‹ L'évolution de la chirurgieChapitre 17 sur 27 · RÉVOLUTION CHIRURGICALE AU XIX0 SIÈCLE · texte numérisé non relu

RÉVOLUTION CHIRURGICALE AU XIX0 SIÈCLE

formidable, mais qui était pour l’époque, une très honnête moyenne; depuis l’application delà méthode antiseptique, la mortalité dans ces cas est tombée à 6 sur 40, soit environ 15 p. 100; du reste sur ces 6 morts, il n’y avait eu qu'une seule fois infection purulente; tous les autres malades avaient succombé à la gravité de leur affection, très rapidement après l’opération. En 1870 également, il montra par de nouveaux exemples de fractures articulaires ouvertes (fracture du cou-de-pied ouverte avec luxation du pied, fracture de l’olécrâne ouverte) combien la méthode antiseptique appliquée à ces cas pouvait en rendre les suites simples. En janvier 1871, nous trouvons pour la première fois mention du « Spray » ou pulvérisation phéniquée; avec le pulvérisateur de Richardson on envoyait un nuage de vapeur d'eau phéniquée pendant toute l’opération sur la région où l’on opérait. La peau du malade et tous les instruments étaient soigneusement désinfectés avec de l’eau phéniquée forte à 5 p. 100. Enfin à la réunion de l’Association britannique en août 1871, Lister fit un discours sur la chirurgie dans lequel il donne une description complète de la méthode antiseptique telle qu’il la pratiquait alors et qui restera sauf légères modifications ultérieures, la « méthode Listérienne » pure. 11 rappelle au début les expériences fondamentales de Pasteur et celles de Tyndall qui sont la base scientifique de sa méthode technique : il décrit ensuite le « Spray » ou pulvérisation phéniquée pendant l’opération, et recommande l’emploi de la gaze antiseptique (tissu de coton à mailles peu serrées dont les fils sont imprégnés d’acide phénique), celui du catgut « phéniqué » qu’il vient d’inventer pour faire les ligatures vasculaires ; c’était là un progrès considérable, car ce catgut ou corde à boyau (et qui est en réalité fabriqué avec la paroi musculaire de l’intestin du « mouton » malgré son nom) se résor-

bera dans les tissus sans laisser, comme la soie, un corps étranger toujours susceptible de s’éliminer ultérieurement. L’usage du drainage avec un tube en caoutchouc (pratique de Giiassaignac), mais bien désinfecté par l’acide phénique, et tous les autres détails essentiels de la méthode antiseptique sont minutieusement rapportés, ainsi que de nouveaux succès obtenus dans, des opérations importantes (ouverture d’articulation, chirurgie osseuse, fracture compliquée, cure radicale des hernies, etc.); telle était déjà la chirurgie antiseptique au milieu de l’année 1871, quatre ans après la première publication de Lister et cinq ans environ après les premiers essais expérimentaux de ce créateur.

Ainsi la chirurgie, grâce au génie de Lister, avait su transporter immédiatement sur le terrain expérimental qui est essentiellement le sien, les questions en apparence d’ordre surtout « spéculatif » que Davaine et Pasteur venaient d’éclairer d’une lumière si vive et si brillante que la plupart des contemporains en furent éblouis et ne purent rien voir. L’évidence décisive des résultats obtenus par la méthode antiseptique de Lister n’aurait cependant pas dû permettre la discussion; voir disparaître complètement d'un service d’hôpital où jusque-là elles étaient courantes, des infections comme l’érysipèle, la pourriture d’hôpital, la pyohémie, voir la mortalité des amputations s’abaisser en quelques mois de 50 p. 100 à moins de 15 p. 100, il y avait là de quoi, semble-t-il, entraîner la conviction des plus récalcitrants; on sait qu’il n’en fut rien ; des objections ridicules et sans portée, des résistances inexplicables de la part d’hommes de par ailleurs fort remarquables, ou bien des caricatures d’imitation, voilà ce que va rencontrer devant elle la chirurgie antiseptique pendant les premières années. Mais comme dit si bien Goethe, « ceux qui s’opposent à une idée juste ne font que

RÉVOLUTION CHIRURGICALE AU XIXe SIÈCLE 257

frapper sur le feu : les étincelles volent de tous côtés et vont allumer l’incendie là où elles n’auraient pas pu atteindre ». En France, un seul chirurgien comprendra de suite l’importance capitale de la découverte de Lister, et ce sera son éternel honneur, ce fut Just- Lucas Championnière : il alla à Glasgow en 1869; il fut immédiatement convaincu ; il n’attendit plus que l’occasion d’essayer la méthode. En 1874, lors d’un remplacement que fit Championnière à l’hôpital Lariboisière dans un service pourtant bien infecté, ses succès furent si décisifs que, dès lors, la vérité était trop éclatante pour ne pas convaincre complètement au moins tous ceux qui n’avaient pas d’œillères : la cause de la chirurgie antiseptique fut gagnée en France.

En Allemagne, Volkmann, Bergmann et surtout Billroth (1824-1894) adoptèrent très rapidement la méthode antiseptique; ce dernier avec ses remarquables élèves, Mikulicz, Czerny et Wôlfler contribua pour une part très importante, comme nous le verrons à la création de la chirurgie opératoire moderne.

En Angleterre, en Amérique la méthode de Lister fut assez vite répandue partout, malgré certaines résistances comme celle de Lawson Tait, dont j’ai parlé plus haut (v. p. 239).

Pendant la guerre franco-allemande (1870-1871), on ne fit aucun usage sérieux de la chirurgie antiseptique, malgré un remarquable article que publia Lister, dès le début de la guerre, dans le British medical journal. Les résultats des opérations faites pendant cette guerre furent effroyables : je tiens d’un témoin oculaire qu’à Orléans, dans une ambulance, tous les blessés sans exception à qui l’on pratiqua des résections articulaires pour plaies par coup de feu succombèrent : il fallait avoir vraiment le feu sacré pour continuer à opérer dans ses conditions.

Une seule amélioration notable dans les pansements

258 l’évolution de la chirurgie

vit le jour à cette époque : ce fut le pansement ouaté d’Alphonse Guérin : ce' chirurgien, dont le nom mérite d’être retenu, pensa (cinq ans après Lister) que « la cause de l’infection purulente pourrait bien être due aux genres ou ferments que Pasteur avait découverts dans l’air ». Il imagina en mars 1871, d’appliquer sur la plaie opératoire, une fois l’hémostase faite, un énorme pansement ouaté qui était destiné à empêcher la pénétration des germes; c’était un « emballage » du membre amputé, auquel on ne touchait plus pendant quinze ou vingt jours. Les résultats furent relativement bons puisque sur trentequatre opérés, il n’y eut que quinze morts. Il est d’ailleurs certain que le pansement ouaté de Guérin n’agissait pas comme « filtre » des germes atmosphériques, mais que les blessés guérissaient plus souvent sous ce pansement, tout simplement parce qu’on laissait la plaie tranquille, qu’on ne venait pas, plusieurs fois par jour, l’infecter sûrement à nouveau par des pansements malpropres. C’était le « pansement rare » et non 1’ « empaquetage dans l’ouate » qui était la cause des succès relatifs d’Alphonse Guérin. Rappelons aussi que c’est en 1869 que J. Reverdin pratiqua pour la première fois avec succès les greffes épidermiques prélevées sur le sujet lui-même et destinées à recouvrir les larges pertes de substances cutanées : cette méthode très remarquable, modifiée ensuite par Ollier et Thiersche fut une acquisition définitive et excellente en technique chirurgicale. i

En résumé, entre les années 1870 et 1875, voici la chirurgie opératoire désormais en possession de deux modifications techniques capitales; l’anesthésie générale et surtout la méthode antiseptique Listérienne; ces acquisitions nouvelles vont la bouleverser

RÉVOLUTION CHIRURGICALE AU XIXe SIÈCLE 259

si radicalement qu’il n’y aura vraiment plus rien de comparable entre ce qu’elle avait été dans le passé et ce qu’elle allait devenir en quelques années. Il est donc bien légitime de parler ici de « Révolution chirurgicale ». Grâce à la méthode antiseptique, la chirurgie opératoire va devenir rapidement une technique précise, avec laquelle le résultat favorable pourra être presque mathématiquement calculé, dans un grand nombre de cas, au lieu d’être un art prestigieux, pouvant donner entre certaines mains particulièrement douées et dans des circonstances mal définies et par conséquent toujours difliciles à reproduire avec certitude, des succès que l’on ne pouvait prévoir. Mais ce n’est pas seulement la chirurgie qui va être bouleversée de fond en comble; certes c’est elle qui se transformera la première, à cause de l’expérience si probante qui va pouvoir se réaliser chaque jour sous les yeux de ceux qui ont bien compris Lister et qui savent reproduire « complètement » sa méthode opératoire ; mais la médecine aussi suivra et si ses résultats thérapeutiques ne sont pas tout de suite modifiés aussi complètement que ceux de la chirurgie (ce qui n’est que trop facile à comprendre, quand on pense à la difficulté extrême du traitement vraiment efficace de la plupart des affections qui ne relèvent que de la médecine), du moins l’hygiène et la médecine prophylactique vont recevoir des doctrines pastoriennes une telle impulsion qu’elles aussi seront totalement régénérées. Toute la pathologie médicale et chirurgicale va s’éclairer en quelques années d’une lumière éclatante dont rien ne permettait de prévoir l’apparition grâce à la solution, jusque-là vainement cherchée du problème de l’infection, enfin trouvée par Davaine et surtout Pasteur et ses innombrables successeurs. En une quinzaine d’années, entre 1875 et 1890, la bactériologie et une partie importante de la médecine expé-

260 l’évolution de la chirurgie

rimentale moderne qui en dérive directement, vont se constituer de toutes pièces. En France, Pasteur et son école seront les premiers à la tête dé ce grand mouvement scientifique ; l’Allemagne suivra et bientôt avec Klebs, Robert Koch, Behring, elle fera dans ce domaine des découvertes capitales; désormais ces sciences nouvelles seront une œuvre collective à laquelle les savants du monde entier participeront ; d’année en année, on verra surgir des progrès théoriques incessants et des applications pratiques, de la valeur de la vaccination pastorienne et de la sérothérapie de certaines infections : jamais il n’y aura eu un progrès comparable dans le passé des sciences médicales et rien ne prouve que de sitôt nous en voyions un pareil se produire; car l’histoire nous enseigne que le progrès n’est pas forcément continu et que des temps d’arrêt prolongés peuvent apparaître souvent au cours de l’évolution d’une science ou d’une technique.

Page 1