CHAPITRE VII
CHIRURGIE AU XVIIIe SIÈCLE
Avant d’étudier l’évolution de la chirurgie proprement dite pendant le xvme siècle, il est dispensable de décrire d’abord rapidement les progrès importants réalisés par l’anatomie et surtout par la physiologie pendant ce siècle.
L’anatomie humaine descriptive se perfectionne au xvme siècle par quelques découverte^ de détail; cela n’a d’ailleurs rien de bien surprenant, car tout ce que l’on peut voir à l’œil nu, après simple dissection, avait été observé et décrit depuis l’époque de Vésale, c’est-à-dire depuis un siècle et demi. Il faut cependant signaler comme nouvelle l’étude des vaisseaux lymphatiques, réalisée grâce aux injections mercurielles; 1 anatomiste italien xMascagni, qui était passé maître dans ces délicates manipulations, publia en 1787 à Sienne, le résultat de ses recherches en un magnifique atlas (Vasorum lymphaticorum corporis humani historia et iconographiaj : c’est un ouvrage capital qui a été depuis largement utilisé par les auteurs modernes, sans que ceux-ci Faient toujours cité. Soemmering (1778, Gôttingen) sur les nerfs crâniens, Douglas (1730, Londres) sur le péritoine et ses replis publièrent des ouvrages remarquables, fort bien illustrés, qui sont restés classiques. Il est juste de citer aussi le français Vicq d’Azyr(1748-1794), longtemps secrétaire
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perpétuel de l’Académie de médecine, et qui fut ^en quelque sorte le fondateur de l’anatomie comparée. Mais le fait le plus remarquable à signaler en anatomie humaine au xvme siècle, c’est la diffusion de cette branche essentielle des sciences médicales et la meilleure organisation de son enseignement. Le danois Jacques-Bénigne Winslow (1669-1760) vint étudier à Paris sous Duvernev et s’y fixa : après s’être converti au catholicisme, grâce à Bossuet surtout (d’où ses prénoms), il devint professeur d'anatomie au Jardin du roi, où il enseigna longtemps et avec le plus grand succès : il publia un livre clair et précis d’anatomie descriptive (Exposition anatomique) qui eut de nombreuses éditions et resta pendant tout le xvme siècle, et même jusqu’à l’apparition de l’ouvrage de Bichat, le livre classique. En même temps que l’anatomie descriptive se perfectionnait, surtout dans ses méthodes d’exposition et d’enseignement, par exemple, par la participation plus directe d’élèves toujours plus nombreux à la dissection, l’anatomie chirurgicale se développait avec Lieutaud et Desault en France, Scarpa en Italie et avec les Monro et les frères Hunter en Angleterre. Lieutaud (1703-1780) semble avoir été le premier à concevoir et à enseigner comme une partie spéciale, l’anatomie des régions, c’est-à-dire l’anatomie topographique ou médico-chirurgicale; tous ces termes sont synonymes : c’est, une anatomie synthétique qui complète l’anatomie descriptive qui, elle, est analytique par définition. Donner au chirurgien, une description anatomique complète d’une région, en procédant par dissection couche par couche, de la superficie vers la profondeur, tel est le but que se propose cette façon nouvelle de concevoir et d’enseigner l’anatomie aux futurs chirurgiens; c’était alors un très grand progrès, et depuis lors le succès de cette anatomie régionale ne s’est jamais démenti. Cette anatomie chirurgicale fut surtout au xvrue siècle appli-
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quée, comme on le pense bien, à l’étude des membres ; en effet la chirurgie des cavités viscérales n’était pas encore née à celte époque : l'anatomie topographique des viscères abdominaux et thoracique ne verra le jour qu’à la fin du xixe siècle seulement; elle ne se développera sérieusement que quand elle sera devenue nécessaire pour guider les audaces continuelles de la chirurgie viscérale, rendues elles-mêmes possibles par les progrès de la technique chirurgicale. Grâce à l’effort des professeurs d’anatomie du xvnie siècle, l’importance considérable de l’anatomie dans l’éducation du chirurgien est désormais reconnue de tous; pendant toute la première partie du siècle, c’est Paris qui sera la ville d’Europe où l’on poura le mieux apprendre l’anatomie humaine; mais vers la fin du siècle, Edimbourg et Londres deviendront des centres d’instruction anatomique également très prospères avec les Monro et les Hunter.
En physiologie, le xvme siècle vit s’accomplir des progrès infiniment supérieurs à ceux que l’anatomie avait pu réaliser. Un homme dont la vie remplit presque tout le siècle, Albert de Haller (1708-1777), de Berne, peut servir à symboliser le physiologiste au xvme siècle : d’une érudition universelle, ancien élève à Leyde du célèbre médecin Boerhaave et de l’anatomiste Albinus, il fut appelé à Gôttingue, où il enseigna pendant dix-sept ans : il revint ensuite à Berne où il finit ses jours, gloire européenne à qui l’on venait rendre visite, comme à un Voltaire de la science. Haller fut à la fois anatomiste, botaniste, physiologiste, poète et écrivain des plus féconds : il écrivit une histoire générale de la médecine que l’on peut consulter encore avec fruit, à cause de son excellente bibliographie ( Bibliotheca chirurgica , 1774, Bibliotheca medicinae praticae , 1776). Haller fut certainement un grand savant : ce qu’il écrit est toujours net, coordonné, systématique et très lisible encore
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malgré une touche de pédantisme qui nous paraît aujourd’hui quelque peu suranné. Ilaller est déjà très moderne; on sait combien il prit de peine pour établir par de multiples expériences que « l’irritabilité » doit être considérée comme la propriété spécifique des tissus vivants; cette théorie très importante pour le développement ultérieur de la physiologie avait déjà été soutenue, avec des preuves du reste médiocres, par le grand médecin anglais Glisson au xvne siècle. Mais Haller est surtout remarquable comme auteur de son grand traité d’ensemble sur la physiologie ,( E fomenta physiologiae corporis humant 1759-1766), ouvrage qui eut une grande vogue très méritée pendant toute la fin du xvm® siècle ; l’exposition des questions physiologiques est faite dans cet ouvrage d’une façon très heureusement didactique; c’est un livre d’enseignement intéressant où les problèmes ont le mérite d’être clairement posés; évidemment leur solution est le plus souvent insuffisante, mais c’était déjà un très grand mérite à cette époque que de les bien poser.
La physiologie expérimentale de la digestion fit de très sérieux progrès avec le gentilhomme amateur R. de Réaumur; par des expériences nombreuses, il montra la puissance dissolvante du suc gastrique sur certains aliments, faisant ainsi justice des codions et autres putréfactions, autrefois admises sans aucune preuve expérimentale comme étant la cause de la digestion gastrique. L’abbé italien Spalianzani (1729- 1779) continua les expériences de Réaumur, les varia et établit définitivement l’action du suc gastrique sur les aliments. L’ingenieux chercheur italien fut l’un des expérimentateurs les plus originaux et les plus féconds du xvme siècle : il étudia en particulier avec beaucoup de précision la célèbre question de la « génération spontanée » ; on sait qu’en 1748, un prêtre anglais Needham avait montré que dans du bouillon
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de viande enfermé dans des flacons cependant bien bouchés au mastic, il se développait des animalcules; leur origine, pensait-il, ne pouvait être attribuée qu’à une véritable « génération spontanée ». Spallanzani rendit patente l’erreur de Needham, en employant pour ses expériences des vases en verre, terminés par un col allongé; il plongeait dans l’eau bouillante ces vases avant de les remplir de bouillon et il fermait à la lampe le col effilé du vase une fois celui-ci rempli : dans les expériences ainsi conduites, le bouillon restait limpide et on ne trouvait pas par l’examen au microscope, trace des animalcules signalés par Needham.
Les expériences de Spallanzani sont excellentes et leur portée aurait pu être considérable, si elles avaient été bien comprises à ce moment, ou plutôt si quelqu’un avait eu l’idée d’en transposer dans un autre domaine les solides conclusions; mais à cette époque personne ne songea à faire de rapprochement entre cette putréfaction du bouillon et les accidents qui se développent au niveau des plaies infectées; aussi les expériences de Spallanzani n’eurent-elles que peu de retentissement. Il faudra attendre encore un siècle pour que Pasteur reprenne les expériences de Spallanzani avec une technique meilleure et un déterminisme expérimentai encore plus rigoureux; Lister, par une idée géniale, tirera de ces expériences des déductions pratiques qui bouleverseront complètement la pratique chirurgicale; toute cette révolution était cependant déjà en germe dans les expériences si probantes de l’abbé Spallanzani.
Avec Réaumur, Trembley et Bonnet, Spallanzani peut être considéré aussi comme le créateur, au xvme siècle de la zoologie expérimentale ; on connaît les expériences si remarquables de Trembley sur la régénération des hydres d’eau douce, coupées en morceaux, celles de Bonnet sur les vers et celle de
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Spallanzani sur la régénération des membres et de la queue des têtards et des salamandres. Ces recherches ne furent guère considérées que comme de la physique amusante par les contemporains; ceux-ci étaient d’ailleurs, comme on sait, très amateurs des sciences naturelles et se plaisaient à répéter euxmêmes des expériences dans leurs maisons de campagne, où le microscope et la machine pneumatique étaient alors sinon des instruments toujours très utilement employés, au moins des ornements très appréciés. 11 faudra, ici encore, dans ce domaine de la zoologie expérimentale, qui se montra plus tard si fécond pour le développement de la biologie générale, attendre un siècle pour voir ces études reprises et sérieusement poursuivies par Roux, Driesch, Y. Delage, J. Loeb, etc.
L'étude physiologique expérimentale de la circulation sanguine et de la respiration accomplit de très grands progrès au xvme siècle. Un ecclésiastique anglais Haies (1677-1761) entreprit le premier d’étudier la pression sanguine dans son « Haemo-dynamics » (1733) : Haies eut l’idée d’introduire et de fixer dans une artère de cheval, un long tube coudé en verre : grâce à ce manomètre, il put mesurer la valeur de la pression sanguine et dans une certaine mesure aussi la capacité du cœur et 1a, vitesse du courant sanguin. Le phénomène essentiel de la respiration pulmonaire, c’est-à-dire l’interprétation exacte de la modification évidente d’aspect que le sang subit pendant son passage à travers les capillaires pulmonaires restait, malgré l’œuvre de Mayow (v. p. 415) une énigme à résoudre. Comme il s’agissait là au fond d’une question de chimie, il est évident qu’une solution scientifique de ce phénomène ne pouvait être proposée que lorsque la chimie serait elle-même assez avancée pour quel’on pût comprendre ce qu’est une oxydation. Cette explication de latrans-
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formation du sang veineux noir en sang artériel rouge fut l’œuvre collective de deux chimistes anglais J. Black (1728-1799) qui isola l'acide carbonique ( 1753) et J. Priestley (1733-1804) qui isola l’oxygène (1772), mais celui-ci embourbé encore dans la théorie du phlogistique de Stahl ne pue mettre à profit sa découverte, et surtout du plus grand savant du xvine siècle, le créateur de la chimie moderne Lavoisier (1743- 1794). On peut dire en un certain sens que c’est Lavoisier qui découvrit réellement l’oxygène, car si Priestley et Scheele avaient déjà isolé ce gaz, ces grands chimistes manipulateurs ne purent rien tirer de leur découverte technique, car leur pensée restait embrumée par la conception malheureuse du phlogistique.
Lavoisier jeta simplement par-dessus bord cette théorie alors classique et en construisit une autre qui cadraitavec les faits expérimentaux : c’était la création de la chimie moderne avec uim théorie correcte de la combustion par oxydation à la base. La théorie de Lavoisier reposait surun certain nombre d’expériences précises que l’on pouvait aisément refaire et vérifier. On nesauraitexagérer le rôle capital qu’ajouéLavoisier dans l’édification de la science physiologique expérimentale moderne : il possédait les deux qualités primordiales que devra s’efforcer toujours de développer en lui ou d’acquérir le biologiste moderne : il était à la fois expérimentateur excellent, habile technicien et minutieux observateur, sachant découvrir les facteurs essentiels qui déterminent le résultat de chaque expérience, et en même temps son esprit était libéré du joug des théories; je ne dis pas de toute théorie, car ce serait absurde, étant donné que l'homme ne peut observer le phénomène le plus simple, sans en construire immédiatement une théorie s’il a du génie ou sans en accepter la théorie construite par d’autres, s’il est comme nous tous.
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Sans cette systématisation immédiate et nécessaire, bien que très souvent insconsciente, l’homme n’observerait pas réellement : il recevrait seulement des impressions sensorielles confuses dont il ne pourrait rien tirer, même pour la satisfaction de ses besoins les plus simples, à plus forte raison pour tout ce qui touche à la connaissance scientifique. Lavoisier était donc théoricien, comme tout savant doit l’être nécessairement, mais il n’était l’esclave d’aucune théorie : c’est là ce qu’il y a de plus admirable en lui; car à son époque cette qualité est encore très rare, comme le prouve l’exemple de Scheele et de Priestley. Dès que Lavoisier constatait une discordance absolue entre des résultats expérimentaux bien constatés et la théorie, simple hypothèse de travail qu’il avait acceptée des autres ou construite lui-même, il n’hésitait pas à rejeter cette théorie et à en édifier une nouvelle qui cadrerait mieux avec les faits d’expérience. Cette attitude d’esprit absolument nécessaire dans toute recherche expérimentale sera exposée, théoriquement, dans son ouvrage célèbre sur 1’ « Introduction à la médecine expérimentale » et pratiquement appliquée dans toute son œuvre physiologique, par l’illustre Claude Bernard, au siècle suivant; c’est certainement là le plus grand exemple que le xvme siècle finissant ait légué au xixe siècle, au point de vue des sciences expérimentales. Ajoutons que le xixe siècle mettra un certain temps à comprendre toute la valeur de ce magnifique héritage.
Un des faits essentiels de l’histoire des sciences au xvme siècle se dégage de ce que je viens de rappeler en quelques mots de l’histoire de la physiologie; c’est l’interpénétration progressive des différentes sciences les unes dans les autres et les services réciproques qu’elles vont se rendre désormais. La découverte de la signification réelle de la respiration pulmonaire en est un exemple très net. A peine la
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chimie vient- elle de se constituer en une science précise, que déjà Lavoisier à l’idée d’en appliquer les méthodes à l’étude de la composition du sang à l’entrée et à la sortie des poumons. Ses recherches permettent de donner une explication partielle, mais encore insuffisante du phénomène. Un savant mathématicien, Lagrange, avança vers la solution plus complète du problème en supposant que c’était l’oxygène dissous dans le sang qui prenait le carbone et l’hydrogène, en passant lentement à travers les tissus. Il avait ainsi l’intuition géniale de transporter au niveau des tissus l’acte essentiel des échanges respiratoires, ce qui avait échappé à Lavoisier. Le problème ne recevra une solution plus complète encore qu’en 1837, quand Gaspar Magnus, de Leipzig, montrera, grâce à la pompe à vide de Sprenger (nouvel exemple de l’importance capitale du progrès technique et instrumental dans l’histoire des sciences), que le sang artériel et le sang veineux contiennent tous deux de l’oxygène et de l’acide carbonique, mais en proportions différentes et inverses : la preuve de la respiration des tissus absorbant l’oxygène et éliminant l’acide carbonique est ainsi complètement donnée. C’est dorénavant à la physique et à la chimie que la physiologie va demander ses méthodes d’investigation; au contact de ces sciences qui vont se développer avec une rapidité et une vigueur inouïes pendant le xixe siècle, la physiologie expérimentale grandira elle aussi, grâce à Magendie et à son élève Claude Bernard, en France, grâce à Müiler et à Ludwig, en Allemagne. Mais il m’est impossible de m’étendre davantage sur l’histoire pourtant si intéressante de ces sciences fondamentales, et je dois me hâter de revenir à la chirurgie, pour ne plus m’en éloigner désormais.
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En ce qui concerne la chirurgie proprement dite, le xvme siècle fut une époque de sérieux progrès à plusieurs points de vue : tout d’abord, la pathologie chirurgicale se constitua sur des bases plus précises, grâce au développement des études d’anatomie pathologique et de clinique; en second lieu renseignement de la chirurgie fut mieux organisé : les progrès techniques se répandirent plus rapidement à la suite de la fondation de l’Académie Royale de Chirurgie à Paris et par le moyen de nombreux journaux spéciaux ; enfin la situation sociale des chirurgiens se releva encore et s’affermit : ils devinrent non seulement les égaux, mais furent même, à certains moments, les supérieurs des médecins.
Citons d’abord les noms des chirurgiens les plus marquants de ce siècle; ce sont, en France, Pierre Dionys, Jean-Louis Petit, Anel, Ravaton, Daniel, Desault, Moreau, Chopart; en Angleterre, Cheselden, Percival Pott et John limiter; en Italie, Antonio Scarpa. On voit par cette simple énumération, quel rang prééminent occupe pendant ce siècle la chirurgie française.
Pierre Dionys, qui mourut en 1718, donnait depuis 1673, des cours publics de chirurgie avec opérations sur le cadavre, qui attiraient beaucoup d’auditeurs : son « Cours d’opérations » qui eut de nombreuses éditions, resta classique pendant toute la première moitié du xviue siècle; cet ouvrage est encore amusant à lire, à cause du grand nombre d’anecdotes qu’il contient et qui sont très instructives pour celui qui veut comprendre ce qu’était la pratique chirurgicale du temps; il est aussi remarquable par les figures qui montrent, en une planche spéciale, les instruments nécessaires à chaque opé-
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ration, représentés étalés sur une table : cette idée qui n’est pas sans valeur didactique, a été reprise il y a quelques années par certains chirurgiens américains, dans leurs publications.
Fig. 37- — Les instruments nécessaires pour la taille, disposés sur une table (d’après le Cours d’opérations de Dionis. 1730).
Jean-Louis Pelit (1674-1750), né à Paris, fut de beaucoup le chirurgien le plus marquant, pendant toute la première moitié du xvme siècle ; il était l’élève du célèbre anatomiste Littré ; auprès de ce maître, il disséqua beaucoup et devint un opérateur fort adroit; de 1692 à 1697, il prit part aux guerres de Flandre, et en 1693, fit des cours d’anatomie à Lille. En 1700, il fut reçu maître en chirurgie. Quand l’Académie Royale de Chirurgie fut fondée en 1731 (v. p. 204).
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J.-L. Petit en fut nommé directeur; pendant toute la première moitié du xvme siècle, J.-L. Petit fut le maître incontesté de la chirurgie française : en 1744, il fut chargé d’envoyer en Prusse un certain nombre de chirurgiens français réclamés par Frédéric II, pour occuper les premières places dans les armées et les principales villes de son royaume. On comprend que Voltaire ait pu faire dire avec raison dans Candide (paru en 1759) par la vieille qui raconte l’amputation de sa fesse, au siège d’Azoff : « Il y a partout des chirurgiens français; Pun d’eux, qui était fort adroit, prit soin de nous et nous guérit ». J.-L. Petit inventa le tourniquet à vis, destiné à comprimer l’artère principale du membre pendant les amputations ; il améliora également beaucoup la technique de celles-ci; on ne peut dire, à proprement parler qu’il inventa les amputations à lambeaux, puisque nous avons vu qu’elles avaient été déjà faites bien avant lui; mais, par son exemple et son enseignement, il répandit la pratique de la méthode circulaire avec lambeau disséqué en manchette et la double coupe des muscles pour éviter les moignons coniques ; il améliora également beaucoup les opérations de hernie qui, malgré l’ouvrage de Franco, restaient encore bien confuses et anatomiquement assez mal définies. Il fut aussi l’un des premiers à ouvrir l’apophyse mastoïde, atteinte de suppuration ; il recommandait aussi d’enlever avec soin les ganglions axillaires, dans les cas de cancer du sein; mais le plus grand mérite de Jean-Louis Petit, celui qui doit faire durer son nom, c’est qu'il fut non seulement un très bon chirurgien praticien, mais aussi un 'pathologiste. Ses études sur les affections des os (1705), sur leur nécrose, sur la formation du caillot en forme de tête de clou dans une artère coupée et sur son « organisation » qui assure l’hémostase, marquent une date mémorable dans l’évolution de la pathologie chirurgicale. Son
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ouvrage principal, le « Traité des maladies chirurgicales », peut être lu encore aujourd’hui avec intérêt et profit, car il contient des descriptions pathologiques et cliniques excellentes de certains sujets, les traumatismes du crâne, par exemple. Jusqu’à J.-L. Petit, les ouvrages de chirurgie, sauf certaines parties assez rares d’ailleurs des œuvres d’Ambroise Paré, étaient presque uniquement orientés vers la pratique des opérations et ne contenaient à peu près aucune indication concernant le diagnostic et l’évolution des maladies chirurgicales ; il semblait que tout l’intérêt de la chirurgie fut concentré sur l'acte opératoire. On décrivait, par exemple, la trépanation du crâne avec un assez grand luxe de détails, mais sur les indications de cette opération, sur le choix des cas où il y a intérêt à la faire, sur les accidents qui peuvent se produire après l’intervention, les ouvrages de chirurgie précédents étaient laconiques ou muets. Voici, à tilre d’exemple, une de ces observations très simples et très précises qui font la grande valeur des ouvrages de J.-L. Petit : « un jour on me manda pour voir l’enfant d’un de mes voisins qu’on disait avoir le crâne enfoncé par un coup de bâton sur le pariétal droit; ce coup avait produit à l’instant une bosse de la grosseur d’un œuf de poule; il est vrai que le milieu de cette bosse était mou et comme il « obéissait » (il se déprimait), il semblait, en. y touchant, qu’on enfonçait le doigt plus avant que la convexité du crâne. Ce qui trompait encore plus, c’est que la circonférence de cette tumeur était ferme et résistait comme auraient fait les bords d’une enfonçure des plus considérables. Si je n’avais été trompé par ces apparences quelques années auparavant, je l’aurais été cent fois, car rien ne ressemble mieux à ï enfonçure du crâne que ces sortes de tumeurs et afin que les jeunes chirurgiens profitent de cette remarque, je leur ai rapporté cet exemple. L’enfant dont il s’agit ici fut
guéri sans incision par le bandage et les médicaments dont j’ai parlé, quoique la tumeur fut grosse et qu’elle contint environ trois cuillerées de sang ». Je pourrais rappeler aussi les excellentes observations de suppuration de la vésicule biliaire avec calculs, qui sont rapportées dans le chapitre des « Tumeurs où il y a collection de matières ». J. -L. Petit, par plusieurs autopsies, se rendit compte du mécanisme de formation des adhérences autour de la vésicule biliaire calculeuse et enflammée; il en tira des conclusions très intéressantes au point de vue du traitement chirurgical possible de cette complication de la lithiase biliaire. C’est, comme on peut le voir, la méthode anatomo-clinique qui commence à apparaître. Quand on lit les œuvres de J.-L. Petit, on voit bien que la chirurgie a fait un progrès considérable; elle n’est plus seulement une routine technique plus ou moins habilement exécutée : le chirurgien est devenu aussi un clinicien qui s’efforce de faire un diagnostic avant d’opérer, qui cherche à bien comprendre les raisons qui rendent son intervention nécessaire et à élucider le mécanisme intime de la cicatrisation et des réactions que l’organisme peut présenter à la suite de la blessure ou de l’opération. Nous retrouverons pendant tout le xviu8 siècle cette préoccupation constante d’adjoindre l’étude de la pathologie à celle de la chirurgie; il semble que pendant ce siècle la portée de la méthode de Morgagni n’ait été bien comprise que des seuls chirurgiens; les médecins de l’époque, encore tout embourbés dans leurs théories et incapables d’observer sans idées préconçues ne tirèrent presque aucun profit des découvertes de cet illustre anatomiste dont il me semble indispensable de dire ici quelques mots. Morgagni (1682-1771), de Forli, élève de Valsalva et professeur à Padoue, a laissé sous le nom de « De sedibus et causis morborum per analomem indagatis », un volumi-
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neux recueil d’observations cliniques et d’autopsies; c’est une mine de documents qui sont parfois de la plus haute valeur. Morgagni, dans sa préface, dit modestement qu’il ne fait qu’imiter l’ouvrage de Théophile Bonet, paru en 1679, et intitulé ci Sepulchretum » (c’est-à-dire « le Cimetière ») ; cet ouvrage était aussi un recueil de nombreuses dissections de cadavres de personnes mortes de maladies variées. Morgagni a parfaitement compris que la seule méthode qui puisse faire sortir la médecine de l’état fâcheux de dogmatisme stérile où elle se trouve à son époque, c’est la méthode anatomo-clinique qu’il définit ainsi dans l’é pitre dédicatoire du livre IV de ses lettres : « mais il n’y a pas d’autre moyen pour parvenir à la connaissance des causes des maladies que de recueillir le plus grand nombre possible d’histoires de maladies et de dissections des malades et de les comparer entre elles ». L’ouvrage de Morgagni et sa méthode sont une date essentielle dans l’histoire des sciences médicales; appliquée à la chirurgie d’abord et à la médecine ensuite, la méthode de Morgagni permettra seule au début du xixe siècle de poser les assises d’une vraie pathologie scientifique. Les observations cliniques rapportées par Morgagni sont souvent un peu courtes et parfois obscures; aussi les descriptions d’autopsies restentelles évidemment ce qu’il y a de meilleur dans son livre ; il a établi le premier la fréquence des lésions viscérales de la syphilis et il a décrit très bien les gommes des méninges et du cerveau : il démontra que contrairement à l’opinion communément acceptée de son temps, même par son maître Valsalva, les abcès intracrâniens de la région temporale étaient dus à une affection primitive de l’oreille avec carie de l’os et envahissement secondaire des méninges.
En Angleterre Matthew Baillie (1751-1823) comprit bien lavaleur de la méthode de Morgagni et écrivit le
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premier traité systématique d’anatomie pathologique sous le nom de « Morbid Anatomy » ; paru en 1793, cet ouvrage orné de belles planches est très remarquable pour l’époque. Le monumental « Atlas d’anatomie pathologique » de J. Cruveilhier, dont les planches en couleur sont si belles et si utiles à consulter encore aujourd’hui, parut entre 1836 et 1842 ; à peu près tout ce que l’on peut voir à l’œil nu dans les autopsies se trouve consigné dans les deux tomes de ce mémorable ouvrage de Cruveilhier.
Citons encore parmi les chirurgiens français marquants du xvme siècle, Anel, de Toulouse, élève de J.-L. Petit; il fit en 1710 la ligature de l’artère humérale au-dessus du sac d’un anévrisme, méthode déjà proposée dans l’antiquité par Aetius (v. p. 121), mais qui semblait être tombée dans l’oubli. Ravaton, chirurgien militaire distingué, a laissé un traité des « plaies par armes à feu » (1750) où l’on trouve des observations très intéressantes, en particulier des exemples de « sutures primitives » des plaies de guerre. En voici une résumée, qui montre quelle était la hardiesse et la bonne technique de la chirurgie à cette époque : « Un dragon de la compagnie franche de Galhau, étant en détachement du côté de Spire en juillet 1744, reçut un coup de sabre qui de la partie moyenne de l’occipital descendait sur le bord supérieur des omoplates de l'un et l’autre côté, lui séparait une partie des muscles trapèze, splénius et complexus et laissait presque à nu les petits muscles droits de la tète, sans que les vertèbres eussent été touchées. Cette playe étoit d’une grandeur effrayante; comme il avait resté sur le champ de bataille, on voulut l’enterrer, le regardant comme mort, parce qu’il ne pouvoit point porter sa tête; il fut apporté en cet état à l’hôpital, tenant sa tête à deux mains, parce qu’il avait perdu beaucoup de sang ». Ravaton fit une incision perpendiculaire à la partie la plus
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déclive de ce grand lambeau, pour bien drainer, et rappliqua ensuite le grand lambeau musculaire et cutané en le maintenant fixé par dix points de suture; dans l’incision faite à la partie inférieure, il fit couler du baume du commandeur dans toute l’étendue de la plaie. Le blessé guérit parfaitement de cette formidable blessure. Quand on compare les succès qu’obtenaient souvent les chirurgiens militaires du xvme siècle aux désastreux résultats de la chirurgie de guerre du second empire, ceux de la guerre de Grimée par exemple (1855) où presque tous les opérés moururent, on voit bien quel recul la chirurgie opératoire avait subi pendant la première moitié du xjxe siècle, sous i’influence des conceptions fausses de Broussais et de ses admirateurs, comme j’aurai l’occasion de le montrer plus loin. On peut encore citer de nombreux noms de chirurgiens français au xvme siècle, Garengeot (1688-1759), Daviel (1696- 1762), Morand (1697-1773), Ledran (1685-1770), Quesnay (1694-1774), Louis (1723-1792), David (1737- 1784) de Rouen, qui décrivit la tuberculose vertébrale avec les gibbosités, les paralysies et les abcès ossifluents, en même temps que Pott et indépendamment de lui, enfin Moreau (de Bar-le-Duc) qui fit les premières résections articulaires (épaule, genou, coude, tibiotarsienne) entre 1782 et 1789 et convainquit de la valeur de cette méthode, alors entièrement nouvelle, Percy et Larrey qui devaient plus tard la généraliser dans la chirurgie militaire du premier empire; ces résections ostéoarticulaires, qui se développeront surtout un siècle après, grâce aux travaux d’Ollier, furent une des meilleures acquisitions techniques de la chirurgie au xvme siècle. J’aurai l’occasion de citer à nouveau la plupart de' ces chirurgiens à propos des mémoires qu’ils publièrent dans les différents volumes de l’Académie Royale de Chirurgie (v. p. 205). Je ne parlerai ici que de Desault (1744-
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1795); ce chirurgien remarquable n’a presque rien écrit; son influence qui fut très grande, a été, par conséquent, surtout personnelle; son nom reste associé dans l’histoire des sciences médicales à celui de l’illustre anatomiste Bichat qui fut son élève préféré. Desault fonda le Journal de Chirurgie (1791- 1793) où l’on trouve rassemblées un grand nombre d’observations très remarquables; Desault fut l’un des créateurs, sinon le créateur de l’enseignement clinique de la chirurgie à Paris. À l’ Hôtel-Dieu, les leçons cliniques qu’il faisait chaque malin au lit des malades eurent longtemps le plus grand succès; Desault vivait à l’hôpilal, dont il ne sortait guère que pour les besoins de sa clientèle. C’était un anatomiste consommé; il s’occupa aussi de physiologie et d’anatomie pathologique et il certain que son influence sur les chirurgiens français si remarquables du début du xixe siècle, fut très considérable. Desault est un de ces hommes éminents dont la trace dans l’histoire des sciences risque beaucoup de s’effacer avec le temps, car ils n’ont pas laissé de monuments écrits : leur action sur leurs contemporains n’en a pas moins été très grande, mais évidemment toute personnelle. Desault a beaucoup fait pour le traitement des maladies des voies urinaires; il comprit l’un des premiers toute la valeur de l’invention que Bernard venait de faire alors des sondes en « gomme élasîique » ; ces sondes, composées d’une tresse de fil de soie, recouverte de gomme élastique, étaient un progrès considérable quand on les compare aux instruments mal commodes employés jusque-là ; c’est de leur apparition que date le cathétérisme correct, le traitement des rétrécissements par la dilatation avec des bougies et l’usage de la sonde à demeure; les sondes métalliques dont on se servait surtout jusqu’à cette époque étaient souvent dangereuses à manier malgré leur bonne courbure et même dans nombre de cas il était
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impossible d’y avoir recours. Ce progrès purement matériel que fut la découverte des sondes en gomme eut, comme cela arrive si souvent dans l’histoire des techniques, une très grande influence sur l’heureux développement ultérieur de la chirurgie de voies urinaires. En terminant cette revue rapide de la chirurgie française au xvme siècle, il faut encore citer le célèbre frère Côme qui eut tant de réputation comme lithotomiste et spécialiste des maladies des voies urinaires : on se rappelle que J. -J. Rousseau le consulta pour ses troubles vésicaux, et que le frère Côme lui dit « vous souffrirez toujours, mais vous vivrez longtemps », ce qui était un pronostic de bon clinicien. Frère Côme s’appelait en réalité Jean Baseilhac; il était originaire de Bigorre ou il naquit en 1703, d’une famille de maîtres en chirurgie. Il était depuis 1740, moine franciscain et se consacra à la lithotomie : il semble avoir perfectionné la méthode de taille périnéale latérale, déjà pratiquée par Franco et par le frère Jacques : son lithotome à lame cachée est un instrument très ingénieux qui permettait de faire une plaie nette sans décollements à distance, juste suffisante pour l’extraction de la pierre, condition essentielle de succès à cette époque. De 1748 à 1780 le frère Côme fit des centaines de lithotomies à Paris avec des succès «extraordinaires : il arriva à abaisser beaucoup la mortalité de celte opération, car il fit plus de 400 lithotomies avec seulement 14 échecs. Le frère Côme représente le dernier descendant des chirurgiens spécialistes, « opérateurs ambulants », des « coureurs » dont Guy de Chauliac se moquait tant; il était certes plus facile de se moquer d’eux que de les imiter et de savoir obtenir d’aussi beaux succès.
À l’étranger, on peut citer comme chirurgiens célèbres au xvme siècle, en Angleterre, Cheselden (1688- 1752), opérateur des plus adroits et des plus rapides
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qui s’était spécialisé dans l’opération de la taille périnéale (Morand raconte qu’il vit faire à ce chirurgien 17 opérations de taille de suite sans un seul décès), et de la cataracte; Percival Polt (1714-1788) qui attacha son nom à la tuberculose des corps vertébraux avec gibbosité, abcès froids et paralysie des membres inférieurs (mai de Pott). Park (de Liverpool) qui fit les premières résections pour « carie articulaire » en 1781 et surtout le grand John Hunter (1728-1793). Il naquit aux environs de Glasgow, et fut élève de son frère Guillaume qui était un anatomiste consommé. John Hunter est un des esprits les plus curieux et des plus actifs de la chirurgie au xvine siècle : il fut à la fois anatomiste et physiologiste, disséquant tout ce qu’il rencontrait, cadavres d’hommes ou d’animaux, et expérimentant sur les animaux; il créa en quelque sorte la chirurgie expérimentale et fonda le célèbre musée d’anatomie normale et pathologique qui fut après sa mort acheté par le gouvernement anglais et offert au collège des chirurgiens de Londres où il existe encore sous le nom de « Hunterian Muséum » ; c’est une des plus belles collections anatomo-pathologiques du monde. Les découvertes anatomiques de Hunter sont nombreuses; on lui doit en particulier une description parfaite de la migration du testicule (gubernaculifm de Hunter), et de l’anatomie des dents; comme chirurgien, Hunter s’occupa spécialement des anévrismes et vulgarisa la ligature au-dessus du sac, entre le cœur et l’anévrisme, déjà faite par Guillemeau et Anel; c’est justement pour lier l’artère fémorale à la partie inférieure de la cuisse qu’il décrivit le canal musculo-aponévrotique qui porte encore son nom en anatomie topographique. Hunter s’occupa beaucoup aussi des maladies vénériennes : il reconnut « l’induration » de la base comme l’un des caractères essentiels du chancre syphilitique ; malheu-
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reusement, il fit sur lui-même une expérience très hardie, en s’inoculant du pus d’un malade qu’il croyait atteint de simple blennorhagie ; mais cette expérience fut bien fâcheuse, non seulement pour Hunter, puisqu’il s’inocula la syphilis et mourut d’angine de poitrine par endartérite des coronaires comme le montra son autopsie, mais aussi pour la science, car cette expérience entretint la confusion la plus complète dans la description des maladies vénériennes jusqu’aux travaux de Ricord et de son élève Bassereau, qui seuls apportèrent la clarté dans la question des infections vénériennes vers le milieu du xixe siècle (1838-1852). 11 est évident aujourd’hui que le malade auquel Ilunter avait pris du pus pour se l’inoculer courageusement, était à la fois atteint de syphilis et de blennorhagie. En Italie, il faut citer Antonio Scarpa, de Venise (1747-1832) qui fut un anatomiste consommé, étudia l’oreille interne, le labyrinthe et le système nerveux; il semble avoir été l’un des premiers à reconnaître l’athérome artériel et l’artério-sclérose, comme étant des lésions de la tunique interne des vaisseaux sanguins; mais le monument le plus durable que Scarpa ait laissé, c’est son « Atlas des hernies » qui est orné de très belles planches où sont figurées les principales dispositions anatomiques que l’on rencontre dans les hernies : c’est à Scarpa que l’on doit en particulier la distinction essentielle entre les adhérences inflammatoires qui unissent i’intestin au sac herniaire et les adhérences « naturelles » qui sont dues à une disposition spéciale du méso de l’intestin (hernies par glissement).
Mais le fait le plus important peut-être pour l’évolution de la chirurgie au xvme siècle, ce fut la libération complète des chirurgiens du joug des médecins, la reconnaissance de leur autonomie et la fondation de l’Académie royale de Chirurgie.
En 1724, Louis XV, sous la pression du premier
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chirurgien Mareschai qui était très bien en cour, rendit des lettres patentes qui réorganisaient le collège de Sainl-Côme; en particulier cinq chaires de « démonstrateurs « étaient créées pour l’enseignement de l’anatomie, des maladies chirurgicales et des démonstrations d’opérations sur le cadavre. En outre deux maîtres chirurgiens étaient nommés à l’Hôpital des frères de la Charité. La Faculté de Médecine protesta violemment contre l’édit de 1724; elle se rendit en corps et en robe, par un jour de grand froid, au collège de Saint-Côme pour demander à « présider » un cours d’anatomie que faisait à ce moment un chirurgien. La porte de l’amphithéâtre resta close malgré leurs protestations et les docteurs en robe furent obligés de se retirer, gelés et pleins de confusion, sous les quolibets de la foule amusée de cette solennelle mascarade. Cette scène héroïcomique montre bien à quel degré de tension en étaient arrivées les relations entre médecins et chirurgiens à cette époque. Mais la déception et la fureur des médecins furent encore plus grandes, quand La Peyronie et Mareschai créèrent l’Académie royale de Chirurgie en 1731 ; le roi Louis XV approuva cette fondation; la première séance eut lieu le 18 Décembre 1731; Mareschai était président et J.-L. Petit directeur; le nombre des membres de cette Académie était de 70. En 1743, fut publié le premier volume des travaux, sur lesquels je reviendrai un peu plus loin.
La même année, les chirurgiens se libérèrent définitivement de leur union avec les simples barbiers, qui durait depuis 1660; désormais pour exercer la chirurgie, il faudra être maître-es-arts et avoir soutenu une thèse. La première soutenance eut lieu le 25 septembre 1749 : Le candidat était Louis et le sujet de sa thèse « De vulneribus c'apitis » ; le président était Morand, maître chirurgien-juré ; il avait à
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sa droite le doyen de la Faculté de médecine, Martinencq, assisté de deux docteurs. Ce fut là un événement capital qui mettait définitivement les chirurgiens sur le môme rang que les médecins. Enfin le chirurgien de la cour, de la Martinière, obtint de Louis XV, en 1757, l’établissement d’une Ecole pratique de dissection; les professeurs étaient au nombre de quatre et leur traitement assuré par une donation de vingt mille livres faite par de la Martinière. Ainsi donc grâce aux efforts tenaces des chirurgiens, grâce surtout à l’appui qu’ils rencontraient à la cour, grâce aussi aux généreuses donations de La Peyronie et de La Martinière, la chirurgie était définitivement débarrassée des entraves continuelles que la jalousie des médecins ne cessait de lui imposer depuis plusieurs siècles.
L’Académie royale de chirurgie fut un centre d’études scientifiques d’une très haute valeur et elle eut sur l’évolution de la chirurgie française au xvme siècle l’influence la plus heureuse. Pour s’en rendre compte, il suffit de se reporter à ses fameux « Mémoires » qui furent publiés de 1731 à 1741. En parcourant aujourd’hui ces vieux volumes, on est tout surpris de voir combien ces mémoires de chirurgie, généralement eourts et agréables à lire, sont déjà « modernes » par leur contenu et par leur forme. Iis sont souvent illustrés ; ils contiennent toujours des « observations » détaillées des maladies traitées et des opérations pratiquées. Le souci de citer les auteurs anciens ou étrangers qui ont parlé du môme sujet, est constant et les références sont indiquées. On voit que de très grands progrès ont été accomplis dès cette époque dans la façon même de concevoir la science; celle-ci devient de plus en plus une œuvre collective : les communications plus faciles entre les différents pays, les journaux, les sociétés savantes se sont développés et contribuent vraiment à faire
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avancer l’étude des questions scientifiques. Je connais peu de lecture aussi intéressante pour un chirurgien de nos jours que celle des cinq ou six volumes des Mémoires de l’académie royale de chirurgie (le nombre des volumes varie avec les éditions) ; je ne puis naturellement insister ici bien longuement sur ces mémoires; je citerai seulement quelques-uns des travaux les plus remarquables que l’on peut y trouver. Quesnay a écrit des articles intéressants sur le trépan et ses indications ; il rapporte plusieurs observations de plaies du cerveau guéries après trépanation : deux cas d’abcès du cerveau, l’un de J.-L. Petit, l’autre de La Peyronie sont relatés avec des observations précises qui ne laissent aucun doute sur la nature de la lésion et l’heureux succès de son traitement chirurgical. La Peyronie étudie les hernies étranglées avec gangrène, Verdier les hernies de la vessie avec des détails anatomiques excellents ; Laffitte relate deux cas de néphrotomie pour calcul du rein après suppuration et abcès lombaire qui ont été suivis de guérison. Le mémoire de Louis sur la saillie de l’os dans les cas d’amputation des membres est classique ; l’auteur indique, pour éviter la conicité du moignon, l’excellent procédé de la coupe en deux temps des masses musculaires du membre; Boucher plaide, avec conviction et de nombreuses preuves à l’appui, la cause de la conservation du membre dans les cas de plaies graves des os et même des articulations; il s’élève contre l’abus que l’on faisait alors des amputations dans toutes les blessures. Daviel décrit l’extraction du cristallin dans la cataracte et considère ce procédé (aujourd’hui le seul employé), comme bien supérieur à l’abaissement avec l’aiguille enfoncée dans le cristallin qui était alors presque uniquement utilisé. Daviel rapporte les très nombreux succès que cette façon nouvelle d’opérer lui a permis d’obtenir. Morand défend chaleureusement la
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ponction des épanchements pleuraux qui n’était pour ainsi dire jamais faite à cette époque. Morand et Louis indiquent de nouveaux procédés pour guérir les fistules du canal de Sténon; Foubert montre qu’il a pu souvent traiter les grands abcès du « fondement », sans recourir à la section systématique du rectum et de son sphincter qui était généralement faite à cette époque et qui entraînait de graves inconvénients (incontinence). Pipelet décrit parfaitement les hernies « épigastriques », sous le nom de hernies de l’estomac et montre la fréquence des symptômes gastriques qu’elles peuvent parfois déterminer. Ilévin rapporte des observations d'occlusion intestinale par invagination qui ont guéri spontanément par l’élimination du segment intestinal invaginé. La Martinière publie plusieurs beaux succès obtenus par la trépanation du sternum dans des cas d’abcès du médiastin.
Je ne cite que l’essentiel; mais on peut juger, par cette énumération sommaire, de l’intérêt et de la valeur de ces mémoires qui valent à eux seuls de gros volumes. Le souci de toujours apporter des preuves à l’appui et d’étayer par des « observations » précises ce que l’on veut prouver, est tout à fait remarquable et montre bien que la chirurgie à cette époque est très en avance sur la médecine. Il suffit pour s’en convaincre de lire comparativement des ouvrages de médecine du même temps : il est souvent bien difficile de comprendre exactement à quoi correspond pour nous ce que décrivent les médecins du xvnie siècle (et a fortiori des siècles précédents); dans leurs ouvrages la nomenclature médicale esttrès mal précisée; il n’y est question que de fièvres malignes, d’éruptions mal définies (pourpre), de coliques, de douleurs plus ou moins bien localisées; c’est pourquoi, même lorsqu’il y a eu autopsie, comme dans le cas célèbre de « Madame » (sous Louis XIV) il est à peu près impossible de savoir exactement
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quelle a élé la cause de la mort, tant le langage anatomique est vague; on a pu penser dans ce cas particulier qu’il s’agissait de grossesse extra-utérine rompue, d’appendicite, d’ulcère de F estomac perforé; on peut penser que les amateurs de diagnostics rétrospectifs s’en sont donné à cœur joie; mais on ne peut conclure, tant les documents, faute de précision, sont susceptibles de recevoir des interprétations différentes.
Pendant le xvne et le xvme siècles, la chirurgie d’armée se développa notablement et le service de santé chirurgical fut certainement beaucoup amélioré. On trouve déjà, en 1550, une ordonnance de Henri II, décidant la création d’un hôpital « ambulatoire » pour secourir les blessés et les malades de l’armée. Sully perfectionna les « ambulances » qui restèrent cependant très primitives, comme on peut bien l’imnginer, sous Louis XIFI ; nous savons qu’au siège de Casai (1629) il y avait un hôpital « sédentaire » qui recueillait les blessés. Pendant les guerres si nombreuses du règne de Louis XIV, les hôpitaux militaires se développèrent; ils étaient entièrement sous la dépendance de l’intendance de l’armée; c’élait l’intendant, sorte d’entrepreneur, qui choisissait les chirurgiens, ainsi que les apothicaires et leurs aides et se chargeait de fournir le matériel. En arrière des zones où les batailles étaient les plus fréquentes, on établit sous Louis XIV, des hôpitaux dans les villes frontières, à Arras, Calais, Dunkerque et Perpignan. Ces hôpitaux soignaient les blessés qui s’étaient « évacués seuls » ou que l’on avait pu transporter dans des charrettes ; le nombre des « stropiats », des mutilés de guerre, comme nous disons aujourd’hui, augmenta beaucoup, avec la fréquence des guerres, au xvi]e siècle ; on sait avec quel réalisme saisissant et quelle puissance d’évocation, les gravures de Callot, nous les montrent errants sur les routes ; ces
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estropiés ne restaient pas toujours dans les résidences fixes qu’on leur avait indiquées, par exemple, en Normandie, en Champagne, Picardie et Lorraine; ils allaient volontiers dans les autres provinces mendier et faire du désordre, aussi Louis XIV décida-t-il de créer P « Hôtel royal des Invalides » (1674), qui fut dédié « Lœso et invincto miiiti ». Malgré cette noble dédicace, Vauban adressa des critiques très sages à l’établissement de l’Hôtel des Invalides; d’après Vauban, cet « Hôtel » aurait dû être réservé aux seuls « Invalides parfaits », c’est-à-dire à ceux qui étaient absolument incapables de se livrer à un travail quelconque : les « Invalides imparfaits » auraient dù être utilisés dans la mesure du possible, comme gardiens de bestiaux, portiers ou même comme garnisaires dans certaines places fortes, au lieu d’encombrer de leur oisiveté la caserne-hôpital des Invalides ; mais on sait que l’auteur de la Di me royale n’était jamais content!
Les hôpitaux civils au xvme siècle étaient dans un état de saleté effroyable : Tenon, en 1788, publia une série de mémoires qui prouvent combien l’hygiène la plus élémentaire et même la plus simple propreté étaient alors méconnues dans les hôpitaux des grandes villes: sur 1.600 lits, à l’Hôtel-Dieu de Paris, il y avait 1.200 lits qui servaient à quatre ou six malades à la fois ; 400 lits seulement étaient occupés par un seul malade ; la vermine était la conséquence nécessaire de cette promiscuité. La mortalité dans les services de médecine, surtout en temps d’épidémie, était effrayante, comme il est facile de le comprendre. Les rapports de Tenon émurent l’opinion publique etsous Louis XVI on tenta quelques améliorations; mais elles furent insignifiantes et il faudra attendre bien longtemps encore pour que les hôpitaux des grandes villes soient installés à peu près convenablement; nous verrons que pendant toute la première moitié
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du xixe siècle, ces hôpitaux resteront des foyers d’infection où la mortalité post-opératoire atteindra un pourcentage qui nous semble incroyable aujourd’hui.
En somme, la chirurgie pendant le xvin® siècle a certainement progressé ; elle a fait des acquisitions techniques des plus intéressantes : la chirurgie de l’œil grâce à Daviel, la chirurgie ostéo-articulaire (meilleures amputations, apparition des résections), le traitement des anévrismes artériels ont été très heureusement améliorés. La chirurgie entière est maintenant basée sur une bonne anatomie topographique et la pratique des opérations sur le cadavre tend à se généraliser et fera désormais partie de l’éducation du futur chirurgien : mais c’est la pathologie chirurgicale qui surtout a subi une évolution très heureuse ; l’anatomie pathologique, la physiologie pathologique expérimentale (expériences de Duhamel sur les os et le périoste, de Hunter) sont nées et vont se développer rapidement, permettant chaque jour une meilleure compréhension des phénomènes morbides. A ce point de vue, la chirurgie de la fin du xvme siècle est bien en avance sur la médecine de la même époque : celle-ci reste routinière et dogmatique et il est incontestable que c’est la chirurgie qui a le mieux compris la première toute la valeur de la méthode anatomo-clinique, créée par Morgagni. Les Sociétés savantes comme l’Académie Royale de Chirurgie, les journaux spéciaux permettent la diffusion rapide des progrès techniques dans chaque pays et d’un pays à l’autre. Le nombre de ceux qui participent à l’œuvre collective de la science ira sans cesse en augmentant; du choc des opinions et des tendances différentes, propres à chaque pays, naîtront, comme toujours, de la vie et du progrès
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technique. Enfin la situation sociale des chirurgiens s’est ressentie très favorablement des progrès de leur science; ils ont été très estimés pendant tout le xvme siècle et leurs mémorables luttes avec les médecins leur ont été, en. somme, favorable; ils sont sortis certainement grandis de leurs épreuves. Les querelles des médecins et des chirurgiens au xvme siècle avaient eu un grand retentissement : toute l’opinion publique en avait été émue : Diderot, en 1748, publia une brochure, pleine de verve et de raison, sur les troubles qui divisent la médecine et la chirurgie, sous forme d’une « Lettre d’un citoyen zélé qui n’est ni chirurgien ni médecin ». Diderot termine sa lettre en disant : « Restituons donc les choses dans leur simplicité première; qu’il n’y ait plus de chirurgiens; mais que les médecins et les chirurgiens réunis forment un corps de « guérisseurs » et nous verrons les querelles cesser et l’art marcher à sa perfection ». Le vœu de Diderotallait s’accomplir dès la fin même du xvme siècle, pendant la Révolution française.