CHAPITRE X
La création de la chirurgie moderne fut une œuvre essentiellement collective; le grand nombre de publications spéciales, de revues et de journaux, les Congrès internationaux périodiques (le premier eut lieu à Paris en 1887, lors de l’Exposition Universelle), les sociétés savantes innombrables, les facilités de déplacement et la possibilité d’aller voir soi-mème un chirurgien spécialisé faire telle ou telle opération, toutes ces conditions particulières expliquent qu’à * notre époque, les progrès techniques se transmettent aisément et diffusent avec une étonnante rapidité; à tel point même que pour celui qui regarde d’un peu haut et de loin, il pourrait sembler que ces progrès naissent en plusieurs endroits simultanément : en réalité, il n’en est rien et un progrès commence toujours en un point limité, mais sa vitesse de diffusion est telle aujourd’hui qu’il est souvent bien difficile de le suivre à la trace. Il faudrait, si l’on voulait établir des priorités de découverte, une attention scrupuleuse et des recherches bibliographiques épuisantes. A ce propos, il n’est peut-être pas inutile de remarquer que l’examen isolé de la littérature écrite, journaux et livres, ne donne qu’une idée très inexacte de la vérité
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en ce qui concerne ces fameuses questions de « priorité » toujours si âprement discutées à notre époque et en général du reste si peu importantes. Il est certain que si l’on n’envisage que la bibliographie pure et simple, on est bien forcé de.convenir que X est l’auteur d’une découverte technique, quand il a le premier publié cette découverte dans un journal ou un compte rendu de congrès ou de société savante, de même que dans l’industrie, le premier qui a pris un brevet sérieux à la priorité de l’invention et le bénéfice de son exploitation. Dans la réalité vivante, on sait très bien que les choses ne se passent pas du tout ainsi : la pratique du chirurgien X, qui ne la publie pas, pour telle ou telle raison, est remarquée et sa valeur comprise par un autre chirurgien Y, qui est quelque fois un étranger de passage; il peut se faire que Y publie, après l’avoir légèrement modifiée, la pratique de X, sans le citer et ainsi Y devient « bibliographiquement » fauteur d’un procédé qui en réalité appartiendrait à X, si l’on voulait aller au fond des choses. Il y a aujourd’hui de telles « interactions » entre les pays civilisés qu’il est le plus souvent très difficile de distribuer équitablement les attributions de priorité, même quand on cherche à le faire en toute objectivité; que sera-ce donc si cette recherche est entreprise avec passion et parti-pris, si des questions de nationalité et d’école s’en mêlent, ce qui est malheureusement presque toujours le cas?
Concluons que tout cela n’a qu’un intérêt très secondaire pour celui qui cherche à voir l’ensemble des faits essentiels d’une science et d’une technique en s’efforçant de les comprendre et de les juger d’après leurs résultats, quel qu’en puisse bien être le véritable auteur : les sciences et les techniques scientifiques modernes sont des œuvres collectives, on ne saurait trop le répéter; aussi est-il extrêmement difficile quand on retrace l’histoire d’isoler et de
nommer des individus, sauf exceptions très rares. De plus, à mesure que l’on approche de l’époque contemporaine. il deviendrait facilement scabreux, dans un livre comme celui-ci, de citer les noms des contemporains vivants; en effet, s'il est vrai qu’ « il n’y a de science que du général », il est également vrai qu’il n'y a d’histoire que du passé ; ce qui est contemporain étant forcément particulier, il est à peu près impossible de le comprendre dans la catégorie du général et par conséquent de le traiter scientifiquement, en toute objectivité, sine ira et studio . Nous avons, chacun pendant notre vie, les yeux placés à quelques centimètres d’une toile peinte qui se déroule et on nous demanderait de décrire l’ensemble du panorama et d’en apprécier la valeur! J’ajouterai aussi que le trop grand nombre de noms cités, ferait ressembler les derniers chapitres de ce livre à une sorte de « palmarès » que je n’ai pas qualité pour composer et dont, au surplus, la lecture serait fastidieuse et sans profit. Je préviens donc que je ne citerai que le moins de noms possible et aucun de ceux de nos contemporains vivants : car si j’en cite un seul, il faut les citer tous, ce que je ne puis ni ne veux faire; je continuerai donc à m’attacher, comme je l’ai fait jusqu’ici, à montrer l’évolution de l’ensemble de la chirurgie moderne pendant l’époque de sa création.
Avant de décrire, dans le détail historique, la création de la chirurgie moderne, je me permettrai de rappeler au lecteur que sous le nom global de chirurgie, ou comprend deux choses qui sont en réalité assez différentes, bien que reliées -cependant par de nombreux points communs : d’une part, la chirurgie opératoire ou pratique des opérations, c’est-à-dire des techniques qui permettent d’obtenir le soulagement ou la guérison des malades (on peut l’appeler brièvement la « technique chirurgicale »);
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d’autre part, la connaissance’scientifiquement complète des maladies ou lésions susceptibles de recevoir un traitement chirurgical ; c’est la « pathologie chirurgicale », science complexe qui n’est qu’une branche de la pathologie générale au même titre que la pathologie médicale; elle doit naturellement s’aider aujourd’hui de toutes les ressources modernes (chimie, histologie, bactériologie et radiographie); tous ses efforts tendent vers les applications cliniques (diagnostic et pronostic). Il est indispensable, pour rendre la description plus facile à suivre, de distinguer nettement l’une de l’autre, ces deux branches de la chirurgie.
Je commencerai par étudier la création de la « technique chirurgicale » moderne, parce que c’est, comme toujours, l’expérience qui a montré la route à la théorie et qui lui a donné des problèmes à résoudre.
A partir du moment où elle fut dotée de ses trois nouvelles et puissantes armes, l’anesthésie générale, la forcipressure et l'antisepsie, la pratique chirurgicale évolua avec une rapidité vraiment extraordinaire; en vingt-cinq ans environ, entre 1875 et 1900 (dates évidemment approximatives, mais suffisamment exactes) on peut dire que la grande majorité des progrès essentiels se trouva réalisée. Cependant il faut noter que ces progrès s’accomplirent en deux périodes qu’il est nécessaire de bien séparer l’une de l’autre : dans un premier temps (de 1875 à 1886), c’est l’époque de l’antisepsie listérienne pure, avec quelques modifications de détail seulement, comme par exemple l’introduction de l’iodoforme et du sublimé, comme antiseptiques nouveaux qui remplacent ou complètent l’acide phénique de Lister; dans un second temps (de 1886 à 1900) c’est l’époque de l’établissement définitif de 1’ « asepsie », réalisée par la stérilisation des instruments et des objets de pan-
sement à l’aide de la vapeur d’eau sous pression (autoclave) et par la chaleur sèche (étuves) avec restriction au minimum des antiseptiques chimiques, qui jouaient un rôle essentiel dans la méthode de Lister. Il est important d’insister sur la profonde différence qui existe entre ces deux méthodes et sur les conceptions théoriques qui sont à leur base.
L’idée première de Lister avait été, comme nous l’avons, déjà vu (p. 250) de supprimer « l’arrivée dans la plaie accidentelle ou opératoire des germes contenus dans l’air » ; la vaporisation d’eau phéniquée ou « spray », répondait à ce but; de plus, les grands lavages phéniqués et les bains antiseptiques dans lesquels trempaient les instruments avaient également le même objectif.
Les résultats obtenus par cette antisepsie listérienne primitive, strictement appliquée avaient été déjà magnifiques et prouvaient que la méthode était sûrement bonne puisqu’elle avait la consécration de l’expérience. Cependant, on se rendit assez vite compte que l’idée théorique de Lister n'était que partiellement juste et qu’en réalité les microbes de l’air étaient loin d’être les plus dangereux pour l’infection de la plaie opératoire; les plus redoutables et de beaucoup, se trouvaient sur les mains de l’opérateur, sur ses instruments, ses compresses et ses éponges. On essaya alors des antiseptiques différents de l’eau phéniquée, par exemple l’iodoforme et le sublimé vers 1878; ces modifications n’étaient qu’un détail sans grande importance.
Certains chirurgiens qui observaient mieux que les autres, avaient remarqué que, tant qu’il s’agissait de chirurgie des membres ou d’opérations relativement superficielles, telles que celles des hernies par exemple, les résultats obtenus par l’emploi de la méthode antiseptique, avec utilisation de substances chimiques toujours plus ou moins caustiques pen-
dant l’opération, étaient dans l’ensemble satisfaisants ; mais lorsqu’il était question d’opérations intra-péritonéales, les résultats de la méthode antiseptique n’étaient pas supérieurs (ou plutôt même inférieurs) à ceux qu’obtenaient certains opérateurs comme Lawson Tait par exemple; celui-ci ne se servait pas, nous l’avons vu, d’antiseptiques chimiques, mais recourait simplement à la « propreté stricte », c’està-dire à l’emploi de savon, d’eau bouillie, de compresses venant du blanchissage et bouillies, d’instruments parfaitement nettoyés, de fils de ligature également bouillis ; il y avait dans cette expérience, que les faits rendaient probante, de quoi faire réfléchir.
On put démontrer bientôt, expérimentalement, que les antiseptiques chimiques n’étaient pas sans présenter de graves inconvénients. On reconnut qu’ils avaient une action caustique, nettement destructive sur certains tissus, en particulier sur le revêtement péritonéal des organes abdominaux ; l’expérimentation sur les animaux prouva que le péritoine résistait beaucoup moins bien à l’infection alors qu’il avait été soumis à l’action des antiseptiques chimiques, ce qui confirmait les observations cliniques de Lawson Tait. Certains chirurgiens se dirent que, dans ces conditions, il devait certainement être préférable de supprimer les microbes contenus dans les pièces de pansement et les instruments, comme le faisaient déjà les bactériologistes dans leurs laboratoires, soit avec le four à flamber de Pasteur, c’est-à-dire une étuve sèche qui donnait une chaleur de 150°, soit mieux et plus sûrement encore avec l’autoclave, c’està-dire avec la marmite de Papin modifiée, permettant de porter les pièces de pansement à une température de 125° à 130°, par exemple, sous une pression de plusieurs atmosphères, ce qui détruisait sûrement tous les microbes et surtout toutes les spores les plus résistantes (expériences de Ghamberland, puis de
Vaillard, élèves de Pasteur). C’est ainsi que l’introduction de l’autoclave et du four à flamber (étuve sèche) pour la préparation des objets de pansement et des instruments fut en chirurgie un événement capital , qui fit définitivement succéder l’asepsie à l’antisepsie listérienne pure, entre les années 1886 et 1892. En France, le four à flamber, modifié en étuve par Poupinel, permit de porter à la température de 160° à 180° les instruments métalliques : l’autoclave de Chamberland « stérilisait » à une température de 120° à 130° sous une pression variant de 2 à 3 atmosphères, tous les objets de pansement, les drains, les fils de suture, contenus dans des boîtes métalliques d’un modèle spécial qui étaient aussitôt refermées et plombées.
Restait l’importante question de la désinfection de la peau, aussi bien de celle des mains de l’opérateur et de ses aides que de celle du malade : on était bien obligé de continuer à se servir, dans ce cas particulier, des antiseptiques chimiques pour obtenir la destruction des microbes : on employa longtemps le brossage prolongé avec du savon, sous un courant d’eau préalablement stérilisée par ébullition ou avec un appareil analogue à l’autoclave; les mains des opérateurs étaient ensuite passées dans l’alcool, le sublimé, le permanganate, etc. Ce procédé qui ne donnait pas la certitude d’une désinfection parfaite des mains, avait en outre l’inconvénient d’irriter la peau et de déterminer souvent de l’eczéma, chez certaines personnes prédisposées, ce qui en faisait parfois un remède pire que le mal.
L’idée d’employer des gants de caoutchouc mince , qui pouvaient être complètement stérilisés à l’autoclave ou par ébullition est due à un chirurgien américain Halsted (de Baltimore) qui utilisa le premier ces gants de caoutchouc dès 1889; en France, Chaput fit fabriquer vers 1900 un très bon modèle de gants
de caoutchouc qui a grandement contribué a en généraliser chez nous l’emploi. On ne saurait trop insister, à mon avis, sur le progrès considérable qui fut réalisé par l’emploi systématique des gants de caoutchouc dans la pratique chirurgicale.
C’est ainsi que, entre les années 1886 et 1892 environ, se constitua la méthode « aseptique » qui repose sur une conception théorique très sensiblement différente de celle de la méthode « antiseptique » pure et qui lui est certainement bien supérieure dans ses résultats. Cette méthode laisse en effet, aux tissus vivants tous leurs moyens de défense naturelle ; elle ne les lèse pas par des substances chimiques dont Faction est toujours plus ou moins nocive pour eux, si l’on veut qu’elle soit aussi efficace contre les microbes. Mais pourque l’asepsie soit effective, il est absolument nécessaire qu’elle soit totale, intégrale ; il faut que tout, sans exception, ce qui entrera en contact avec la plaie soit dûment stérilisé; aujourd’hui ce sont là des notions banales et si universellement admises qu’il paraît presque oiseux de les répéter; mais au temps où s’organisa l’asepsie, il fallut plusieurs années avant que tous les chirurgiens eussent bien compris ce que l’on peut appeler F « asepsie intégrale » : aussi, bien souvent, des opérateurs un peu âgés, qui avaient commencé par pratiquer l'antisepsie pure, mêlaient dans leurs opérations cette antisepsie et l’asepsie nouvelle; il en résultait que parfois ils étaient moins heureux dans leurs résultats qu’avec l’ancienne méthode Listérienne ; cela se comprend aisément, car ces chirurgiens commettaient de nombreuses « fautes d’asepsie » en opérant; ils reposaient par exemple un instrument qui avait déjà servi, sur le bord de la table, non stérilisée, et le reprenaient ensuite. Il est bien évident qu’avec cette compréhension imparfaite de l’asepsie stricte, le « baquet d’eau phéniquée » Listérien où trempaient les instru-
ments pendant toute la durée de l’opération était une meilleure protection contre l’infection opératoire. Mais aujourd’hui la cause de l’asepsie (surtout depuis l’emploi généralisé des gants de caoutchouc) est tellement bien gagnée qu’il n’y a plus de discussion possible sur ses avantages et qu’il est par conséquent inutile d’insister.
La rapidité de cette évolution de l’antisepsie vers l’asepsie, qui eut lieu comme je l’ai dit déjà, entre les années 1886 et 1892, fut naturellement assez variable suivant les pays : c’est en Amérique et en France que l'asepsie arriva le plus vite à sa formule parfaite avec Halsted, à Baltimore et Terrier, à Paris. Pendant les dix dernières années du xixe siècle, le service de Terrier à l’hôpital Bichat, fut un service modèle où l’on venait apprendre la pratique de l’asepsie. En Allemagne, l’ébullition des instruments et des fils, fut employée fort longtemps encore, ainsi que l’étuve de Schimmelbusch qui ne donnait guère qu’une température moyenne de 100°. En Angleterre, beaucoup de chirurgiens restèrent longtemps fidèles à l’antisepsie Listérienne pure, et n’arrivèrent que plus lentement à la réalisation de l’asepsie stricte.
Et même il est bien certain que, dans chaque pays, il y eût des évolutions individuelles plus ou moins nombreuses ou rapides : beaucoup, et de ceux-là même, qui avaient été les premiers pionniers et les plus convaincus de l’efficacité de la méthode antiseptique, ne voulurent ou ne purent pas progresser : ils en restèrent à la première formule antiseptique, qu’ils considéraient un peu comme un rite parfait. Mais tout ceci est déjà de l’histoire presque ancienne bien que trente ans au plus se soient écoulés depuis la véritable création de l’asepsie chirurgicale.
A ce progrès capital de l’asepsie stricte dans la technique opératoire, devait nécessairement correspondre tout une série de transformations radicales
dans la construction et l'organisation des hôpitaux. La salle d’opération devait être désormais, dans le service de chirurgie, une pièce absolument séparée, isolée, fréquentée seulement par le chirurgien et ses aides au moment de l’opération ; pièce aussi vide, aussi dénudée que possible, sans angles, ni étagères, ni armoires, réceptacles de poussières que mobilisera la moindre agitation de l’air dans la pièce : la table d’opération devient le meuble essentiel de cette salle d’opération : en métal, cette table doit être mobile pour permettre de donner les attitudes différentes à l’opéré qui y est fixé pendant toute la durée de l’intervention. Le silence en opérant, la réduction du nombre des aides de façon à diminuer aussi les manipulations des instruments et des fils pendant l’opération, la stérilisation des blouses dont se revêtent l’opérateur et ses aides, la limitation au maximum des allées et venues pendant l’opération et des visites d’étrangers dans la salie, tout cela devient de plus en plus nécessaire. Certes, toutes ces modifications si radicales des anciennes habitudes ne se feront pas en un jour; mais elles se feront cependant sous la pression des événements et s’imposeront aux plus rebelles. Les modifications dans la construction des hôpitaux ne se réalisèrent aussi que bien lentement : quand on bâtissait des hôpitaux neufs, on pouvait certainement les aménager plus rationnellement et conformément aux exigences de l’hygiène moderne; malheureusement les anciens hôpitaux des grandes villes ne furent que bien péniblement améliorés et certains même ne le sont pas encore actuellement. La division, dans chaque service, des malades chirurgicaux, en malades infectés ou « septiques » et malades non infectés ou « aseptiques », division qui s’impose évidemment pour satisfaire aux exigences de l’hygiène moderne, est, en réalité, encore assez rare de nos jours ; il faudra certainement bien du
temps encore pour qu’on puisse l’obtenir dans nos grands hôpitaux, construits à une époque où les notions les plus élémentaires d’hygiène étaient ignorées.
Plus important peut-être encore, dut être le « dressage » progressif du personnel soignant les blessés et les opérés dans les hôpitaux : les habitudes de saleté invétérée dans les anciens services de chirurgie qui sentaient le pus et le cataplasme, ne vont pas disparaître en un jour et la routine ne sera chassée que bien lentement et bien difficilement. C’est une dame anglaise, Mrs Nightingale (1823-1910Î qui a le plus fait au xixe siècle pour développer le « Sick-nursing » l’assistance chirurgicale et médicale aux malades et aux blessés. Pendant la guerre de Crimée, Mrs Nightingale montra ce que des infirmières compétentes pouvaient faire : à son retour en Angleterre, on établit à l’hôpital St. Thomas une école de « nurses » qui fut ouverte en 1860; cette école modèle fut peu à peu imitée partout. En 1864, grâce aux efforts de Henri Dunant (de Genève), l’adoption de la « Convention de Genève » , qui neutralisait le personnel médical et les blesssés des armées combattantes, fut aussi un progrès notable ; il est juste de noter qu’un chirurgien du premier empire, le baron Percy en avait déjà eu l’idée et avait même écrit et remis au général Moreau, en 1800, un projet de « neutralisation » des hôpitaux militaires et de leur personnel en temps de guerre, projet qui alors resta lettre morte. Malheureusement l’expérience a montré combien la réalisation de cette neutralité vraie était difficile dans les guerres modernes; nous savons aujourd’hui que les moyens d’action, employés dans ces guerres, toujours plus puissants et plus aveugles dans leur effet, n’épargnent pas plus les blessés et ceux qui les soignent que les combattants et les « civils ».
l’évolution de la chirurgie
Pour les étudiants en médecine, entre 1885 et. le début du siècle actuel, ce sera aussi une véritable révolution dans leurs mœurs et leurs habitudes presque séculaires que de devenir vraiment propres. L’étudiant en médecine, le « carabin » classique, qui dissèque et mange sur la même table et qui se glorifie d’apporter pendant le déjeuner, en salle de garde, une pièce anatomique puante, qui porte une blouse sale et une calotte crasseuse, quand il a été enfin reçu interne, disparaîtra progressivement, en vingt ans environ, pour faire place à l’étudiant d'aujourd’hui, propre et ganté, qui change de blouse tous les jours, redoute le contact du pus et préfère déjeuner ailleurs que dans la salle d’autopsie ou de dissection.
L’anesthésie générale évoluera elle aussi pendant cette période de création de la chirurgie moderne : si l’éther et le chloroforme, beaucoup mieux donnés et par conséquent moins dangereux, restent les anesthésiques généraux les plus employés, on leur adjoint le bromure d’éthyle, qui est bientôt abandonné parce qu’il est assez dangereux à manier et provoque l’asphyxie des opérés pendant la durée de son administration, et surtout le chlorure d’éthyle, bien supérieur et qui, pour les opérations de courte durée, a été conservé comme un très bon anesthésique général.
Mais, fait bien plus important, l’anesthésie locale ou localisée, fait son apparition en chirurgie, comme méthode vraiment pratique vers 1884. Jusque-là, on ne disposait pour obtenir l’anesthésie locale que de l’action du froid (mélange de glace et de sel marin ou bien de pulvérisations d’éther), moyen précaire et surtout d’application excessivement limitée. C’est un oculiste allemand Koîler, qui employa le premier la cocaïne, en instillation, pour anesthésier la cornée (1884). On utilisa ensuite la cocaïne en injection intra-
dermique et hypodermique pour pratiquer l’anesthésie de la peau et des différents plans anatomiques, dans les opérations de chirurgie générale. Il semble que ce soit Halsted qui ait eu l'idée, l’un des premiers, d’appliquer à la chirurgie générale la cocaïne : en France, Reclus fut l’apôtre de cetle méthode d’anesthésie localisée ; il en régla minutieusement la technique et combattit longtemps pour la faire admettre; aujourd’hui, la cause de ce mode d’anesthésie est bien gagnée. Que l’on emploie la cocaïne, la stovaïne ou la novocaïne, le procédé est toujours le même : infiltration progressive des tissus que le bistouri va traverser grâce à des injections répétées d’une solution de la substance anesthésique. La cocaïne est assez toxique et il y eut au début de son emploi plusieurs cas mortels qui discréditèrent pendant quelque temps cette méthode ; mais aujourd’hui qu’on sait bien la manier, les dangers graves de l’anesthésie locale ont disparu.
L’anesthésie localisée fut incontestablement un progrès sérieux; elle permit de faire, sur des malades âgés ou gravement infectés ou choqués, chez lesquels l’emploi des anesthésiques généraux doit toujours être évité dans la mesure du possible, des opérations souvent importantes, sans provoquer aucune douleur; mais cette anesthésie n’a que des indications limitées; elle ne permet pas de faire les opérations qui rendent nécessaires des dissections étendues ou des décollements avec traction sur les organes : elle ne peut donc avoir forcément qu’une place restreinte dans la pratique chirurgicale. L’anesthésie localisée régionale par « bloquage » avec la cocaïne ou mieux aujourd’hui la novocaïne, des principaux troncs nerveux qui se rendent à un territoire déterminé, a été aussi un progrès. Ce mode d’anesthésie permet souvent de rendre complètement insensible une région entière du corps (la partie inférieure du cou par
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exemple) et d’y faire des opérations importantes, telles que l’ablation d’un goitre.
En 1891, le médecin allemand Quincke eut le premier l’idée de faire la ponction du canal rachidien et du fourreau duremérien pour retirer, sur le vivant, le liquide céphalo-rachidien ; cette découverte qui eut des conséquences fort importantes pour l’étude des affections des méninges et des centres nerveux, dota aussi, la chirurgie d’un nouveau mode d’anesthésie, l’anesthésie rachidienne : injecter au contact des racines rachidiennes ou même de la moelle, une substance douée d’action anesthésique locale, pour obtenir l’insensibilité de tout le territoire du corps sous-jacent, tel est le but de cette anesthésie ; depuis plus de vingt ans, cette anesthésie rachidienne a fait ses preuves : elle a ses indications précisés et limitées ; mais dans les limites de ses indications où il est permis de l’employer avec sécurité, c’est une très bonne et très utile conquête de la chirurgie moderne; elle a été très discutée, surtout par des chirurgiens qui l’avaient peu ou mal employée, comme c’est à peu près toujours le cas; mais les jeunes générations chirurgicales l’utilisent de plus en plus.
Maintenant que nous avons relaté, dans ses grands traits, l’évolution de la technique chirurgicale et ses perfectionnements successifs entre 1875 et 1900, c’està-dire pendant la période de création de la chirurgie moderne, il nous faut énumérer, avec quelques détails, les nombreuses opérations que cette technique permit progressivement de réaliser, et qui constituent justement la chirurgie telle qu’elle est actuellement pratiquée.
On peut classer, sous trois chefs principaux, ces très nombreuses opérations qui vont apparaître en si
grand nombre et se multiplier tellement en l’espace de vingt-cinq ou trente ans: 1°) les opérations qui existaient depuis des siècles et n’avaient jamais cessé d’être pratiquées; 2°) les opérations qui avaient été autrefois exécutées à titre exceptionnel, mais abandonnées comme trop graves; 3°) enfin des opérations absolument nouvelles. Examinons ces différentes classes d’opération, d’une façon évidemment sommaire (sans cela ce serait écrire tout un traité de chirurgie) et aussi simple que possible pour que les lecteurs non spécialistes ne soient pas découragés.
Première classe : les ligatures vasculaires, les amputations des membres, certaines résections osseuses et articulaires, les ablations de tumeur superficielles, l’amputation du sein, l’opération de la hernie étranglée, la taille vésicale, la trépanation du crâne, l’opération de l’empyème; toutes ces opérations qui existent déjà, comme nous l’avons vu, depuis des siècles et n’ont jamais cessé d’être pratiquées (même pendant la période si sombre de 1800 à 1870) parce qu’elles sont le plus souvent impérieusement nécessaires, vont pouvoir être désormais exécutées avec une grande sécurité et leur mortalité tombera très vite de 40 à 50 °/0, aux environs de 1 ou 2 °/0 ; ce fut le premier effet et le plus évidemment appréciable de la chirurgie antiseptique dès son application ; de même toutes les ponctions simples (hydrocèle, ascite, thoracentèse), la plupart des plaies récentes des membres, grâce aux pansements antiseptiques, donnèrent des résultats favorables et constants, dès qu’on leur appliqua la méthode listérienne stricte. Enfin, les fractures ouvertes, c’est-àdire accompagnées de l’exposition des fragments osseux à travers une plaie, qui étaient autrefois si constamment graves, évoluèrent le plus souvent avec une grande simplicité sous les pansements antiseptiques : on se rappelle d’ailleurs que c’est justement
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en appliquant à une série de fractures compliquées, à Glasgow, son nouveau mode de traitement par l’antisepsie phéniquéeque Lister obtint la première preuve convaincante de son efficacité (1867).
Deuxième classe : un grand nombre d’opérations avaient été déjà autrefois pratiquées, mais seulement à titre exceptionnel ; peu à peu on les avait abandonnées comme étant trop dangereuses et aléatoires, surtout depuis les premières années du xixe siècle : grâce à la méthode antiseptique d’abord, puis surtout grâce à « l’asepsie pure » ces opérations vont revivre et devenir des interventions de pratique courante : ce sera le deuxième résultat remarquable de la révolutien chirurgicale du xixe siècle. Citons les opérations de hernies non étranglées, la cure « radicale », comme on dit souvent, dont Ghampionnière fut l’apôtre si convaincu en France et toutes les opérations gynécologiques aussi bien les amputations du col et la chirurgie vaginale réparatrice que les opérations abdominales pour kyste de l’ovaire et même pour fibrome, déjà pratiquées avec succès par des opérateurs exceptionnels comme Kœberlé, Spencer Wells et Péan. Ces opérations vont devenir courantes et surtout après l’application stricte de l’asepsie, dont en France Terrier et son école furent les premiers et principaux représentants, elles donneront des résultats presque constamment favorables. La splénectomie que Péan a déjà réussi en 1863, la néphrectomie que Simon a faite en 1869, mais sans succès, vont devenir des opérations classiques bien réglées, non dangereuses par elles-mêmes : les opérations pour goitre qui ont été faites jusque-là très rarement et comme au hasard, avec des résultats très mauvais, presque toujours dus à l’insuffisance de l’hémostase, vont entrer dans la pratique quotidienne avec J. Reverdin, à Genève et hocher à Berne; les sutures intestinales dont Lembert avait fixé expéri-
mentalement la technique depuis le début du siècle (v. p. 225), vont devenir des opérations sûres qui permettront toutes les audaces de la chirurgie gastrointestinale ; l’ouverture des articulations qu’Ambroise Paré pratiquait déjà, et avec de bons résultats, pour en retirer des corps étrangers, était considérée comme une folie meurtrière vers le milieu du xixe siècle : la pratique antiseptique et aseptique permettra d’en faire une opération bénigne et fréquemment indiquée ; les grandes résections articulaires (genou, épaule, coude) que l’on avait commencé à faire dès la fin du xvme siècle, mais qui avaient été à peu près abandonnées, vue leur extrême gravité, aussi bien en France qu’à l’étranger, redevinrent des opérations très sûres et très fréquemment indiquées, surtout quand Ollier eut publié ses mémorables recherches sur la méthode sous-périostée (v. p. 226). Enfin les anévrismes qu’Antyllus au 11e siècle de l’ère chrétienne n’hésitait pas à aborder directement, en les ouvrant après double ligature, furent de nouveau traités avec succès par la méthode de la résection du sac plutôt que par la ligature à distance. En somme, toute cette chirurgie du passé que l’on ne faisait plus parce qu’elle était devenue trop dangereuse au milieu de l’infection hospitalière où vécurent les chirurgiens pendant les trois premiers quarts du xixe siècle, renaquit alors, s’améliora beaucoup dans sa technique et devint pratique courante.
Troisième classe : enfin la chirurgie moderne put créer, de toutes pièces, un certain nombre d’opérations qui n’avaient jamais été tentées et qui sont, évidemment, sa plus belle contribution à l’évolution générale de la chirurgie. La chirurgie osseuse et articulaire était restée jusque-là surtout une chirurgie mutilante, amputation ou résection : avec l’asepsie, la chirurgie non mutilante, orthopédique, réparatrice, va pouvoir naître et se développer beaucoup : sutu-
rer un os fracturé et mal réduit ou non consolidé, couper au ciseau un os déformé (ostéotomie de Mac- Even pour le genou cagneux ou genu valgum), ouvrir largement une jointure, en évacuer le sang et suturer les os qui ont été fracturés (suture de la rotule, de l’olécrâne), tenter de redonner aune articulation son fonctionnement normal, lorsqu’elle est ankylosée : tous ces actes chirurgicaux, autrefois impossibles ou follement risqués, vont devenir de la chirurgie absolument sûre et efficace. On fera même l'ouverture du rachis (laminectomie) pour enlever une tumeur médullaire (Gowers et Horsley ; 1886).' La suture du cœur blessé par un coup de couteau ou un projectile pourra être suivie de guérison dans un nombre important de cas. L’ouverture de l’abdomen, en cas de contusion ou de plaie des viscères qui y sont contenus, donnera des succès fréquents et permettra de sauver bien des existences humaines : l’hystérectomie vaginale de Péan dont j’ai déjà parlé, rendra possible la guérison de femmes atteintes de suppurations péri-utérines graves qu’aucun autre moyen n’aurait pu guérir.
L’ouverture de l’abdomen pour en explorer le contenu en cas d’incertitude de diagnostic, 1’ « incision exploratrice », est désormais permise et à condition d’en restreindre les indications aux cas où elle est absolument nécessaire, c’est là une opération légitime et excellente.
Toute la chirurgie « viscérale » . va se créer en quelques années : Péan en 1879, Billroth en 1880 enlèvent le pylore cancéreux: puis apparaissent les opérations d’anastomose ou de dérivation, inspirées de l’entéro-anastomose de Maisonneuve (v.p. 226); la première en date et la plus célèbre, de ces interventions, c’est la gastro-entérostomie, faite par Wôlfler, élève de Billroth en 1884 : les résections gastriques, intestinales se multiplient et on voit s’améliorer la
technique de cette chirurgie, d’année en année; la vésicule biliaire contenant des calculs est ouverte, puis enlevée; on s’attaque au canal cholédoque lui-même; on ouvre et évacue les kystes hydatiques du foie; Terrier règle i’abiation du rein par la voie transpéritonéale; on enlève les calculs du rein par la taille rénale; on fixe le rein flottant et douloureux ; la taille vésicale pour calcul ou tumeur devient une opération réglée et siire ; on découvre en Amérique (Fitz) la fréquence et la gravité des lésions de l’appendice iléocœcal et l’opération de l’appendicite fait son apparition vers 1891 ; on enlève d’abord à chaud, puis à froid aussi, préventivement, cet organe: de nombreux enfants et jeunes gens qui autrefois auraient certainement succombé à une péritonite aiguë sont ainsi sauvés : on suture l’ulcère gastrique perforé; on ouvre l’abdomen pour arrêter une hémorragie mortelle due à la rupture d’une grossesse extra-utérine et l’on guérit ainsi un grand nombre de femmes qui autrefois seraient très probablement mortes. Toute la gynécologie opératoire fait d’immenses progrès et l’on ose enlever l’utérus cancéreux en totalité, par une véritable dissection de cet organe. Mais je ne puis m’étendre davantage et comme je l’ai déjà dit plus haut, vouloir tout dire serait s’exposer à fatiguer le lecteur sans l’intéresser davantage.
Cette période de création, de renouvellement de fond en comble de la chirurgie vit apparaître aussi les « spécialités » ; les premiers les chirurgiens oculistes ou ophtalmologistes se séparèrent complètement de la chirurgie générale, naturellement tout en faisant bénéficier largement la technique de leurs opérations spéciales (cataracte, iridectomie, autoplasties palpébrales) des progrès continuels de l’ensemble de la chirurgie; des chirurgiens spécialistes pour le nez, le -larynx, et l’oreille, se constituèrent un peu plus tard; grâce aux améliorations considérables qui se
l’évolution de lu chirurgie
réalisèrent progressivement par l’emploi de l’endoscopie ou exploration des cavités naturelles avec des miroirs ou des spéculums spéciaux, éclairés avec des lampes électriques, cette chirurgie spéciale fit rapidement de grands progrès. De même, la chirurgie des voies urinaires fut très heureusement influencée par la création du cystoscope (Nitze et Albarran), qui permet d’examiner directement la vessie et d’explorer par le cathétérisme urétéral l’urine de chaque rein.
Enfin la découverte des rayons X, par Roentgen (1894), rendit à la chirurgie les plus grands services : la recherche des projectiles ou des corps étrangers, dans les tissus, l’étude des os fracturés ou luxés, celle des lésions du squelette autres que traumatiques, enfin l’exploration du tube digestif à l’écran fluorescent après ingestion ou injection de bouillie barytée, ce sont là des méthodes d’explorations tellement précieuses que nous concevons aujourd'hui à peine que l’on puisse s’en passer en clinique et cependant il ne faut pas oublier que ce sont de bien jeunes adolescentes, presque des enfants.
Pendant la période de création de la chirurgie moderne, le nombre des instruments et appareils entièrement nouveaux et créés de toutes pièces à cette époque, est très important; il est nécessaire de signaler ici un certain nombre d’entre eux. Les conquêtes chaque jour plus hardies de la chirurgie viscérale, rendaient l’acquisition de nouveaux instruments indispensable : tout d’abord, les pinces hémostatiques de Koéberlé et Péan furent modifiées, plus ou moins heureusement, par un grand nombre de chirurgiens : la pince de Kocher par exemple constitue un réel progrès : elle est pourvue d’un bec qui permet de saisir un vaisseau même dans des tissus scléreux et rigides : pour la chirurgie intestinale, il était absolument nécessaire de posséder des pinces qui puissent à la
fois oblitérer momentanément la lumière de l’intestin et ne pas l’écraser brutalement : Doyen inventa ses pinces à mors élastiques qui sont une acquisition durable et excellente de l’arsenal chirurgical; le même ingénieux chirurgien fut l’inventeur de valves et d'écarteurs très bien construits, très bien adaptés à leur but qui sont devenus aujourd’hui d’un emploi quotidien et rendent des services inappréciables dans nombre d’opérations; le chirurgien américain Murphy inventa vers 1890 un intrument anastomotique en métal, très ingénieux, destiné à réunir directement les deux segments d’intestins dont il s’agissait de rétablir la continuité : ce « bouton de Murphy » rendit à son heure de grands services : aujourd’hui il n’a plus qu’une place restreinte dans l’arsenal chirurgical et les sutures lui sont, en général, de beaucoup préférables ; des outils variés pour perforer, scier, découper les os furent également créés à cette époque; l’ostéotome de Mac Even, le trépan de Doyen, qui emploie une fraise mousse au lieu de la très ancienne couronne tranchante, dont l’usage est souvent dangereux, de très nombreux modèles de rugines et de perforateurs remontent à ces dernières années du xixe siècle. Le thermocautère, inventé par le médecin français Paquelin, et le galvano cautère vinrent se substituer très heureusement aux anciens cautères qu’il fallait faire rougir au feu et qui brillaient toujours trop profondément les tissus autour du point à cautériser.
La position précise qu’il faut donner au malade, pour bien mettre en lumière le champ opératoire et opérer commodément a toujours été une question capitale en chirurgie : nous avons déjà vu que la taille périnéale ne pouvait être bien faite que dans une certaine position que les anciens lithotomistes avaient définie et qui porte encore le nom de position de la taille (siège relevé, cuisses fléchies au maximum sur l’abdomen et légèrement écartées); Sims par sa posi-
tion latérale, avait le premier réussi la cure des fistules vésico-vaginales (v. p. 227); pour la chirurgie abdominale, l’idée de renverser en arrière la malade, tandis qu’on élève fortement le bassin pour faire descendre la masse intestinale vers le diaphragme fut décrite par Trendelenburg en 1891, et rendit les plus grands services en chirurgie gynécologique; elle est aujourd’hui adoptée partout. Il est assez amusant de rappeler que cette position renversée du tronc, avec élévation du bassin, était déjà pratiquée au Moyen Age par les herniotomistes, pour faire rentrer dans l’abdomen, les organes qui sortaient parla hernie; elle est décrite par Roger de Païenne (v. p. 130) et figurée dans un manuscrit de l’époque; mais ce vieux procédé était complètement oublié quand le chirurgien allemand recommanda il y a trente ans sa position élevée du bassin. L’importance des tables d’opération permettant de donner au malade toutes les positions que les différentes opérations rendent nécessaires ainsi que le souci d’un bon éclairage du champ opératoire furent compris à cette époque; chacun s’ingénia à construire des tables d’opération; elles sont aujourd’hui arrivées à un haut degré de perfection et par des mécanismes bien compris permettent de réaliser facilement ce qui n’était que difficilement obtenu autrefois par des manœuvres compliquées.
Cette évolution si rapide et cette transformation si radicale de la pratique chirurgicale en moins de vingt-cinq ans, eurent comme conséquence forcée une modification profonde de la pathologie chirurgicale.
Jusque vers 1880 environ, la pathologie qui intéressait surtout les chirurgiens méritait bien le nom de pathologie externe, sous lequel elle était communément désignée, par opposition à la pathologie interne ou médicale. Appartenait alors de droit au chirurgien les affections qui se révèlent nettement à l’extérieur par des signes plus ou moins évidents;
c’est-à-dire les traumatismes des membres, de la tête et du thorax, toutes les tumeurs des membres, du cou, de la tête, du crâne et de la face, les affections des organes génitaux externes et les hernies. Tout le reste de la pathologie était réputé médical.
Déjà cependant, les opérations hardies des chirurgiens qui de 1850 à 1875, s’étaient attaqués aux tumeurs abdominales, avaient un peu étendu le champ de la pathologie chirurgicale. Les « maladies des femmes » tendaient de plus en plus à entrer dans le domaine du chirurgien; mais ce n’était là qu’un timide début. A mesure que le champ de la chirurgie viscérale allait s’étendre, presque chaque année, le qualificatif d’ « externe » appliqué à la pathologie chirurgicale devenait de moins en moins exact : les différents organes abdominaux, l’estomac, l’intestin, le foie, la rate, les reins, sans parler des centres nerveux et d’organes comme le corps thyroïde, sont désormais des viscères que l’on peut explorer, ouvrir, traiter directement, ou même enlever dans certains cas pathologiques. Ainsi se créa en moins de vingt ans une pathologie mixte « médico-chirurgicale ». Ce fut là certainement une des conséquences les plus importantes de la révolution chirurgicale du xixc siècle, pour le progrès de l’ensemble des connaissances médicales. Pour étudier cette pathologie, on recourut à l’expérimentation et la chirurgie expérimentale, qui était née trop tôt au xvme siècle, avec Zambeccari (v. p. 178), put vraiment prendre maintenant son essor grâce aux perfectionnements de la technique chirurgicale. Cette technique nouvelle appliquée à l’expérimentation sur les animaux, ouvrit un champ entièrement nouveau aux recherches des physiologistes et des chirurgiens : c’est de cette époque que datent nos connaissances précises de la fonction de l’appareil thyroïdien et parathyroïdien, ainsi que l’expérimentation, si féconde en résultats intéressants sur le système nerveux central,
l’évolution de la chirurgie
(encéphale et moelle), sur le fonctionnement du tube digestif et la sécrétion interne du pancréas. On peut donc dire, sans exagération aucune, que la physiologie, fut entièrement renouvelée, elle aussi, par cette expérimentation « chirurgicale » qui permettait à l’animal opéré aseptiquement de survivre longtemps à l’opération qui lui avait été faite; il était désormais possible d’observer avec précision et dans le détail, les conséquences d’une opération réalisée dans un but physiologique. On ne conçoit pas des expériences comme celles cle Paulow, sur l’estomac et les glandes digestives, comme celles de Sherrington sur l’encéphale et la moelle, sans une technique strictement aseptique et chirurgicale; c’est un point qui me parait mériter d’être bien mis en relief dans une histoire de l’évolution de la chirurgie.
D’autre part la possibilité d’explorer les organes directement pendant la vie du malade, de faire comme on l’a dit une « autopsie in vivo » permit de découvrir des lésions que les médecins ignoraient ou connaissaient assez mal. C’est ainsi que l’appendicite aiguë (connue pourtant depuis le cas célèbre rapporté par Mestivier au xvme siècle), la pancréatite aiguë, les cholécystites, et nombre de lésions du tube digestif, Pocclusion intestinale par exemple sous toutes ses formes, sans parier des inflammations et suppurations de l’utérus, des trompes et des ovaires, devinrent des lésions parfaitement définies, d’abord au point de vue anatomo-pathologique, puis au point de vue clinique. Le diagnostic de ces diverses affections, jusque-là complètement ignoré ou du moins fort peu précis, devint peu à peu la monnaie courante de la clinique quotidienne. Grâce à la solution du problème de l’infection qui venait d’ètre donnée par Pasteur et tous ses élèves et successeurs, la pathologie chirurgicale elle-même, puis cette pathologie mixte médico-chirurgicale, de nouvelle création, autrefois si mysté-
rieuse, s’éclairèrent soudain; on comprit enfin que la médecine et la chirurgie, loin d’avoir des domaines nettement séparés, se rejoignaient au contraire par de multiples points de contact, et qu’il y avait entre elles, une zone frontière, qu’il fallait explorer minutieusement.
11 en résulta que l’interdépendance des médecins et des chirurgiens devenait chaque jour plus marquée : nous avons vu qu’au xvme siècle la chirurgie, qui avait évolué pour son compte personnel et tout à fait en dehors de la médecine, était arrivée à très bien connaître certaines lésions viscérales où son intervention pouvait être utile : les traumatismes du crâne, les abcès du cerveau, les suppurations des reins et de la vésicule biliaire, à la suite des calculs, tout cela était bien connu déjà de J.-L. Petit (v. p. 196); pendant les premières années du xixe siècle, les choses en étaient restées à peu près au même point et malgré quelques acquisitions de détail, le rôle du chirurgien était resté le même; l’on ne concevait pas qu’il pût être appelé à opérer, en dehors des cas de traumatismes des membres et de la tête ou de certaines tumeurs ou abcès des membres et de quelques rares lésions viscérales (calculs). A partir de la création de la chirurgie moderne, il devenait évident que médecins et chirurgiens allaient être amenés chaque jour à se consulter pour décider du meilleur traitement à appliquer dans les affections cachées, autrefois du domaine exclusif de la pathologie médicale ou « interne ». L’intérêt du malade qui doit être la seule considération dont il faille tenir compte en pratique, l’exigeait impérieusement. Ce ne fut pas cependant sans de vives résistances que cette « symbiose » médicochirurgicale s’organisa progressivement pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Les résistances des médecins à cet « envahissement », d’ailleurs très légitime, de leur domaine, par les chirurgiens s’expliquent d’a.il-
l’évolution de la chirurgie
leurs facilement : tout d’abord par l’hostilité naturelle contre ce qui est nouveau : le misonéisme est aussi vieux que le monde et durera probablement autant que lui ; ensuite, il est incontestable qu’il y eut au début des excès chirurgicaux qu’il faut bien savoir reconnaître, par exemple, l’abus des « laparatomies exploratrices » souvent faites sans indications précises suffisantes, pendant la période « héroïque » d’organisation de la chirurgie moderne; les médecins trouvaient aussi souvent que l’intervention du chirurgien ne donnait pas le résultat thérapeutique espéré; mais ici il faut convenir que le raisonnement était vicieux; car dans nombre de cas, les résultats étaient insuffisants parce que le médecin avait « Tait » opérer son malade trop tard, considérant comme c'était à cette époque encore si fréquent, que la chirurgie n’était qu’un « ultimum refugium » et qu’il ne fallait y recourir qu’en désespoir de cause. Peu à peu l’expérience montra aux jeunes générations médicales, avec une évidence indiscutable, que les résultats de la chirurgie appliquée au. traitement des affections médico-chirurgicales ne pouvaient être favorables que si les interventions étaient faites à temps; il y avait une « heure chirurgicale », comme l’a dit très bien Monprofit, qu’il ne fallait pas laisser passer, sous peine d’échec à peu près certain.
Pour en arriver là, il fallut du temps; nous ne saurions nous en étonner, mais aujourd’hui, la cause est gagnée et l’avenir est tout entier à la bonne entente des médecins et des chirurgiens, pour le plus grand bien des malades.
Pendant la période de création de la chirurgie moderne, la pathologie chirurgicale se transforma donc complètement et subit l’évolution la plus heureuse; dans son ancien domaine propre, celui delà pathologie osseuse et articulaire par exemple, un grand nombre de questions jusque-là très confuses au
point de vue pathogénique s’éclairèrent grâce aux découvertes bactériologiques : citons par exemple les travaux de Lannelongue sur la tuberculose osseuse et l’ostéomyélite; toutes les questions concernant les complications de traumatismes, le tétanos, la gangrène gazeuse, les infections variées à microbes pyogènes furent enfin comprises et nettement interprétées dans leur étiologie.
Les progrès de la bactériologie furent si rapides entre 1876 et 1900 que presque chaque année des découvertes importantes se succèdent; citons les principales : en 1876, Pasteur et Koch cultivent le bacille du charbon (déjà découvert par Davaine en 1850), en culture pure; en 1877, Pasteur découvre le vibrion septique dans des cas de gangrène gazeuse; en 1879 Neisser, le gonocoque, Talamon et Fraenkel, le pneumocoque; en, 1880, de nombreux travaux de Pasteur paraissent sur les agents habituels de la suppuration (streptocoques et staphylocoques); la pathogénie de la fièvre puerpérale et de l’érysipèle, celle de l’anthrax et de l’ostéomyélite se trouvent définitivement éclaircies ; en 1881, Laveran découvre le parasite du paludisme, Eberth celui de la fièvre typhoïde et Koch invente les milieux « solides » de culture (gélose, gélatine) qui sont un très grand progrès en technique bactériologique, comme Pasteur le reconnaît immédiatement. En 1882, Koch découvre le bacille de la tuberculose et Klebs celui de la diphtérie; la même année, commencent les recherches capitales de Pasteur sur la vaccination anticharbonneuse par atténuation du virus ; en 1884, le bacille du tétanos est découvert par Nicolaïer ; en 1886, le colibacille est décrit par Escherich; la même année, les recherches que Pasteur poursuivait depuis plusieurs années sur le virus rabique aboutissent aux premières inoculations antirabiques faites chez l’homme avec succès. En 1888, Brieger, Roux et Yersin font des
l’évolution de la chirurgie
recherches très importantes sur la « toxine » diphtérique; en 1889, Behring découvre les antitoxines et l’année suivante traite la diphtérie avec le sérum antitoxique : la sérothérapie, que Richet et Héricourt avaient décrite dès 1888, va devenir une méthode thérapeutique précieuse dans les cas de diphtérie et de tétanos. Mais il m’est vraiment impossible de m’étendre davantage sur ce sujet : le peu que j’en ai dit suffit à montrer la révolution profonde et décisive que les conceptions pastoriennes ont apporté en pathologie médicale et chirurgicale.
Naturellement toutes ces nouveautés qui bousculaient tant de systèmes et de dogmes, et ébranlaient à coups répétés le vieil édifice de la médecine humorale, dont la chirurgie classique avait suivi jusque-là fidèlement les traces, ne furent pas acceptées sans de très vives résistances. La lecture des bulletins de l’Académie de médecine de l’époque est encore aujourd’hui pleine de saveur et très instructive; les défenseurs de l’ancienne médecine, dont Peter peut être considéré comme le type « représentatif », font plutôt piètre figure, relus à quarante ans de distance; leurs discours, souvent éloquents d’ailleurs, ne sont qu’une pauvre dialectique, opposée comme une digue sans résistance durable à l’expérience toute puissante qui monte lentement, comme un fleuve débordé, et brusquement submerge tout. Les découvertes bactériologiques que nous venons de citer en amenèrent un grand nombre d’autres, anatomo-cliniques et surtout expérimentales, concernant les lésions viscérales qui intéressent à la fois le médecin et le chirurgien; il est naturellement impossible de rapporter ici en détail tous ces remarquables travaux : je citerai seulement ceux d’Albarran et Guyon sur l’infection urinaire, et toutes les affections chirurgicales de l’appareil urinaire, rein, uretère et vessie. Des monographies nombreuses et importantes furent consacrées
à l’étude des affections chirurgicales (ou mieux médico-chirurgicales') du foie, des voies biliaires, de l’estomac et de l’intestin, du rectum, du poumon, des centres nerveux. L’étude des tumeurs fut très fouillée à la fois parles médecins et par quelques chirurgiens : les descriptions histologiques des différentes variétés de néoplasmes devinrent plus claires et plus précises : malheureusement jusqu’ici la cause du cancer est restée complètement inconnue, malgré un très grand nombre de recherches expérimentales. La clinique chirurgicale devint plus précise chaque jour et s’enrichit de nouveaux moyens d’exploration (rayons X, analyse chimique, bactériologique, et « biopsies »). Les grandes traditions de la clinique chirurgicale française, des Dupuytren et des Nélaton, avaient toujours été conservées par des hommes comme Alfred Richet, Verneuil, U. Trélat, Gosselin, Tiliaux et Dupîay. A l’époque où la chirurgie était bien peu sûre et souvent même désastreuse dans ses résultats, ces chirurgiens, cliniciens consommés, avaient orienté toute leur activité cérébrale vers l’étude approfondie des malades et les finesses du diagnostic : ils enseignèrent à leurs élèves la façon de bien examiner rapidement et simplement un malade, sans rien négliger d’essentiel et d’assurer solidement le diagnostic clinique : cette précieuse tradition qui n’est pas toujours écrite et dont les livres ne donnent bien souvent qu’une idée incomplète, est certainement un des plus beaux titres chirurgicaux de l’école française. Citer les noms de Reclus, de Rerger, de Rouilly, de Peyrot, de Pozzi, cela suffit pour montrer que les élèves n'avaient pas démérité et étaient restés à la hauteur de leurs maîtres.