dont l’œuvre contient des traités où s’affiche une pensée rationaliste et très libre (tel par exemple le traité de la maladie sacrée) (v. p. 67) devient rapidement suspect aux docteurs de l’époque médiévale et son œuvre tombe discrédit; il sera en somme très

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peu lu pendant le Moyen Age. Au contraire Galien triomphe, à cause de son monothéisme et de sa téléologie intempérante qui s’allie si bien avec la foi catholique et ses dogmes essentiels. Et encore, est-ce un Galien bien fragmentaire et mutilé qu’utilisent les écoles du Moyen Age : Pline l’Ancien et sa vaste compilation, son « Histoire naturelle », qui est bien le mélange le plus incohérent d’anecdotes bizarres ou absurdes et d’observations parfois exactes que l’on puisse imaginer, sera considéré comme l’évangile en fait d’histoire naturelle et de médecine; l’anatomie fantastique du Timée de Platon sera très admirée et regardée comme incontestable, sans aucun essai de vérification. L’attitude d’esprit des docteurs, de cette époque qui, comme le dit très bien Clifford Allbutt, admettaient sans conteste que ce « qui est dialectiquement irréfutable est la vérité », se trouve exactement à l’antipode du respect de l’observation et de l’expérience qui doit être ie premier acte de foi de celui qui veut étudier les sciences biologiques et à plus forte raison les faire progresser.

Pour le sujet spécial qui nous intéresse, on a dit avec raison (et Guy de Chauliac le déplorait déjà) que l’erreur fondamentale qui entrava le plus le développement des sciences médicales au Moyen Age, ce fut le divorce de plus en plus marqué de la médecine et de la chirurgie. La chirurgie devient alors une sœur pauvre et même une véritable servante de la médecine : on pourrait dire avec raison, en transposant un aphorisme célèbre, chirurgia cincilla humîllima medicinae. On reconnaît là l’influence de la médecine arabe qui, elle aussi, méprisait Pacte chirurgical; n’oublions pas que les Arabes tiennent pour vérité religieuse qu’il est sacrilège de porter les mains sur le corps humain pour en faire couler le sang ou le mutiler, hormis naturellement certaines circonstances particulières, comme la guerre.

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L'Eglise au Moyen Age repoussera également la chirurgie comme une pratique barbare; au Concile de Tours, en 1163, on proclama que « Ecclesia abhorret à sanguine », et cette déclaration solennelle nuisit certainemént beaucoup à la pratique chirurgicale proprement dite.

Les conséquences de cet état d’esprit des médecins (qui sont à cette époque tous clercs ou même gens d’église) furent fatales à la chirurgie et sa décadence ne tarda pas à être complète. Le peu de pratique chirurgicale qui survécut, redevint de la chirurgie primitive, celle que nous avons vu exercée d’instinct par l’homme, si rudimentaire que soit l’état de sa civilisation. Les barbiers-chirurgiens seuls pratiquaient alors, sous les ordres et le contrôle des médecins, la petite chirurgie courante que la vie quotidienne rend toujours nécessaire, surtout à une époque où presque tous les hommes portaient des armes en permanence; ils rasaient et coupaient les cheveux, ouvraient les abcès superficiels, saignaient et mettaient des ventouses, appliquaient des cautères et pansaient également les plaies faites par l’arme blanche (couteau, épée, flèche ou lance); enfin ils soignaient les fractures et les luxations à la façon des « rebouteux » de village. On n’exagère donc rien en disant que, pendant plusieurs siècles, la chirurgie retomba en enfance, en dehors de quelques centres d’instruction médicale qui persistèrent, en Italie surtout, comme nous allons le voir.

L’Ecole de médecine de Salerne, près de Naples, si célèbre par son Regimen Sanitatis , écrit en vers latins déplorables, mais plein de conseils hygiéniques souvent remarquables, fut au xie et au xne siècles, une véritable 'civitas hippocratica , en relation directe par

sa situation géographique avec la Sicile, le Levant, Byzance et l’Espagne, où Tolède était alors le grand centre de l’érudition arabe. Les médecins salernitains jouèrent un rôle fort important dans la conservation de la tradition antique, représentée alors surtout par Galien lui-même ou par les Arabes, tout imprégnés de son enseignement. Pendant deux siècles environ, jusqu’à l’époque du sac de la ville par Henri VI en 1194, on peut dire que l’Ecole de Saîerne fut une lumière bien faible sans doute, mais tout de même assez brillante qui éclaire la médecine médiévale.

Deux chirurgiens Roger (de Paîerme) et Roland (de Parme) se rattachent à l'Ecole de Saîerne. La « Practica » de Roger, écrite vers 1180, fut rééditée par Roland vers 1250 et plus tard commentée par les « Quatre maîtres » ( Glossulœ quatuor magistrormn). La Practica de Roger de Paîerme fut le livre de chirurgie par excellence de l’Ecole de Saîerne, où il avait été étudiant et professeur. La chirurgie de Roger n’a rien d’original et son recueil n’a d’autre valeur que de nous prouver que, malgré l’abaissement extrême du niveau de la chirurgie à cette époque, il existait encore quelques liens avec la tradition antique : on trouve mentionnées dans le livre de Roger, la suture intestinale sur un tube creux, la ligature des vaisseaux pour arrêter les hémorragies et aussi l’usage des pommades aux sels de mercure dans le traitement des maladies de peau et des affections parasitaires; ce dernier fait est intéressant, car il nous explique pourquoi au moment de l’apparition de la syphilis en Italie à la lin du xve siècle, les médecins italiens qui connaissaient très bien les vieilles prescriptions de pommades mercurielles des Salernitains, les appliquèrent d’emblée et avec bonheur, au traitement des éruptions et des accidents syphilitiques. Il semble aussi que ce soit aux chirurgiens de l’Ecole de Saîerne que l’on doive l’intro-

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duction dans la pratique chirurgicale de « l’éponge soporifique » qui servait à endormir (?) les malades avant les interventions douloureuses : on trouve une description de la préparation de cetle éponge dans « l’Antidotarium » de Nicolas de Salerne, composé vraisemblablement au xi° siècle. L’éponge était placée dans un mélange d’opium, de jusquiame, de jus de mûres et de laitue, de mandragore et de lierre; on laissait sécher l’éponge et au moment de s’en servir on l’humectait et la plaçait sous le nez du malade. Guy de Chauliac parle aussi de cette inhalation narcotique, comme étant recommandée par Théodoricus, chirurgien italien; mais il ne dit pas clairement qu’il l’ait employée; je crois qu’il faut considérer comme plus que douteux que les substances contenues dans cette mixture aient pu avoir une action quelconque si elles étaient employées en inhalation : ingérées, elles auraient pu être actives; du reste cette recette qui tient plus de la magie que de la médecine, n’a pas survécu (probablement à cause de son peu d’efficacité); on ne la trouve citée par aucun chirurgien ultérieur, en dehors de Guy de Chauliac.

Les deux chirurgiens italiens les plus notables du xiii® siècle furent Guillaume Salicetti (ou de Salicet, 1201-1277) et Lanfranchi (de Milan) son élève, mort à Paris en 1315. Guillaume de Salicet publia en 1275 une « Gyrurgia » qui n’est pas sans valeur, surtout par les idées générales qu’elle contient : Salicet dit qu’il ne faut pas séparer le diagnostic chirurgical du diagnostic des maladies internes et qu’il est nécessaire de prendre avec soin les observations des malades ou blessés que l’on soigne : de plus, il lutte contre l’influence arabe et préfère l’emploi de l’instrument tranchant à celui du fer rouge ; il signale aussi qu’il a suturé un tronc nerveux qui était divisé dans une plaie. Son élève Lanfranchi, exilé par suite de sa participation à la querelle des Guelfes et des

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Gibelins, vint à Lyon (où il publia sa « Chirurgia parva »), puis à Paris. Arrivé à Paris vers 1295, Lanfranchi qui était marié, ne put enseigner à l’Université : il s’associa avec le Collège de Saint-Côme que Jean Pitlard, chirurgien du roi saint Louis, venait de fonder, probablement à celte époque. Le succès de Lanfranchi fut grand à ce collège et comme professeur et comme clinicien : il eut ainsi une part très importante dans rétablissement à Paris de ce centre d’enseignement de la chirurgie que devait être plus tard le fameux collège Saint-Côme. C’était alors une simple confrérie de chirurgiens jurés parisiens, en quelque sorte le syndicat des chirurgiens de la Seine, placée sous Pinvocation de saint Côme et de saint Damien; l’armoirie était un écusson portant trois boîtes d’onguent. J’aurai l’occasion de reparler plus tard de ce Collège de Saint-Côme et de ses rudes querelles avec la Faculté de médecine (v. p. 180). Dans sa « Chirurgia magna » publiée en 1296 et dédiée à Philippe Bel, Lanfranchi lutta vigoureusement contre le schisme si fâcheux qui séparait à cette époque médecine et chirurgie; il affirme que le chirurgien doit aussi être médecin. A la façon du temps, il se sert d’un syllogisme pour l’établir, Omnis praticus est theoricus ; omnis cyrurgicus est praticus : ergo omnis cyrurgicus est theoricus. Lanfranchi fut certainement un chirurgien de valeur et de bon sens : dans les fractures du crâne, il ne considère la trépanation comme indiquée que s’il y a enfoncement des fragments, ce qui pour l’époque est fort sage : il indique des différences cliniques entre le cancer du sein et la simple hypertrophie de cet organe : il parle de l’intubation de l’œsophage et de la suture des nerfs coupés; il recommande de faire l’opération de Pempyème et la suture intestinale : malheureusement, et contrairement à son maître G. de Salicet, il préfère l’emploi du fer rouge à celui du bistouri.

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On voit quel rôle essentiel les chirurgiens italiens de cette époque jouèrent dans la conservation des connaissances chirurgicales de l’antiquité et comment ils contribuèrent à les transmettre à la France directement ou par leurs ouvrages : on peut suivre, en quelque sorte à la trace, la marche de la tradition chirurgicale classique conseryée, depuis Salerne, ville cosmopolite soumise à des influences complexes, byzantines, arabes, siciliennes, jusqu'au nord de Tltalie, puis enfin son arrivée en France. A Montpellier, dont l’Université existait depuis le début du xiue siècle, à Paris à la fin du xme siècle avec Lanfranchi, les notions chirurgicales classiques furent introduites directement par des médecins italiens.

Mais à côté de ces chirurgiens italiens officiels et titrés, auteurs de livres didactiques et instruits, il est important aussi, quand on étudie l’évolution de la chirurgie, de signaler la présence en Italie de chirurgiens ambulants, « d’opérateurs » qui faisaient surtout l’opération des hernies et celle de la taille et de la cataracte; c’est ainsi que l’on connaît deux familles, celle des Preciani et celle des Norsini, qui donnèrent des générations successives « d’opérateurs » ambulants qui s’en allaient pratiquant les deux ou trois opérations qu’ils avaient appris à faire, par tradition de famille, conservant jalousement le secret qui leur en était transmis en même temps que les instruments spéciaux nécessaires pour l’exécution de ces opérations.

C’était une profession souvent lucrative, mais aussi pleine d’aléa que celle de chirurgien ambulant, de « circulator » au Moyen Age : j’aurai l’occasion plus loin de le montrer; mais ces « opérateurs » représentent un élément incontestable de progrès à cette époque et nous verrons que, plus tard, ce sont eux qui donneront à la chirurgie des hommes de la valeur de Pierre Franco (v. p. 174).

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Les deux grands noms de la chirurgie française au Moyen Age sont ceux d'Henri de Mondeville et de Guy de Ghauliac. Henri de Mondeville (1260-1320) né en Normandie, élève de Théodoricus (de Bologne), fut chirurgien de Philippe le Bel et donna des leçons d’anatomie à l’Université de Montpellier (1304). Son ouvrage de chirurgie, commencé en 1306 et inachevé, est naturellement écrit en latin : Nicaise en 1893 en a donné une excellente édition française. Mondeville est surtout remarquable par sa lutte, qui ne fut d’ailleurs pas couronnée de succès, contre le dogme galénique, alors tout puissant et si fâcheux dans ses conséquences actuelles et lointaines, de la « suppuration louable », considérée comme nécessaire à la guérison des plaies, accidentelles ou chirurgicales; il s’élève également avec force contre les pommades, les onguents, les baumes que les Arabes et les galénistes à leur suite, considéraient comme absolument nécessaires au pansement des plaies. Contrairement à ces dogmes fâcheux, Mondeville affirme que « les plaies se cicatrisent bien mieux avant la suppuration qu’après elle » : il ajoute ironiquement que l’on trouve bien plus de chirurgiens qui savent causer la suppuration que guérir une plaie. Mondeville croit à l’efficacité de la « nature médicatrice »; c’est elle qui combat contre les causes morbides et qui tend à réparer les désordres que celles-ci causent dans l’organisme; le médecin doit l’aider, la diriger, mais ne jamais la combattre. « La nature, dit-il, est comme le joueur de viole dont la musique conduit et règle les danseurs; nous, médecins et chirurgiens, nous sommes les danseurs et nous devons danser en mesure, quand la nature joue de la viole. »

11 combat également avec force l’usage de la diète chez les blessés et recommande de leur faire prendre de la nourriture et du vin, pour entretenir leurs forces. Mondeville considère la ligature des artères

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comme une pratique courante dans les amputations et il recommande de* ne jamais la négliger. Il ne craint pas de donner des conseils humoristiques sur la pratique de la chirurgie; exposées avec un cynisme assez spirituel, ces recommandations ne sont pas sans saveur; en voici une qui témoigne d’une grande expérience de la vie : « Ne dîne jamais chez un de tes malades, s’il te doit quelque chose, mais va plutôt dîner à l’auberge, sans cela le malade déduira son hospitalité de ta note d’honoraires ». Les Salernitains conseillaient aussi, avec plus de brutalité, de ne jamais différer l’envoi de la note d'honoraires : « Dum dolet, accipe », « pendant que le malade souffre, prends tes honoraires », disaient-ils cyniquement. Ces conseils de prudence ont été certainement écoutés par les contemporains; l’habitude de se faire payer les honoraires d’avance a été longtemps en usage chez les chirurgiens du xixe siècle (et je ne suis pas certain qu’elle ne soit pas suivie quelquefois encore aujourd’hui); en tout cas, on voit que cette façon de procéder, qui est évidemment un peu cavalière et souvent désobligeante pour le client, remonte bien loin dans le passé.

Guy de Chauliac (1300-1370), né dans le Gévaudan, étudia à Toulouse, à Montpellier, à Paris, ainsi qu’à Bologne où il apprit l’anatomie d’un certain Bertruccio, élève de Mondino, dont je reparlerai un peu plus tard. 11 était maître en médecine de l’Université de Montpellier; Guy de Chauliac fut certainement le chirurgien le plus érudit du xiv° siècle; il vécut longtemps à Avignon,, où il était attaché à la personne des papes Clément VI, Innocent VI et Urbain V. Il écrivit un « Inventorium » ou « Chirurgia Magna » en 1363. Cet ouvrage fut traduit en français en 1478 et parut à Lyon sous le nom de « La pratique en chirurgie du maistre Guidon de Chauliac » ; réimprimé souvent, abrégé sous le nom de « Les fleurs

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du grand Guidon » ou le « Guidon de) Chirurgie » (par calembour, guidon signifiant alors guide, directeur) ; l’ouvrage de Guy de Chauliac (dont Nicaise a donné également une belle édition en 1890) eut une vogue universelle jusqu’à l’apparition du livre d’Ambroise Paré et servit longtemps de bréviaire aux apprentis chirurgiens.

Comme chirurgien, Guy de Chauliac attachait une grande importance à l’anatomie; il fut l’un des premiers à reprendre aux opérateurs ambulants, les opérations de hernie et de cataracte : mais, détail intéressant et qui prouve l’humble niveau auquel était descendue la chirurgie à cette époque, même chez ses plus illustres représentants, Guy de Chauliac ne faisait qu’exceptionneilemént et avec timidité l’opération de la taille que seuls les opérateurs ambulants, les « coureurs » comme les appelle Guy de Chauliac, continuaient à pratiquer. Du reste Guy de Chauliac recommandait la castration dans la cure de la hernie. Guy de Chauliac donne aussi le conseil de traiter les fractures par la suspension du membre dans une sorte de hamac et dans les cas de fracture du fémur d’ajouter à cette suspension l’extension continue au moyen d’une poulie et de poids. Ce procédé excellent fut oublié pendant cinq siècles et revint en France, par la voie détournée de l’Amérique du Nord, vers le milieu du xixe siècle. Malheureusement Guy de Chauliac fut un réactionnaire, à propos de la question si importante de la suppuration nécessaire des plaies. Alors que Mondeviiie, comme nous l’avons vu, affirmait que la suppuration et la réunion par seconde intention, n’étaient nullement indispensables pour obtenir une bonne cicatrisation des plaies accidentelles ou opératoires et que même cette suppuration était nuisible, Guy de Chauliac est d’un avis contraire : aussi, comme les Arabes et les galénisants, il préconise les baumes, les pommades et

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aussi les pansements fréquents : son autorité qui fut grande et durable, consolida cette pratique détestable qui régna en maîtresse, pour le plus grand malheur des blessés, jusqu’à la révolution chirurgicale du xixe siècle.

Je pourrais encore citer le chirurgien anglais John of Arderne (né en 1306) qui fut certainement un praticien remarquable; il a laissé un traité de la « fistule à l’anus » (1376) qui a été réédité, il y a quelques années, par sir d’Arcy Power. A lire ce traité remarquable, accompagné d’amusantes figures, on voit qu’Aderne savait bien pratiquer cette opération et la faisait en somme d’une façon très correcte : malade en position de la taille, incision au bistouri de la fistule en suivant hardiment tous ses trajets jusqu’à leur extrémité : arrêt du sang en comprimant avec une éponge : enfin pansement à plat, en évitant les substances irritantes et les pommades; c’est en somme ce que nous faisons encore aujourd’hui dans la plupart de ces cas et tous les conseils d’Arderne sont excellents.

Dans les Pays-Bas, le chirurgien marquant du xive siècle fut Jean Ypermàn (1295-1351), qui avait été élève de Lanfranchi à Paris. Il publia une « Chirurgie » qui fit autorité dans les Flandres pendant de longues années; on retrouve dans ce livre, qui fut réédité en 1863 par Broeckx, l’enseignement chirurgical classique de Lanfranchi et des maîtres italiens, de bonnes descriptions de la trépanation du crâne, de l’opération du bec de lièvre, par avivement et suture, du traitement des plaies causées par les flèches.

L’étude préalable de l’anatomie devant être toujours associée à la pratique d'une chirurgie digne de ce nom, il nous faut décrire sommairement quel était

l’état de l’enseignement de l’anatomie humaine au Moyen Age. Notons tout d’abord, que la dissection fut sévèrement interdite jusqu’en 1240, date mémorable dans l’histoire de l’anatomie, car cite commémore la publica ion d’un édit de l’empereur Frédéric II par lequel fut autorisée la dissection du cadavre humain. Jusqu’à cette date, l’anatomie enseignée est plus ou moins celle de Galien : les exercices de dissection, à Salerne par exemple, se font sur des animaux, surtout le porc. Le premier anatomiste du Moyen Age qui ait fait des dissections humaines et dont le nom soit resté, c’est Mondino de Luzzi (Fin du xnie siècle) qui enseigna à Bologne, où il laissa des élèves, dont ce Bertuccio qui fut le maître de Guy de Ghauliac (v. p. 135). L’ « Anathomia » de Mondino, en latin, parut en 1316; elle eut plus de trente éditions et traductions et resta classique jusqu’au début du xvie siècle. Bien que remplie d’erreurs grossières, cette anatomie marque cependant un grand progrès sur les ouvrages précédents qui ne sont que des copies plus ou moins informes de Galien et des Arabes. Depuis Mondino jusqu’à la Fin de la Renaissance, l’Italie du nord restera la terre classique de l’anatomie ; c’est là que Vésale, venu des Flandres, disséquera et professera; c’est là que tout le xvie siècle apprendra, l’anatomie : il ne faut pas oublier de le rappeler, car c’est un des plus beaux titres de gloire de l’Italie, en ce qui concerne les sciences naturelles et 1a, médecine.

D’après Mondino, la dissection du cadavre doit commencer par l’abdomen, qui renferme les organes qui s’altèrent vite : en décrivant l'ouverture de l’abdomen, Mondino parle delà structure de la paroi de l’abdomen, des opérations de hernie et de celle de la taille;, c’est là en germe, on le voit, notre anatomie chirurgicale ou topographique moderne, qui ne reçut de sérieux développements, que bien plus tard

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(Lieutaud, fin de xvmü siècle). Mondino décrit les viscères abdominaux et thoraciques, le cœur surtout et termine par l’ouverture du crâne et l’étude de son contenu. Citons un trait bien caractéristique de l’époque et qui à ce titre mérite d’être rapporté. Mondino dit, en parlant de l’anatomie de l’oreille, que l’os « temporal » serait mieux compris, si on le dépouillait complètement de ses parties molles en le faisant bouillir (procédé excellent et qui est meme le seul commode pour bien préparer les squelettes); mais comme c’est là une pratique sacrilège, il ne faut pas le faire [sed propter peccalum, dimittere comuevi). Rien ne peut mieux montrer que cette réflexion naïve de l’anatomiste italien du xive siècle, combien les superstitions religieuses avaient marqué d’une empreinte profonde l’esprit des hommes de ce temps.

Notons aussi, en passant, que c’est au début du xive siècle que nous trouvons signalée la première autopsie, faite en 1302 à Bologne par Guillaume de Varignana, dans un cas où l’on soupçonnait l’action du noison. C’est du reste celte idée fixe de trouver

JL

les traces du poison dans l’intérieur du corps d’un individu mort d'une façon suspecte qui fit pratiquer si souvent les autopsies pendant tout le xvie et le xviie siècle; on comprend d’ailleurs facilement que ces autopsies du passé, à une époque où l’anatomie normale était à peine ébauchée, devaient avoir à peu près la même valeur que celles faites à la suite des ordalies, chez les sauvages, dont j’ai déjà parlé plus haut. Mais l’idée de vérifier la cause de la mort par une dissection du cadavre était tout de même une bonne idée et quatre siècles plus tard, c’est en multipliant les dissections post morlem et en les comparant à l’histoire clinique des malades que l’illustre Morgagni établira la méthode anatomoclinique et avec elle l’une des bases les plus sûres de la médecine scientifique moderne. Ces autopsies judi-

l’évolution de la chirurgie

ciaires furent pratiquées souvent à Sienne à partir de 1384 et à Montpellier à partir de 1376; dans cette célèbre école, des dissections publiques étaient déjà faites plusieurs fois par an dès cette époque : à Paris, ces mêmes dissections en public ne furent régulièrement instituées qu’un peu plus tard, à partir de ia fin du xve siècle (1478); mais, comme le remarque très judicieusement Neuburger, ces dissections publiques, si rares et faites devant une assistance nombreuse qui regardait de loin et ne devait par conséquent pas voir grand’chose, n’avaient en somme qu’une valeur didactique des plus médiocres : elles n’étaient guère qu’un ornement surajouté aux études médicales qui restaient et resteront bien longtemps encore presque uniquement théoriques et dogmatiques.

Il est très important pour notre sujet de signaler la création à Paris, probablement aux environs de 1268, de la confrérie de Saint-Côme par l’élite de la corporation des chirurgiens-jurés de cette ville. Ceux-ci se trouvèrent ainsi divisés en barbiers-chirurgiens, ayant la cléricature, encore appelés chirurgiens de robe longue et en barbiers-chirurgiens laïques ou chirurgiens de robe courte : ceux-ci sont de simples ouvriers généralement illettrés, qui se contentent de raser, de faire des saignées et de soigner les « clous, anthrax, bosses et charbons »; leur enseigne est un écusson avec trois plats à barbe, tandis que les premiers ont comme armoiries trois boîtes à onguent : la différence est notable, comme on voit. Cette scission des chirurgiens en deux classes qui ne vont cesser de se quereller pendant des siècles, fut certainement très fâcheuse au point de vue du progrès de la chirurgie. Au xiv6 siècle, des décrets royaux (1311-1352-1364) rendus évidemment sous la pression des clercs et des docteurs de l’Université de Paris, interdisaient aux chirurgiens laïques ou de robe courte, l’exercice de la chirurgie, à moins qu’ils n’aient passé un examen

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devant le jury composé de chirurgiens de robe longue. En 1372, Charles Y cependant redonna aux barbierschirurgiens laïques l’autorisation de traiter les plaies sans être inquiétés par les chirurgiens de robe longue ; ce décret, semble-t-il, fut rendu en faveur du barbier du roi, qui était chirurgien de robe courte.

On voit là le début des luttes qui devinrent plus tard si âpres entre médecins et chirurgiens, au xvne siècle surtout, et sur lesquelles j’aurai l’occasion de revenir un peu plus longuement à propos de la fondation de l'Académie royale de chirurgie en 1731 (v. p. 203).

En 1140, Roger de Sicile publia un édit qui interdisait, dans ses états, la pratique de la médecine et de la chirurgie à quiconque n’aurait pas satisfait à certains examens. Son petit-fils, le grand et libéral Frédéric II, en 1224, rendit une ordonnance qui précisait et renforçait l’édit de son grand-père. Cet édit de Frédéric II montre une organisation très complète des examens, tels qu’ils se passaient à l’École de Saîerne ; pour obtenir le droit d’exercer la médecine et la chirurgie, le candidat devait avoir, pendant trois ans, étudié la logique, pendant cinq ans, la médecine et la chirurgie, et pendant un an pratiqué sous les ordres d’un médecin instruit : si le candidat désirait une licence spéciale pour la chirurgie, il devait faire la preuve qu’il avait étudié, au moins pendant un an, la chirurgie et l’anatomie : car, dit le décret, s’inspirant d’un passage de Galien « sans l’anatomie, une incision ne peut être faite avec sécurité, ni une fracture bien réduite ». Les gradués de l’École de Salerne, qui avaient satisfait à ces examens rigoureux, étaient partout très estimés au Moyen Age et il semble que le terme de « docteur en médecine » leur ait été pour la première fois appliqué par Gilles de Corbeil.

Nous voyons ici apparaître dans l’histoire la réglementation de l’exercice de la médecine et de la chi-

i/évolution de la chirurgie

rurgie par le pouvoir central, avec contrôle exercé sur la délivrance des diplômes : c’est un fait intéressant à signaler dans l’histoire de la médecins et de la chirurgie au Moyen Age. Nous avons vu déjà qu’il- ne semble pas que quelque chose d’analogue ait existé dans l’antiquité classique ; du moins nous ne possédons aucun document qui l’établisse.

Si cette réglementation eut ses avantages, elle eut aussi ses inconvénients qu’il importe de signaler : elle a certainement relevé le prestige du médecin, qui était nécessairement un homme instruit après avoir satisfait à ces examens ; mais elle a eu aussi une influence en somme plutôt fâcheuse sur le développement de la science médicale et chirurgicale proprement dite. En effet, les examens et les études préalables étaient alors presque uniquement théoriques 5 ce que l’on apprenait, ce n’était guère qu’un fatras assez indigeste de débris d’Hippocrate, de Galien et des Arabes, c’est-à-dire à tout prendre assez peu de chose. Gomme d’autre part, les études étaient chères et iongues, il est évident que bien des hommes de talent ont été ainsi écartés des hautes situations médicales qui restaient l’apanage de docteurs traditionalistes, fidèles à la science classique.

Il en sera ainsi jusqu’à l’époque de la Renaissance et même alors nous verrons un praticien de la valeur d’Ambroise Paré avoir à soutenir des luttes pénibles pour être reconnu des médecins et chirurgiens diplômés parce qu’il n’avait pas d’instruction théorique et ignorait le latin. Pendant tout le Moyen Age, la chirurgie était considérée comme un art manuel et le chirurgien par conséquent comme un simple artisan : au contraire la médecine était un art libéral et la profession de médecin était noble; le chirurgien devait être subordonné au médecin dans tous ses actes et n’agissait que par son ordre et sous son contrôle; nous verrons combien il fallut de temps

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pour que cette conception du rôle du chirurgien fût enfin reconnue comme fausse et contraire à l’intérêt des malades.

Nous possédons dans les miniatures des manuscrits du Moyen Age, des documents curieux, sinon très instructifs dans le détail, sur la pratique de la chirurgie au Moyen Age. Une remarquable collection de ces miniatures a été publiée en 1914 par Sudhoff. On voit représentés, sur ces miniatures qui sont souvent charmantes d’exécution, des chirurgiens faisant des opérations d’hémorroïdes, de fistule anale, de polypes du nez, de trépanation, d’ablation des projectiles, posant des ventouses et des cautères, pratiquant des saignées. Ces dernières sont très en honneur et très souvent figurées dans les manuscrits médiévaux : on faisait la saignée suivant le pronostic « zodiacal » : on devait saigner telle ou telle veine suivant qu’on se trouvait dans tel ou tel mois de l’année : ces schémas de saignées zodiacales nous permettent de nous rendre compte de la puérilité solennelle et burlesque de la médecine de cette époque qui est d’ailleurs en filiation directe avec celle de Molière et au fond n’en diffère que fort peu.

La profession de chirurgien ne laissait pas d’ailleurs que d’être assez dangereuse à exercer, au Moyen Age. Cela était vrai surtout pour les chirurgiens ambulants dont l’audace était souvent supérieure à la science : ils risquaient d’être mis à mort en cas d’insuccès, comme le chirurgien oculiste qui en 1337 échoua dans le traitement d'une affection oculaire du roi Jean de Bohème et fut, sans plus de façons, jeté dans l’Oder. Par contre, les honoraires chirurgicaux étaient souvent élevés quand il s’agissait de chirurgiens éminents : c’est ainsi que d’après d’Arcy Power, John of Arderne (dont j’ai déjà parlé plus haut) demandait cent shillings comme prix minimum pour une opération de fistule anale (ce

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qui représente au moins deux mille cinq cents francs de nos jours), et quarante livres sterling, soit de vingt à vingt-cinq mille francs, quand il s’agissait de gens riches.

On voit que nous n’exagérions rien, en disant, au début de ce chapitre, que la chirurgie du Moyen Age est bien médiocre et comme retombée en enfance. Les conditions matérielles où elle s’exerçait n’étaient d’ailleurs pas faites pour lui permettre de se développer ni de progresser beaucoup. Dans les grandes villes, les chirurgiens de robe longue, étaient instruits théoriquement, si l’on entend du moins par instruction, la connaissance d’un amas assez informe de notions empruntées à des textes anciens, souvent mal traduits et encore plus mai compris; ils avaient quelques vagues notions d’anatomie toujours assez fantaisistes et toutàfait exceptionnellement acquises par la dissection du cadavre humain; ces chirurgiens, clercs et dogmatiques, étaient relativement peu nombreux et en générai fort timorés; iis redoutaient l’acte opératoire parce qu’ils étaient clercs et craignaient beaucoup de compromettre leur réputation par un échec, lorsqu’ils étaient appelés à soigner des malades d’une haute situation sociale.

A côté de ces chirurgiens clercs, ou de robe longue, les barbiers chirurgiens de robe courte, qui sont d’une ignorance presque complète, du moins au point de vue de la science du temps, font toute la chirurgie courante, les saignées, les cautérisations, le traitement des plaies et des fractures : ils sont généralement méprisés et plus ou moins gênés dans l’exercice de leur profession par les chirurgiens « savants » qui les jalousent et les surveillent.

Il existe enfin une classe de chirurgiens, certainement les plus remarquables de tous au point de vue

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technique; ce sont les opérateurs ambulants, les « coureurs » qui vont de ville en ville, de château en château, comme l'arracheur de dents de nos foires autrefois; ils exercent, à leurs risques et périls, un métier qui est parfois lucratif, mais qui, en revanche, peut être aussi très dangereux; en cas d’échec, ces vagabonds que ne protège aucun diplôme, aucun statut corporatif comme celui des chirurgiens jurés des grandes villes, sont parfois fort lestement pendus ou jetés à la rivière par un seigneur mécontent de leurs soins. Et cependant, ce sont ces chirurgiens ambulants qui sont de beaucoup les plus hardis et les meilleurs opérateurs du temps : ce sont eux en effet, qui, à cette époque, pratiquent encore la « grande » chirurgie, c’est-à-dire alors la lithotomie, la cataracte et les opérations de hernies. Ils ont des méthodes secrètes, transmises de père en fils, comme ces chirurgiens italiens dont j’ai parlé plus haut (v. p. 133); ils ont de bons outils et la main sûre : quand ils réussissent, ils peuvent arrondir joliment leur bourse, mais gare aux échecs, car ceux-ci peuvent coûter très cher. Quand on y réfléchit, on comprend que ce sont pourtant ces chirurgiens ambulants qui sont dans les meilleures conditions pour réaliser des progrès : le risque extrême fait que l’homme déploie toutes ses qualités d’ingéniosité et d’adresse; au contraire les ânes savants et titrés des grandes villes vivent dans une stérile routine. Il faudra un changement complet dans l’organisation des études pour que les chirurgiens de robe longue deviennent à leur tour des opérateurs d’une valeur égale à celle de ces chirurgiens ambulants qui ont conservé directement, par la pratique, les traditions de la grande chirurgie de l’antiquité : c’est ainsi que nous verrons Pierre Franco et Ambroise Paré, au xvie siècle, être bien plus des descendants de ces opérateurs ambulants que des chirurgiens de robe longue.

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