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CHIRURGIE PENDANT LA PREMIÈRE MOITIÉ

DU XIXe SIÈCLE

Pour décrire l’évolution de la chirurgie au xixe siècle, en se rapprochant le plus possible de la vérité historique, il est nécessaire de pratiquer dans ce siècle plusieurs coupures. C’est qu’en effet deux événements, d’une portée incalculable, vont se produire au cours de ce siècle, événements qui transformeront de fond en comble la chirurgie : ce sera d’abord en 1847, la découverte des propriétés anesthésiques de l’éther et du chloroforme, puis en 1867 la création par Lister de la méthode antiseptique.

Jusqu’en 1850 environ, la chirurgie du xixe siècle ne différera en somme que par des détails de celle que nous avons vue déjà si avancée à la fin du xvme siècle. L’introduction des anesthésiques généraux dans la pratique chirurgicale modifiera déjà très heureusement la technique et permettra de pratiquer des interventions jugées jusque-là impossibles et commencera à influencer grandement l’évolution de la chirurgie opératoire ; mais il n’y aura pas là encore un progrès décisif, car le problème capital de la chirurgie ne sera pas résolu ; comme nous le verrons, l’infection post-opératoire, restera à celte époque d’une extrême fréquence et par conséquent la chirurgie n’aura que des résultats tout à fait incer-

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tains ; elle n’aura guère réalisé qu’un progrès, déjà très appréciable il est vrai, celui de ne plus être barbare dans son exécution. Quand la méthode antiseptique listérienne se sera généralisée, entre 1867 et 1875, alors commencera vraiment l’ère de la chirurgie moderne et nous verrons celle-ci, en vingt ou trente ans, conquérir tout le domaine qui est aujourd'hui le sien. Ce n’est donc pas une hyperbole que de parler ici de « révolution » puisque entre 1850 et 1880 la chirurgie fera un pas de géant en avant et réalisera soudain un ensemble de progrès qui ne peuvent être comparés en rien à ceux du passé.

C’est pourquoi je diviserai le xixe siècle en trois périodes bien distinctes : 1°) la période qui s’étend du début du siècle à 1850; 2°) la révolution chirurgicale qui va s’accomplir en deux temps : d’abord généralisation de la pratique de l’anesthésie générale; puis, création et diffusion de la méthode antiseptique entre 1850-1875 ; 3°) enfin la période qui va de 1875 à 1900 et qui correspond à la création de la chirurgie moderne.

Dans ce premier chapitre, je ne m’occuperai que de la chirurgie du xixe siècle, avant 1a. découverte des anesthésiques généraux. Ce chapitre sera forcément assez court, car les progrès réalisés par la chirurgie pendant ce demi-siècle (1800 à 1850) n’ont été somme toute qu’assez minimes, surtout quand on les compare à ceux qui suivront.

En 1793 la Convention avait supprimé toutes les Académies et les Facultés : l’enseignement de la médecine était donc de ce fait aussi supprimé ; mais dès la fin de 1794, Fourcroy montra la nécessité de rouvrir des écoles pour l’ensoignement de la médecine : les armées de la République avaient besoin de

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médecins; aussi créa-t-on trois Ecoles de santé, à Paris, Montpellier et Strasbourg : dans ces Ecoles qui avaient surtout pour but de faire rapidement des médecins militaires, l’enseignement de la médecine et celui de la chirurgie étaient complètement fusionnés, fait important dans l’histoire des rapports entre les médecins et les chirurgiens. Le vœu de Diderot était réalisé; désormais plus de scission entre la médecine et la chirurgie, plus d’enseignement spécial de cette dernière, considérée par les doctes médecins comme une parente pauvre : c’e-st bien cette fois la fin des querelles séculaires. En Floréal an X, les Ecoles de santé prirent le nom d’ « Ecoles de médecine » bien que l’enseignement continuât à y être mixte et que les diplômés sortant de ces écoles, fussent à la fois médecins et chirurgiens. Les Sociétés savantes se reformèrent peu à peu ; en 1796, Bîchat et Dupuytren avaient fondé à Paris une Société médicale d’émulation. En 1802, une Société de la Faculté fut instituée et vécut avec succès jusqu’en 1821. L’internat des hôpitaux de Paris, qui devait avoir une si grande influence sur l’enseignement concret, pratique de la médecine et de la chirurgie pendant tout le xixe siècle fut créé aussi à cette époque (1800) : c’était un concours auquel tous les étudiants en médecine, même de nationalité étrangère, pouvaient participer, à condition qu’ils fussent déjà externes, également nommés au concours. Un peu plus tard, le gouvernement de la Restauration rouvrit l’Académie de médecine (1821), composée cette fois de sections multiples (anatomie, médecine, chirurgie, etc...). Mais en 1843, plusieurs jeunes chirurgiens parisiens, avec Bérard à leur tète, fondèrent une Société Nationale de chirurgie, qui ressemblait beaucoup par ses statuts et par ses méthodes de travail à l’ancienne Académie Royale de Chirurgie ; cette Société de chirurgie pendant tout le reste du xix* siècle, contri-

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buaau développement de la chirurgie en France avec le même succès que l’avait fait un siècle auparavant sa sœur aînée .

Les remarquables progrès dont nous avons vu le début au xvm° siècle, en anatomie pathologique et en clinique chirurgicale, vont continuer et s’accentuer, dans un sens très favorable, sous la vigoureuse impulsion du plus grand chirurgien de l’époque, Dupuytren, qui peut être pris comme type de l’homme « représentatif » de' la chirurgie au début du xixe siècle.

Guillaume Dupuytren (1777-1835), né à Pierre- Buffière, en Limousin, fit ses éludes à Paris ou il suivit les leçons de l’illustre Bichat et recueillit ainsi la tradition de Desault. Il fut nommé en 1808 chirurgien en chef de cet hôpital ; c’est là qu’il enseigna pendant vingt ans la clinique chirurgicale avec le plus grand éclat : sa renommée universelle attirait autour de lui des élèves et des auditeurs du monde entier. Il eut, comme internes, des étudiants étrangers qui allèrent partout porter son enseignement. Ce qui fait la grande importance de Dupuytren dans l’histoire de la chirurgie, ce n’est pas tant son habileté opératoire, qui cependant était grande, ou bien les opérations nouvelles qu’il a crées, que sa très grande valeur comme pathologiste et comme clinicien. Dupuytren, élève de Bichat et héritier de la science pathologique acquise pendant le xvme siècle, fut, pendant toute sa vie, désireux surtout de donner à la chirurgie une solide base anatomo-pathologique et de perfectionner le diagnostic clinique. Dès l’époque où il était simple prosecteur, c’est-à-dire répétiteur d’anatomie et d’opérations sur le cadavre, jusqu’à la fin de sa vie, ce fut sa constante préoccupation; c’est lui qui fonda pour son compatriote et ami, le grand Cruveilhier, la chaire d’anatomie paihologique de la Faculté de Médecine de Paris et le célèbre musée

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d’anatomie pathologique qui porte son nom est également sa création personnelle. Dupuytren avait très bien compris que la chirurgie clinique, si elle voulait continuer à progresser et devenir une véritable science, après avoir été surtout jusqu’au xvme siècle un art empirique, devait suivre la voie féconde que lui avaient déjà tracée d’une part des chirurgiens cliniciens, comme Jean-Louis Petit, Desault et tous les membres de l’Académie Royale de chirurgie, d’autre part, les anatomo-pathologistes, comme Morgagni et John Hunter. Ce fut le très grand mérite de Dupuytren que de comprendre le premier, au xixe siècle, que le véritable progrès devait se faire dans cette direction, pour la partie théorique et clinique de la chirurgie, c’est-à-dire pour celle qui permet de poser le diagnostic et les indications opératoires.

Dupuytren et Laënnec furent, en quelque sorte, les continuateurs directs de la méthode d’observation anatomo-clinique créée par Morgagni, au milieu du xvme siècle, mais peu ou mal comprise par les médecins contemporains : c’est pourquoi, Dupuytren en chirurgie et Laënnec en médecine, peuvent être considérés à juste titre comme les créateurs de la pathologie moderne. Je ne puis m’étendre ici sur l’œuvre du médecin génial que fut Laënnec, car ce serait sortir de mon sujet : mais il faut cependant saluer au passage cet homme plein de génie et de modestie qui montra la vérité aux médecins de son temps, avec une si grande simplicité qu’ils ne la comprirent pas tout d’abord : iis ne virent, pour la plupart, dans l’auscultation médiate qu’il venait de découvrir (1816-1819) qu’un procédé nouveau et sûr de diagnostic des affections thoraciques ; ce qu’elle est évidemment, à tel point qu’aujourd’hui encore, associée aux rayons X, elle reste le moyen le plus certain pour diagnostiquer en clinique les maladies du

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poumon et du cœur ; mais ils ne virent pas, dès le début, que Laënnec avait apporté autre chose de bien plus important encore, à savoir sa méthode, c’est-à-dire sa façon de comprendre et d’étudier la médecine comme une science qui a ses procédés spéciaux de recherche, qui sont l’observation minutieuse des symptômes présentés par le malade pendant la vie et le contrôle anatomique des lésions viscérales après la mort, avec un minimum d’interprétation systématique et a priori sur 1a, pathogénie possible de ces lésions : s’efforcer de superposer toujours le symptôme à une lésion vérifiable, tel devait être le premier devoir du médecin pour apporter un peu de clarté dans un ordre de connaissances aussi confus que l’était la médecine à cette époque, « une science entièrement à faire», comme disait Magendie.

Dupuytren, du fait qu’il avait, comme Laënnec, très bien compris la valeur de la méthode anatomoclinique, fut certainement le plus grand chirurgien clinicien et pathologiste de son temps; il est juste d’ailleurs, d’ajouter qu’il fut aussi un opérateur remarquable, d’un sang-froid à toute épreuve; il réséqua le premier le maxillaire inférieur en 1812, il fit la ténotomie sous-cutanée du sterno-mastoïdien pour le torticolis (1822), opération vulgarisée plus tard par Bouvier et Jules Guérin (1837); il pratiqua avec succès des ligatures vasculaires, hardies pour l’époque (iliaque externe, 1815); il incisa un abcès cérébral qu’il avait diagnostiqué et guérit ie malade; il inventa cet instrument, si remarquable, l’entérotome (1828) qui permet de couper lentement, par écrasement, l’éperon mésentérique dans les cas d’anus contre nature. On connaît aussi les descriptions parfaites qu’il a laissées dans ses six volumes de cliniques (qui furent rédigées après sa mort par ses élèves), de la rétraction de l’aponévrose palmaire et de la fracture du cou-de-pied qui porte son nom, sans

compter nombre d’autres questions de clinique chirurgicale qu’il éclaircit et dont il vulgarisa la connaissance.

Malheureusement, à un autre point de vue, l’in- ‘ fluence de Dupuytren fut très fâcheuse sur l’évolution ultérieure de la pratique chirurgicale et de la chirurgie opératoire; voici pourquoi. Au temps de Dupuytren vivait une sorte de despote médical, furieux et sanguinaire (son service d’hôpital, disent des témoins oculaires, « ruisselait de sang »), un doctrinaire dont la violence de langage n’avait d’égal que la pauvreté d’esprit; c’était le breton François Broussais (1772-1838). Cet homme, dont l’influence fut si néfaste, quand on regarde les faits à un siècle de distance, sine ira et studio , n’avait absolument rien compris à l’évolution des sciences médicales pendant le xvme siècle : il n’avait surtout pas, comme Dupuytren et Laënnec, saisi la valeur de la méthode anatomo-clinique; ou plutôt il n’en avait aperçu que l’extérieur et la forme : en effet, Broussais faisait des autopsies, mais pour y voir ce que son « système » voulait y trouver, en particulier la fameuse endartérite généralisée (qui n’est qu’une lésion cadavérique banale) ou la gastro-entérite qu’il rencontrait partout, et non pour y découvrir des lésions viscérales précises, correspondant à des symptômes définis et bien observés. Avec ce scolastique qui apportait en médecine la brutalité des camps où il avait longtemps vécu, la pathologie médicale devint bien simple : la lésion essentielle de toutes les maladies, c’est la gastro-entérite ; elle explique tout, depuis le banal embarras gastrique par excès de table jusqu’à la fièvre typhoïde la plus grave, en passant par l’infection puerpérale. Au contraire, toute tentative pour constituer un groupe de symptômes auquel on donnera un nom nouveau pour l’individualiser (ce qui doit être le but du médecin qui veut apporter un peu

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de clarté dans l’étude de la pathologie, comme Laënnec l’avait si parfaitement compris), semble à Broussais une erreur complète, entachée d’ « ontolog ;ie » (?); mais laissons ce fatras systématique dont je défie un médecin d’aujourd’hui, si patient soit-il, de soutenir plus de cinq minutes la lecture fastidieuse, et arrivons à la conséquence la plus triste qui résulta de l’influence de ce terrible doctrinaire, c’est-à-dire à la thérapeutique qu'il déduisait de cette pathologie imaginaire et désordonnée. « La nature n’a aucun pouvoir de guérison naturelle » : tel est un des aphorismes de Broussais : fatale erreur que les bons médecins observateurs du passé n’avaient jamais commise, eux qui avaient invoqué si souvent et si heureusement la «vis medicatrix naturae »; par conséquent, il faut faire « avorter la maladie par un traitement énergique où la diète, les sangsues et les saignées copieuses et répétées joueront le rôle principal. On voit d’ici les résultats de cette furieuse thérapeutique en médecine; mais ce n’est pas mon sujet et je passe. En chirurgie, les conséquences de l’application de la thérapeutique « à la Broussais », furent tout à fait désastreuses. Il est étonnant qu’un homme de la valeur de Dupuytren se soit laissé séduire et entraîner par les idées de Broussais; mais le fait est malheureusement incontestable. Pour « prévenir » la fièvre traumatique ou 1’ « inflammation locale » qui allait se produire après une opération, il fallait se hâter de conjurer ces accidents, en mettant le blessé ou l’opéré à une diète sévère, en le saignant copieusement et en plaçant, chose plus grave encore, des pommades, du eérat et des « cataplasmes » fréquemment renouvelés sur la blessure ou la plaie opératoire; toutes ces mesures énergiques étaient destinées à combattre Pinfiammation locale ; car, pour Broussais et son école, c’était là que se trouvait le « foyer de maladie » qui allait provoquer la fatale gastro-entérite, si on ne se

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hâtait de l’éteindre par un traitement approprié. Il est facile aujourd’hui à la lumière de tout ce que nous savons sur l’infection des plaies, de comprendre les conséquences de cette thérapeutique où tout est fait à contre-sens; elles furent terribles et expliquent le fait paradoxal suivant : pendant les années qui s’étendent de 1820 à 1870 environ, la chirurgie fut plus savante qu’elle n’avait jamais été jusque-là et basée sur une anatomie impeccable; les opérations étaient exécutées avec une précision anatomique et une rapidité que l’on n’avait jamais égalées; le diagnostic clinique progressait chaque jour et devenait souvent merveilleux de précision : et cependant, jamais la mortalité, à la suite des opérations, n’avait été aussi élevée ; dans les hôpitaux des grandes villes, entre 1840 et 1870, jusqu’à la diffusion de l’antisepsie, la mortalité était telle que certains chirurgiens en étaient arrivés à ne presque plus opérer; que les interventions les plus simples, l'ablation d’une loupe du cuir chevelu ou d’un lipome sous-cutané par exemple, étaient bien souvent suivies de mort par infection purulente en quelques jours : dans les maternités, la mortalité par « fièvre puerpérale » était si élevée que ces établissements n’étaient plus fréquentés que par de pauvres malheureuses absolument indigentes : l’horreur de l’hôpital qui resta longtemps profondément ancrée dans l’esprit des populations urbaines et qui disparaît à peine de nos jours, s’explique quand on réfléchit à la mortalité effrayante que l’on observa dans les hôpitaux des grandes villes pendant toute cette sombre époque.

Voici comment une erreur de doctrine, imposée par le dictateur systématique qu’était Broussais et acceptée par le grand Dupuytren et ses élèves, fut une cause d’arrêt et même de recul très net dans la pratique de la chirurgie, au moment où celle-ci faisait de par ailleurs de si grands progrès théoriques.

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Il est bien évident qu’il y eut recul, car au xvme siècle, à l’époque de J.-L. Petit et de Ravaton, nombre de chirurgiens obtenaient de bons résultats, dans des opérations sérieuses, la trépanation, par exemple, et les amputations, parce qu’ils faisaient des pansements simples avec du v;n aromatique, des poudres de myrrhe et de quinquina, des essences, pratiquant en somme de l’antisepsie avant la lettre et surtout parce, qu’ils faisaient des pansements rares,' laissant à la nature sa part essentielle dans l’œuvre de cicatrisation et de réparation des tissus.

Pendant toute la première partie du xixe siècle, deux hommes seulement comprirent que l’infection puerpérale, la « fièvre puerpérale » comme on disait alors, était en réalité une affection contagieuse due à une inoculation venant du dehors. Ce sont Olivier Wendell Holmes et Semmelweiss. En 1847, O.-W. Holmes (1809-1894), qui était professeur d’anatomie et qui a laissé des ouvrages en prose et en vers remplis d’humour, lut à Boston devant une société médicale, un travail sur la « contagiosité de la fièvre puerpérale » dans lequel il disait que les femmes en couches ne devaient jamais être visitées par des médecins qui avaient fait une autopsie ou soigné des cas de fièvre puerpérale : que cette maladie est transmissible et qu’elle peut apparaître aussi lorsque le médecin traitant a soigné un malade atteint d’érysipèle : qu’il faut se laver les mains avec une solution d’eau de Javel et changer de vêtements quand on a soigné une malade présentant des accidents de fièvre puerpérale. On peut dire que sauf la démonstration bactériologique qui ne viendra que 30 ans après, tout est parfait dans ce mémoire de Holmes; il suscita cependant, comme il fallait s'y attendre, les plus vives protestations de la part des accoucheurs officiels de son pays et ne fut même pas connu en Europe, à ce qu’il semble.

A peu près en même temps, à Vienne, Semmelweiss (1818-1865) assistant de la première clinique obstétricale de l’hôpital général, remarqua que ce service était décimé par l’infection puerpérale, tandis que la deuxième clinique du même hôpital était beaucoup moins atteinte; il chercha la raison de cette différence, et crut la trouver dans ce fait que la première clinique était fréquentée par des étudiants qui venaient directement des salles d’autopsie ou de dissection, tandis que, à la seconde clinique, le service était assuré par des sages- femmes qui ne disséquaient pas et ne faisaient pas davantage d’autopsies. En 1847, un assistant du professeur d’anatomiepathologique Rokitansky, de Vienne, mourut des suites d’une piqûre qu’il s’était faite pendant une autopsie ; Semmelweiss assista à l’autopsie de ce jeune médecin et remarqua combien les lésions étaient identiques à celles que l’on rencontrait chez les femmes mortes de « fièvre puerpérale ». Dès lors, sa conviction fut bien établie et il obligea tous les étudiants qui fréquentaient son service d’accouchement à se laver très soigneusement les mains avec de l’eau de Javel diluée ; la mortalité par infection puerpérale tomba de plus de 15 p. 100 à 3,8 p, 100, puis à 1,27 p. 100, à la suite de l’application de cette simple mesure (1847- 1849). Il semble qu’après une expérience aussi concluante, la preuve aurait dû être faite; il n’en fut rien; les professeurs d’obstétrique Scanzani et Cari Braün refusèrent absolument de se laisser convaincre et les magnifiques recherches de Semmelweis n’eurent pas d’écho.

Semmelweis avait donc très bien vu comme Holmes que la fièvre puerpérale était « contagieuse » et qu’on pouvait la prévenir par des mesures hygiéniques; mais il eut, de plus, le grand mérite de comprendre que cette « fièvre » était en réalité une « septicémie par inoculation »; en 1861, il publia à Budapest, ou

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il était professeur, son célèbre ouvrage sur les causes, ia signification et la prophylaxie de l’infection puerpérale. Cependant l’exemple donné par Holmes, en Amérique et Semmelvveis, en Autriche-Hongrie, ne fut pas compris à leur époque : les dogmes ne meurent pas si vile.

Il serait injuste cependant de ne pas reconnaître les mérites des chirurgiens de la première moitié du xixe siècle et de ne voir à cette époque que l’effrayante mortalité de la chirurgie hospitalière, mortalité dont nous comprenons facilement les causes maintenant (encombrement, pratique des autopsies sans aucun souci de l’hygiène, mauvaise méthode de pansement et transmission de l’infection en série, avec exaltation progressive de la virulence des germes, comme dans une véritable expérience de laboratoire).

Il faut donc citer un certain nombre de noms en France comme à l’étranger. En France, rappelons la belle figure d’honnête homme et de bon chirurgien de Dominique Larrey (1766-1842), le chirurgien de la grande armée; c’est lui qui créa avec Percy, les ambulances volantes qui transportaient rapidement chirurgiens et matériel sur des caissons attelés, et améliora ainsi beaucoup la chirurgie militaire de son temps : c’était un opérateur hardi qui pratiqua souvent des résections articulaires sur les blessés de guerre pour sauver le membre blessé et perfectionna la technique des amputations et des désarticulations (épaule, genou et même hanche); Lisfranc (1790- 1847), l’ennemi personnel de Dupuytren qu’il appelait « le brigand de LHôtel-Dieu », qui régla la désarticulation partielle du pied qui porte son nom et fit le premier l’amputation périnéale du rectum et l’amputation vaginale du col utérin; Roux (1780-1854),

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ancien élève de Bichat, successeur de Dupuyiren à l’Hôtel-Dieu, l’un des restaurateurs, dans les temps modernes, de la chirurgie plastique; il fit la première réfection du voile du palais divisé, en 1819 et la première suture du périnée, chez la femme en 1832. Delpech (1777-1832), professeur à Montpellier, qui fut l’un des premiers à pratiquer en France l’orthopédie, sous le nom d’ « orthomorphie » (1828); il exécuta la section du tendon d’Achille en 1816, parla méthode sous-cutanée, pour éviter « l’entrée de l’air dans la plaie » ; cette chirurgie sous-cutanée eut une grande vogue jusqu’à l’établissement de l’antiseptie; il est certain qu’à cette époque, elle exposait moins à l’infection que les incisions à ciel ouvert et constituait de ce fait un progrès important. Velpeau (1795-1867), élève de Bretonneau (de Tours), dont le traité d’anatomie chirurgicale (1823) et le traité des maladies du sein (1854) furent longtemps classiques; Malgaigne (1806-1865), qui fut surtout un remarquable écrivain, historien de la chirurgie et éditeur des œuvres d’Ambroise Paré; Nélaton (1807-1873), l’excellent clinicien qui décrivit le premier l’exophthalmos pulsatile et l’hématocèle rétro-utérine, et inventa la sonde uréthrale en caoutchouc rouge qui porte son nom; ses Eléments de pathologie chirurgicale (1844-1859) représentent parfaitement l’état de la science théorique chirurgicale de son temps. Les auteurs du célèbre « Compendium de chirurgie pratique » Bérard, Denonvilliers et Chassaignac : ouvrage où les descriptions classiques d’un grand nombre d’affections, telles les suppurations des membres, sont encore d’une lecture très instructive et n’ont pas vieilli; Paul Broca (1824-1880, célèbre par ses travaux sur les localisations cérébrales, les anévrismes et sur l’anthropologie, dont il fut en France le véritable créateur. Il resterait bien des noms à citer encore, mais cette énumération serait vite fastidieuse : nom-

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mons encore cependant, Leroy d’Etioles, Civiale et Horteloup qui créèrent entre 1822 et 1830 la lithotritie, Sédillot qui fit en 1849 la première opération de gastrostomie, pour nourrir artificiellement un malade atteint de cancer de fœsophage, Gensoul de Lyon, qui réséqua le premier le maxillaire supérieur en 1826, Lembert qui publia en 1826, un mémoire capital sur le meilleur mode de suture de l’intestin; par l’adossement séro-séreux soigné, il montra que les sutures intestinales avaient toutes chances d’être solides, tandis que tous les autres procédés essayés jusque-là étaient infidèles; le nom de Lembert reparaîtra, cinquante ans après, lors du grand développement de la chirurgie viscérale ; Pravaz (de Lyon), qui inventa la seringue à injection hypodermique (1851), instrument appelé à devenir le compagnon indispensable du médecin moderne; Bonnet (de Lyon), qui donna des descriptions parfaites des abcès froids d’origine osseuse et des affections tuberculeuses du rachis et des grandes articulations.

Chassaignac en 1859, inventa le drainage chirurgical, qu’il réalisait avec des tubes de caoutchouc perforé en plusieurs points de façon à assurer un écoulement continu au dehors des liquides contenus dans la cavité des abcès. Ce fut un progrès considérable; car les mèches, les « tentes » des vieux chirurgiens drainaient très mal ou même empêchaient l’écoulement des liquides septiques. Nous verrons l’importance très grande que jouera l’usage des drains dans la technique chirurgicale antiseptique et le nom de Chassaignac mérite de vivre toujours du fait de cette belle invention. Son « écraseur linéaire » qui coupait les tissus par écrasement progressif est bien moins remarquable et n’a pas survécu à la révolution antiseptique.

Maisonneuve inventa Y uréthrotome, instrument parfait qui permet de faire avec une grande sécurité

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l’opération de rnréthrotomie interne pour couper les rétrécissements de l’urèthre et eut l'idée, qui devait être plus tard si féconde, de réunir entre elles deux anses d’intestin, pour rétablir le cours des matières en cas de rétrécissement de ce conduit. Enfin Ollier (de Lyon), fut un maître en chirurgie clinique et expérimentale ; il créa entièrement la méthode des résections ostéoarticulaires « sous-périostées », qui fut une des acquisitions capitales de la technique chirurgicale au xixe siècle, en chirurgie des membres.

A l’étranger, citons, sans nous étendre outre mesure, un certain nombre de noms, car il n’est pas dans notre intention d’écrire ici une histoire complète de la chirurgie.

En Angleterre, les deux Bell (John et Charles), Liston ( 1794-1847), anatomiste consommé, qui professa à Edimbourg et fut un opérateur d’une habileté et d’une hardiesse restées célèbres ; Astley Cooper (1768- 1841), qui étudia l’anatomie des hernies, la clinique des fractures du fémur et des maladies du testicule; il fit aussi des opérations de chirurgie expérimentales sur le chien (ligatures vasculaires, section et suture nerveuses); Syme (1799-1870), qui décrivit l’excellente amputation totale du pied qui porte son nom et fît le premier une opération d’anévrisme de la carotide primitive par ouverture du sac et ligature des deux bouts dans la plaie : Fergusson (1808-1877), qui fut l’avocat ardent de la chirurgie conservatrice des membres et remplaça le plus possible les amputations par les résections : enfin Brodie (1783-1862), qui publia en 1819 son ouvrage classique sur la pathologie et la chirurgie des articulations, où se trouvent décrites pour la première fois les arthropathies hystériques. En Allemagne, les deux Langenbeck l’oncle Conrad (1776-1851) et surtout le neveu Bernard (181 0 - 1887) qui fonda les archives « Archive fur Klinische Chirurgie » et la Société allemande de chirurgie; h

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eut une grande influence sur le développement de la chirurgie opératoire anatomique en Allemagne et fut le maître de beaucoup de grands chirurgiens modernes, Kocher (de Berne), par exemple; il perfectionna la technique des résections ostéo-articulaires et des opérations plastiques (staphylographie) ; Von Graefe (1787-1840), Dieffenbach (1792-1847) également très habile en chirurgie réparatrice; Esmarch qui, en 1869, inventa la bande de caoutchouc souple qui permet de réaliser bien mieux l’hémostase préventive des membres que les anciens tourniquets. Simon d’Heildeberg (1824-1876), opérateur très hardi, qui fit la première ablation de la rate en 1857 et d’un rein en 1869. En Russie Pirogoff (1810-1881), fut un anatomiste consommé, écrivit une anatomie topographique excellente et inventa l’amputation ostéoplastique du pied qui porte son nom.

En Amérique, citons Mac Dowell (1771-1830), un élève de John Bell, d’Edimbourg, qui fit avec succès l’ablation totale d’un kyste de l’ovaire en 1809, répéta un certain nombre de fois, avec plusieurs résultats favorables, cette opération hardie, Emmet (né en 1828) qui se spécialisa en chirurgie gynécologique et régla l’amputation du col et la suture du périnée, Battey (1828-1895) qui enleva les ovaires en 1872 pour arrêter les hémorragies dans les fibromes, et surtout Marion Sims (1813-1883), qui créa de toutes pièces l’opération de la fistule vésico-vaginale ; grâce à la position de la malade, en décubitus latéral, avec une cuisse repliée, l’autre étendue (position de Sims) ; grâce à sa valve métallique, transformation heureuse du « gorgeret » des vieux lothomistes, à l’emploi de fils d’argent pour la suture et au cathétérisme répété de la vessie pendant la cicatrisation de la fistule, Sims obtint de nombreux succès dans cette opération qui jusque-là n’avait pour ainsi dire jamais été faite avec des résultats favorables. Sims fit, en 1861, un voyage

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en Europe, pendant lequel il opéra de nombreuses malades avec plein succès : c’élait le type du « spécialiste » qui avait inventé un procédé et il eut naturellement autant d’admirateurs que de détracteurs passionnés.

Mais ce serait tout embrouiller, surtout pour un lecteur non spécialiste, que de vouloir tout dire et citer tous les noms. Concluons plutôt en montrant les défauts et les qualités de la chirurgie pendant la première moitié du xix® siècle.

L’erreur qui stérilise la plus grande partie des efforts des chirurgiens de ce temps, c’est de croire que le perfectionnement de la chirurgie réside uniquement dans une meilleure connaissance de l’anatomie et l’exécution rapide des opérations; le problème fondamental, celui de l’infection post-opératoire n’est même pas bien compris, sauf par quelques hommes exceptionnels, comme Holmes et Semmelweissdans le cas, considéré à tort comme particulier, de l’infection puerpérale. Les chirurgiens, anatomistes consommés, opérateurs d’une habileté et d’une rapidité extraordinaires, ne peuvent arriver à comprendre que tous leurs efforts sont rendus stériles et vains par le fait qu’ils transportent avec eux, avec leurs instruments et leurs pansements, un germe de contagion qui sème partout l’infection et la mort. S’ils avaient écouté Holmes et Semmelweiss, s’ils s’étaient soigneusement désinfecté les mains en sortant de l’autopsie ou de la salle de dissection, s’ils avaient observé ces notions de propreté rigoureuse que recommande la simple hygiène dans l’entretien des instruments et la préparation des pansements, ils auraient vu certainement une amélioration considérable de leurs résultats, ce que l’habileté et la rapidité opératoire ne permettaient pas de faire ; mais les habitudes étaient prises et profondément ancrées-, il faudra plusieurs générations pour que les chirur-

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giens finissent par bien se pénétrer de cette idée fondamentale que la pratique des autopsies et la manipulation des pièces anatomiques sont incompatibles avec l’exercice de la chirurgie opératoire et qu’il est plus important pour être un bon chirurgien d’observer une propreté rigoureuse que de savoir faire la désarticulation de la hanche en quarante secondes.

Cependant la pathologie chirurgicale s’est constituée ; l’anatomie pathologique et la clinique, le diagnostic ont fait de très grands progrès ; tout ce qui est lésion « externe », facilement visible et palpable, toute la chirurgie des membres, de la tête et du cou des organes superficiels du thorax et de l’abdomen, tout ceia est déjà parfaitement connu, classé, analysé et il n’y aura pas grand’chose à y ajouter dans la suite, au moins au point de vue clinique; car naturellement la « pathogénie » de toute les lésions infectieuses qui sont les plus importantes de toutes, reste complètement obscure et les interprétations purement dogmatiques, simple reflet des idées médi cales régnantes. Comme je l’ai déjà dit, pendant que la science pathologique chirurgicale progresse chaque jour, la pratique chirurgicale, ce qui est évidemment l’essentiel, recule; les opérations sont plus dangereuses qu’elles ne font jamais été et il n’est pas exagéré de dire que l’ensemble de la chirurgie opératoire est en somme bien inférieure en 1850 à ce qu’elle était un siècle auparavant, du temps de l’Académie Royale de Chirurgie,

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