Même manœuvre (d’après Ambroise Paré
Ces dessins sont en liaison directe avec ceux qui illustrent les manuscrits byzantins et remontent probablement . à Appolonius de Kition (Ier siècle après
une légende s’est formée autour d’Ambroise Paré. On lui attribue souvent par exemple la découverte de la ligature des artères, pour arrêter le sang dans les cas de blessure accidentelle ou opératoire de ces vaisseaux. Rien n’est plus inexact, si l’on présente les faits de cette façon schématique et sommaire. La ligature des vaisseaux, divisés pendant une opération, est décrite, comme une pratique courante, par les chirurgiens grecs dont Celse est le compilateur (v. p. 94j ; il suffit de se reporter aussi à l’opération d’anévrisme décrite par Antyllus (v. p. 108) pour être bien convaincu que la ligature des artères était parfaitement connue des chirurgiens de l’antiquité. Cette pratique est également recommandée par plusieurs auteurs d’ouvrages chirurgicaux du Moyen Age, par exemple par Roger de Païenne (v. p. 130) et par le chirurgien italien Bertapaglia qui .vivait au xve siècle. Ce Bertapaglia recourait même à un procédé de ligature des vaisseaux très ingénieux et très recommandable; il traversait le vaisseau une fois dénudé avec une aiguille et faisait ensuite de chaque côté une ligature; l’ensemble de cette ligature double ne pouvait glisser, puisque le fil était maintenu par son passage à travers les tissus. C’est un procédé auquel on peut avoir recours encore de nos jours dans certains cas d'hémostase difficile; nous l’ u ti lisons aussi d’une façon courante pour les ligatures de pédicules vasculaires un peu épais ou de sac herniaire : on attribue souvent la découverte de ce procédé de ligature à tel ou tel auteur moderne, alors qu’un chirurgien italien mort én 1463, le décrit déjà exactement et le recommande!
11 est donc absolument certain qu’Ambroise Paré n’a pas « découvert » la ligature des artères pour assurer l’hémostase : mais il faut reconnaître qu’à son époque, cette pratique était en somme peu employée, surtout dans les amputations que les chirurgiens
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d’armée étaient à peu près les seuls à pratiquer : le mérite d’Ambroise Paré reste donc très grand d’avoir su montrer, par son expérience personnelle, que les moignons d’amputation guérissaient tout aussi bien, sinon mieux, quand on liait les vaisseaux coupés sur le moignon que si l’on employait le fer rouge ou des caustiques chimiques pour arrêter le sang, ce qui était alors la pratique presque universelle des chirurgiens d’armée.
De même dans le traitement des plaies par « arquebusade », Paré supprima l’un des premiers les pratiques barbares de ses devanciers qui se croyaient obligés de cautériser profondément les plaies par le fer rouge ou l'huile bouillante. Rien ne peut mieux montrer la supériorité d’Ambroise Paré que de décrire sommairement quelle était la manière habituelle de traiter ces plaies à son époque. Le livre « Buch der Wund-Artzney », de Brunschwig, paru à Strasbourg en 1499 (et notons-le, déjà écrit lui aussi en langue allemande), semble contenir les premières descriptions publiées de plaies par arme à feu : l’auteur considère que ces plaies sont empoisonnées ; en conséquence il recommandait de faire évacuer le poison par la cautérisation au fer rouge, qui provoquait une suppuration abondante, avec laquelle le « poison » s’éliminait. -Remarquons que celle idée de considérer les plaies par arme à feu comme empoisonnées, si elle est inexacte au point de vue de la science actuelle, n’est pas du tout absurde, comme on l’a dit quelquefois, sans réflexion suffisante. Ce que traduisait évidemment l’expression incorrecte de « poison », pour les chirurgiens de celte époque, c’était l’évolution grave de ces plaies par arme à feu comparée à la simplicité relative de la guérison que l’on observait dans la plupart des cas de plaies par arme blanche : je ne parle ici naturellement que des plaies des membres, les seules intéressantes dans l’espèce,
puisque les plaies pénétrantes des cavités viscérales (thorax ou abdomen) étaient alors presque toutes mortelles, qu’elles fussent produites par une arme blanche ou un projectile d’arquebuse. Il n’est pas contestable, quand on connaît par expérience la gravité des plaies des membres causées par des gros projectiles très traumatisants (comme i étaient justement ceux que l’on employait au xve et au xvie siècles), que la surprise des chirurgiens habitués à soigner des plaies par coups d’épées et de lance, dut être grande en voyant les complications d’infection à type gangréneux qui se produisent si souvent dans ce cas : il est donc tout à fait naturel qu’ils aient attribué ces accidents à un « empoisonnement » de la plaie. Leur erreur de traitement consistait à ajouter à la gravité de la plaie, l’action destructive d’une brûlure par le fer rouge ou l’huile bouillante; le très grand mérite de Paré fut justement de bien observer et de voir que, sans recourir à cette cautérisation profonde, inutile et douloureuse, on pouvait, en débridant au bistouri, en enlevant le projectile avec des pinces tire-balles et en mettant une « tente » (c’est-àdire une mèche), dans la plaie pour la drainer, on pouvait obtenir des résultats au moins aussi bons qu’avec le traitement classique que nous voyons préconisé par Gersdorff, dans son « Feldtbuch der Wund-Artzney », paru en 1517 à Strasbourg.
Ambroise Paré rejeta aussi, comme une pratique inutilement mutilante, la castration considérée comme nécessaire par la plupart des « herniotomistes » ambulants du Moyen Age et par Guy de Ghauliac, lui-même. Il montra que l’on pouvait très bien opérer les hernies, sans recourir à la, suppression du testicule, en ménageant le cordon spermatique. Dans ce cas encore il fit preuve de bon sens clinique et n’hésita pas à repousser une pratique inutile et barbare, bien qu’elle fût unanimement admise par ses
LA CHIRURGIE DE LA RENAISSANCE
contemporains et ses prédécesseurs. Paré inventa aussi et surtout perfectionna plusieurs instruments, surtout les pinces tire-balles et les daviers et vulgarisa l’usage des bandages pour contenir les hernies volumineuses : on trouve également dans son ouvrage la description de plusieurs appareils de prothèse pour les amputés ou mutilés (après des sections nerveuses
Fig. 35- — Malade en position de la taille, lié et maintenu par deux aides (d'après Ambroise Paré. 1573).
par exemple) qui montrent que la chirurgie orthopédique était bien plus avancée à cette époque (milieu du xvie siècle) qu’on ne pourrait le croire. D’ailleurs la main de fer de Gôtz de Berlichingen, qui date de la même épe itie (1504), est bien connue, et Pline, dans son histoire naturelle, raconte que l’aïeul de Catilina qui avait perdu une main pendant la seconde guerre punique, s’en était fait faire une en fer : ces « prothèses » n’étaient donc pas une nouveauté, mais elles
l’évolution de la chirurgie
étaient fort rarement employées et leur prix élevé n’en permettait l’acquisition qu’aux grands seigneurs.
Le mérite d’Ambroise Paré fut donc certainement considérable et son influence, de son temps et dans la suite, des plus heureuses sur l’évolution de la chirurgie. Tout d’abord, par sa haute valeur morale, il donna un très bel exemple de dignité et d’honnêteté professionnelles à ses contemporains : il montra que l’on pouvait être un chirurgien habile et très heureux dans ses opérations, sans être pour cela un charlatan ou un thaumaturge comme Paracelse, par exemple. En second lieu, il écrivit en français, rendant ainsi son œuvre accessible à tous ceux qui ne possédaient pas ou mal les langues anciennes, ce qui était justement le cas de beaucoup de chirurgiens à cette époque; il vulgarisa, dans le sens élevé du mot, la chirurgie et son exemple, suivi par tous après lui, contribua certainementtrès heureusement à répandre en France, l’enseignement écrit de la chirurgie. 11 montra aussi, par son solide bon sens et son succès qu’un simple barbier-chirurgien, sans instruction livresque étendue, ignorant des langues anciennes et pourvu seulement du bagage traditionnel qu'il avait recueilli au cours de ses années d’apprentissage studieux et de son « internat » à l’Hôtel-Dieu de Paris, pouvait parvenir à la plus haute situation chirurgicale de son temps, grâce à son mérite personnel et parce qu’il avait consciencieusement appris son métier à la seule école où l’on puisse vraiment l’apprendre, c’est-à-dire par la pratique. 11 prouva enfin par son exemple que la tradition des prédécesseurs immédiats et l’autorité des anciens étaient loin d’être infaillibles, qu’il fallait prendre ce qu’il y avait de bon chez eux (c’est-à-dire ce que l’expérience personnelle et l’observation longtemps suivie prouvaient être réellement bon), mais qu’il ne fallait pas hésiter à rejeter leurs préceptes quand l’expérience les montrait en défaut.
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Si « le grand Hippocrate » avait dit, par exemple, dans un aphorisme célèbre, que « ce que le fer ne peut guérir, le feu le guérira », il fallait savoir regarder ce précepte, qui avait eu longtemps force de loi, comme tout à fait discutable et ne pas hésiter à le condamner si l’expérience démontrait qu’il était faux, au lieu de l’appliquer sans réflexion et à tout propos. De même, en faisant la ligature des vaisseaux sur la tranche du moignon, pour arrêter le sang après une amputation, Ambroise Paré retrouve la technique des chirurgiens grecs qui, quinze siècles avant lui, faisaient de la bonne et saine chirurgie, en recourant au moyen le plus simple, s’en s’embarrasser eux aussi d’idées préconçues sur la puissance curatrice du feu.
Mais à côté d’Ambroise Paré, il est indispensable de citer quelques autres chirurgiens remarquables du xvie siècle : Béranger de Garpi, anatomiste et chirurgien, qui pratiqua en 1517 une hystérectomie vaginale pour prolapsus, Mariano Santo di Barletla chirurgien napolitain qui semble avoir eu le premier l’idée de faire et fit avec succès la lithotomie par incision médiane du périnée (1535) et surtout Tngliacozzi (1516-1599), de Bologne, qui, en 1597, publia à Venise son célèbre traité sur les greffes et autoplasties (De curtorum chirurgia per insitionem). L’opération qui est depuis connue en chirurgie sous le nom de greffe par la « méthode italienne » et dans laquelle on emprunte le lambeau cutané qui va remplacer le nez coupé ou détruit, à la face antérieure de l’avant-bras est admirablement décrite dans l’ouvrage de Tagliacozzi, illustré de belles planches : on y voit en particulier le dessin d’une « jaquette de cuir rigide » qui permettait de maintenir en bonne position l’avantbras rapproché du nez pendant le temps nécessaire à la prise de la greffe, c’est-à-dire quinze ou vingt jours au moins. Cette opération, très ingénieuse et qui est encore employée, non seulement pour le cas spécial
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de la réfection du nez, mais aussi pour beaucoup d’autres réparations autoplastiques, semble avoir été pendant les xve et xvic siècles une de ces opérations secrètes que des chirurgiens spécialistes pour la réfection des nez coupés (les Branca de Catarie, par exemple) se transmettaient de père en fils : à cette époque une indication fréquente de ces opérations était fournie par les mutilations du nez que s’infligeaient les duellistes italiens souvent plus soucieux de se défigurer que de se tuer.
Tagliacozzi ne fut pas compris de ses contemporains ; des chirurgiens de valeur comme Fallope, par exemple, se moquèrent de lui; le clergé s’en mêla, trouva l’opération attentatoire à la toute-puissance céleste, comme étant en quelque sorte une imitation du modelage de l’homme par Dieu, et les restes de Tagliacozzi furent exhumés et enterrés dans un lieu non consacré. La chirurgie autoplastique tomba dans le discrédit le, plus complet jusqu’au début du xixe siècle où nous la verrons renaître avec Roux et Diefïenbach. Si les Branca étaient détenteurs de secrets concernant la chirurgie réparatrice de la face, les Norsini (v. p. 133) étaient spécialistes en herniotomie et en lithotomie. En France les Go ! Lot chirurgiens ambulants ne faisaient eux aussi que la taille ; un Col io t pratiqua, dit-on, la taille devant le roi Louis XI sur un archer de Bagnolet ; mais cette histoire est bien suspecte, ne serait-ce qu’à cause du nom même de cet archer qui est, comme on sait, un personnage ridicule, une sorte de matamore-, souvent cité dans les ouvrages de la fin du Moyen Age. En tout cas c’est à ces chirurgiens qui, depuis le Moyen Age, se transmettaient ainsi leurs secrets de famille pour les opérations les plus difficiles de l’époque et obtenaient de nombreux succès, que se rattache Pierre Franco, né à Turriers en Provence ; élève d’un opérateur pour hernies, il fut exilé en Suisse, peut être comme huguenot. 11 a
Fig. 36. — Disposilion du corset de cuir, nécessaire pour maintenir en bonne position' la greffe, après l'opération de la rhinoplastie (d’après Tagliacozzi, 1597)-
publié à Orange en 1556 un « Traité des herniés », réédité en 1895 par Nicaise. Franco a fait plus encore que Paré pour réhabiliter les opérations de hernies, de taille vésicale et de cataracte; c’était un opérateur très habile et très heureux dans ses résultats : il semble bien avoir eu le premier l’idée d’ouvrir la vessie, en passant au-dessus du pubis, opération hardie à cette époque et qui n’entra définitivement dans la pratique qu’après la Révolution chirurgicale du xixe siècle, vers 1880, pour se substituer définitivement aux tailles périnéales.
D’après ce que Ton peut conclure de la lecture de ses œuvres, Franco pratiquait couramment la cure radicale des hernies ; il conservait le testicule ; quand le sac était trop adhérent aux organes voisins, il le laissait en place, mais fermait le péritoine par des sutures; il liait et coupait l’épiploon après l’avoir cautérisé. Il parle, le premier semble-t-il, de la hernie crurale et décrit avec soin les adhérences de l’intestin au sac herniaire.
Dans l’opération de la taille périnéale, les progrès réalisés par Franco sont considérables ; il décrit la taille latérale sur un conducteur introduit dans l’urètre, avec section du col de la vessie au moyen d’un rasoir à deux tranchants, introduction d’un gorgeret et saisie du calcul avec des tenailles à branches doublement croisées qu’il a inventées et qui sont les « tenettes » à calcul encore employées aujourd’hui. Il inventa la taille hypogastrique dans des circonstances assez dramatiques qu’il raconte ainsi : « Je réciteray ce que une fois m’est advenu voulant tirer une pièrre à un enfant de deux ans environ : auquel ayant trouvé la pierre de la grosseur d’un œuf de poule, à peu près, je fey tout ce que je peu pour la mener bas : et voyant que je ne pouvoye rien avancer par tous mes efforts, avec ce que le patient était merveilleusement tormenté, et aussi les parents
LA CHIRURGIE DE LA RENAISSANCE
désirant qu’il mourut plutôt que de vivre en tel travail, joint aussi que je ne vouloye pas qu’il me fut reproché de ne l’avoir seu tirer (qui estoit à moi grande folie), je déliberay, avec l’importunité des pères, mères et amis, de couper le dit enfant par dessus l’os pubis, et fut coupé sur le pénil, un peu a côté et sur la pièrre, car je levois celle avec mes doigts qui estoyent au fondement ; et d’autre côté en la tenant subjette avec les mains d’un serviteur qui comprimoit le petit ventre au-dessus de la pièrre, dont elle fut tirée hors par ce moyen, et puis après le patient fut guary et la plaie consolidée ». Ce passage indique à merveille le sang-froid et l’ingéniosité du chirurgien créateur qui, au milieu d’une opération difficile et en présence de la famille qui F « importune », sut se tirer d’affaire, en inventant un procédé opératoire entièrement nouveau. Franco est certainement un des grands noms de la chirurgie à l’époque ' de la Renaissance et il est à certains égards au moins l’égal d’Ambroise Paré.
Il faut encore mentionner le chirurgien suisse Würtz (1514-1575) né à Zurich ; il visita Padoue et Rome et se fixa dans sa ville natale. Il subit l’influence de Paracelse, son aîné de vingt ans, et publia en 1563 sa chirurgie, qui est écrite en allemand. Il s’élève vigoureusement dans son ouvrage, contre les chirurgiens de son temps qui saignent trop souvent les malades, qui sondent et tourmentent les plaies et surtout amputent trop souvent ; il recommande beaucoup aux chirurgiens l’étude de l’anatomie, « ignorée, dit-il, des chirurgiens allemands à son époque ». Son ouvrage qui eut une grande influence dans les pays de langue allemande, est rempli de conseils judicieux émanant d’un homme qui s’est instruit lui-même par la pratique, comme Paré et Franco, beaucoup plus (heureusement pour lui) que par l’étude des auteurs anciens, dont les opinions
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souvent contradictoires et fort peu explicites, ne pouvaient être d’un bien grand secours dans l’étude d’une technique pratique comme la chirurgie.
La chirurgie du xvne siècle nous semblera assez maigre en comparaison de celle du xvie ; nous ne trouvons en effet à cette époque aucun homme représentatif de l’envergure d’Ambroise Paré, ni de créateurs comme Franco. Notons cependant, en Italie, Zambeccari, un élève du grand naturaliste Redi (1624-1694) : on sait que Redi montra le premier par une expérience cruciale que les asticots ne se développent pas, comme tout le monde le pensait alors, en suivant Aristote, spontanément dans la viande en putréfaction, mais sont tout simplement des larves de mouches; cependant il est amusant de remarquer que cette observation n’avait pas échappé à l’œil attentif et pénétrant des Grecs, puisque nous lisons dans l’Iliade, le remarquable passage suivant (Iliade ch. XIX v. 23 et s.). « Mais prends bien garde que les mouches ne viennent pas se poser sur les blessures du fils courageux de Menætios, et n'y engendrent des vers et ne fassent pourrir le cadavre dont la vie s’est échappée ! » Zambeccari semble avoir été le créateur de la « chirurgie expérimentale », comme l’a remarqué Neuburger - il pratiqua en effet avec succès, sur des chiens l’ablation de la rate, du rein, de la vésicule biliaire, d’un fragment de pancréas et de foie, et de segments d’intestin. Mais l’heure de cette chirurgie expérimentale n’était pas encore venue et l’exemple de Zambeccari ne fut suivi par personne. En Allemagne, Fabrice de Ililden (1560-1624) joua avec Würtz, un rôle considérable dans l’établissement d’une chirurgie sérieuse basée sur une anatomie et une clinique correctes : dans
LA CHIRURGIE AU XVIIe SIÈCLE
son livre sur la gangrène et le sphacèle paru à Cologne en 1593, il recommande l’amputation de cuisse dans les cas de gangrène : il faisait l’hémostase préventive du membre par une ligature en masse, serrée au moyen d’un morceau de bois, procédé qui contient en germe l’idée du tourniquet de H. Petit. Il publia de nombreuses observations intéressantes, entre autres celle d’un éclat de fer retiré de l’œil au moven d’un aimant. De même Purmann (1649-1711), chirurgien de l’armée de Brandebourg, est considéré par les écrivains allemands, comme Pun des créateurs chez eux, de la chirurgie scientifique ; il faisait le plus grand cas de l’anatomie, comme base essentielle d’une bonne pratique chirurgicale ; c’était un opérateur hardi qui pratiquait la trépanation, la ligature artérielle pour les anévrysmes la bronchotomie, la suture des intestins. En Angleterre, Richard Wiseman (1622-76) semble avoir été le chirurgien le plus marquant du xvn3 siècle ; il dénomma le premier « tumor albus », l’arthrite tuberculeuse du genou : il pratiqua des amputations à lambeau et l’uréthrotomie externe pour un rétrécissement infranchissable de l’urètre.
En France, nous sommes embarrassés pour citer des noms marquant en chirurgie au xvne siècle. Le frère Jacques (Jacques Beaulieu) (1651-1719) fut un lithotomiste ambulant de grande réputation, il semble avoir perfectionné la taille périnéale latérale (1697) (déjà décrite par Franco) qui donnait de très bons résultats, au moins entre les mains de ceux qui en avaient une grande habitude. Le frère Jacques dont les nombreux succès excitèrent fort la jalousie des chirurgiens de Paris, fut obligé de quitter cette ville et de s’exiler. L’accoucheur Mauriceau (1637-1709) publia un traité des Maladies des femmes grosses qui fît époque : illustré de belles planches, cet ouvrage fut longtemps considéré comme une autorité, à très
l’évolution de la chirurgie
juste titre : on y trouve une bonne description de l’accouchement normal, de la version et de la conduite à tenir en cas de « placenta prœvia ».
L’événement le plus important peut-être au xvne siècle, en France, pour l’évolution de la chirurgie, ce fut la célèbre opération de la fistule du grand Roi (1686); sans aller jusqu’à dire, avec Michelet, que le succès de cette opération fit plus pour la chirurgie française que toute l’œuvre d’Ambroise Paré, il est cependant, juste de remarquer que l’heureuse opération faite au Roi attira une très grande considération sur les chirurgiens : ceux-ci en avaient alors grand besoin si l’on en croit le terrible railleur Guy Patin (mort en 1672) qui disait à leur sujet : « Ce sont des laquais bottés, une espèce d’extravagants petits-maîtres qui portent des moustaches et brandissent des rasoirs ».
Pendant tout le xvne siècle, les chirurgiens français se firent entre eux une guerre acharnée. Depuis l’établissement du collège Saint-Côme (v. p. 132) les chirurgiens de robe longue étaient plus ou moins assimilés aux médecins; iis se dormaient des airs d’importance et exigeaient que leurs élèves fussent gradués en grammaire pour pouvoir lire le latin : ils se séparaient de plus en plus des chirurgiens- barbiers dont ils prétendaient régenter et contrôler la pratique, souvent cependant bien supérieure à la leur.
Les pauvres barbiers-chirurgiens si peu considérés étaient en effet de beaucoup les meilleurs praticiens; en contact continuel avec la réalité, ils ne passaient pas leur temps à discourir en latin macaronique sur les opinions des auteurs anciens : nous avons vu que c’était de leurs rangs que des chirurgiens de la valeur d’Ambroise Paré et de Pierre Franco étaient sortis. Les médecins du siècle de Louis XIV, que Molière s’est chargé de présenter au public pour l’éternité, formaient une aristocratie très fermée, très jalouse de
LA CHIRURGIE AU XVIIe SIÈCLE
ses droits, de son érudition souvent absurde et de sa science purement verbale. Les chirurgiens au contraire, dont il est bon de le remarquer en passant, Molière ne s’est jamais moqué, avaient souvent une très bonne réputation dans le public; ils pratiquaient des opérations difficiles, comme la taille vésicale que l’on voit souvent rapportée dans les historiettes de Tallemant des Réaux, comme ayant été faite avec succès à des grands personnages du temps.
Les médecins jouèrent un jeu qu’ils crurent habile, avec les deux classes de chirurgiens, les chirurgiens de Saint-Côme etles barbiers-chirurgiens, comme l’ont très bien montré Nicaise et Forgue : tantôt ils se rapprochaient des barbiers-chirurgiens, se liguaient avec eux contre les chirurgiens de robe longue : tantôt ils favorisaient ceux-ci et reconnaissaient leur droit de préséance sur les barbiers. Le résultat de toutes ces intrigues fut qu’on 1660, un décret royal réunit en une seule corporation les barbiers et les chirurgiens ; dès lors, les médecins furieux affectèrent de les mépriser complètement et n’eurent pas de sarcasmes assez violents pour les stigmatiser, comme ne se privait pas de le faire cette mauvaise langue de Guy Patin. Les chirurgiens redeviennent ainsi de simples artisans; ils n’ont plus le droit de porter de robe longue ni de bonnet, et les médecins triomphent.
L’opération de la fistule royale qui fut faite, en 1686, avec plein succès par le chirurgien Félix, releva le prestige des chirurgiens d’une façon inouïe, à la grande confusion des Diafoirus du temps. Félix fut royalement payé de son opération, trois cent mille livres, ce qui était, scandale inouï, le triple des honoraires du premier médecin du Roi : mais Louis XIY n’en faisait qu’à sa tête et il accorda toute sa confiance à Félix et à son successeur Mareschal ; celui-ci, jusqu’à la mort du roi (1715) sut rester très bien en cour et nous verrons de quelle importance fut au xvme siècle pour la chi-
rurgie française, la faveur dont les chirurgiens continuèrent à jouir auprès des grands.
En résumé, le xvie et le xvne siècles ont notablement contribué à faire évoluer la chirurgie vers un état meilleur surtout le xvie siècle évidemment). Grâce à la création d’une anatomie humaine vraiment scientifique et à la pratique généralisée des dissections cadavériques, grâce à l’exemple d’Ambroise Paré et de Pierre Franco qui montra que l’observation clinique attentive et la connaissance parfaite de la technique du métier apprise par l’expérience et non dans de vieux textes plus ou moins difficiles à interpréter, permettaient aux plus humbles et aux moins instruits en lettres anciennes de s’élever au rang de premiers chirurgiens de leur temps, grâce aussi à l’heureux succès de l'opération de la fistule du roi, qui donna aux chirurgiens une place d’honneur dans l’opinion publique, la chirurgie en deux siècles a fait un grand pas en avant : elle est définitivement relevée du discrédit où elle était tombée pendant le Moyen Age : nous allons la voir au xvjii® siècle prendre une place encore plus importante dans la hiérarchie médicale.
Il faut cependant reconnaître, en toute justice, qu’à la fin du xvne siècle, la chirurgie n’est pas très nettement supérieure à ce qu’elle avait été aux premiers siècles de Père chrétienne, au temps des grands chirurgiens grecs dont nous avons pu apprécier les idées et la pratique dans les monuments écrits conservés (v. ch. III et IV). 11 n’y a certainement pas eu encore de progrès radical depuis quinze siècles, mais seulement des acquisitions de détail et surtout une meilleure connaissance de l’anatomie humaine. Il faudra du reste encore attendre près de deux siècles pour voir se produire la transformation complète de la chirurgie, grâce à l’anesthésie et à l’antisepsie.