LA CHIRURGIE A L'ÉPOQUE PRÉHISTORIQUE
on essaie de déterminer la signification de leurs actes.
Et cependant ce primitif se livre souvent à des actes complexes qui ne peuvent être correctement exécutés, comme ils le sont en fait, que grâce à une série de raisonnements élémentaires, d’ordre expérimental, très précis. Il y a là une apparence de paradoxe qu’iî importe d’expliquer. Il est certain que l’on trouve dans les sociétés primitives actuellement encore existantes, chez les Australiens par exemple qui ont été si minutieusement étudiés, des outils, des armes, des pièges de chasse qui ne peuvent avoir été inventés et construits que par des hommes doués d’un sens aigu et pénétrant de l’observation et de l’expérimentation élémentaire pour tous les ordres d’objets qui les intéressent directement; mais d’autre part il apparaît avec évidence, lorsqu’on étudie de près ces sociétés primitives que les découvertes importantes, parfois géniales, des primitifs ne sont pas du tout chez eux le fruit du raisonnement, de la réflexion, du moins de ce que nous appelons généralement ainsi, c’est-à-dire d’ « une activité réfléchie de l’entendement » (Lévy-Brühl). C’est en agissant, en répétant tous les gestes et tous les actes nécessaires pour capturer le gibier ou le poisson, en associant des séries de réflexes élémentaires avec un minimum de réflexion consciente que le primitif arrive à créer des outils parfaitement adaptés à leur but et souvent tout à fait étonnants, tels que le fameux boomerang australien.
C’est là une remarque très importante sur laquelle, je me permettrai d’attirer l’attention du lecteur : l’adresse naturelle souvent merveilleuse du « sauvage », son observation des détails tellement précise qu’elle lui permet de se diriger dans une brousse où l’européen ne voit que monotonie complète et similitude entre tous les objets, son ingéniosité à imiter les dispositifs mécaniques naturels qu’il a remarqués dans
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ses chasses ou dans ses courses à travers les bois, tout cela tend à disparaître chez le civilisé qui est, le plus souvent, dès son berceau, inséré d’une part dans des mécanismes conceptuels tout faits et qui d’autre part pour apprendre un métier n’à qu’à répéter, en les imitant, des gestes que lui enseignent ses maîtres. Son éducation l’éloigne ainsi, en règle générale, du spontané et de l’instinctif, si développés chez le primitif: mais tous les individus ne sont pas coulés dans le même moule, heureusement, et certains sont rebelles à la répétition servile de ce qu’on leur a enseigné : ce seront les créateurs d’outils, d’instruments mécaniques et de dispositifs ingénieux et nouveaux : ils ne seront pas forcément des intellectuels; au contraire même, souvent ces qualités particulières d’adresse et d’instinct de combinaisons nouvelles entre des objets familiers, qui sont à la base de toutes les inventions mécaniques, peuvent se rencontrer très développées, chez des individus dont l’intelligence « conceptuelle •> peut être de par ailleurs assez bornée; si,, par une très rare coïncidence, l’adresse naturelle et l’aptitude innée pour l’invention mécanique se trouvent réunies, dans le même individu, à l’intelligence réfléchie, alors se trouve réalisé le véritable génie créateur dans les sciences expérimentales, tels par exemple Papin, Yolta, Ampère ou Faraday. En tout cas, pour le sujet spécial qui nous occupe ici, nous verrons plus tard le rôle important que joueront dans l’évolution de la technique chirurgicale, les créateurs d’instruments, les inventeurs de combinaisons mécaniques (en apparence très simples, mais auxquelles cependant personne n’avait songé avant eux) et qui font le plus souvent ces créations et ces inventions, sans mettre en jeu les mécanismes complexes de réflexion et de dissociation d’idées qui sont le propre de ce que nous appelons l’intelligence supérieure.
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On comprend donc, quand on a bien saisi cette structure si spéciale de la mentalité primitive, que des opérations chirurgicales relativement complexes comme la trépanation, la circoncision et la subincision (dont je vais parler dans un instant) peuvent très bien avoir été découvertes par les hommes primitifs, autrefois à l’époque préhistorique, comme aujourd’hui chez les tribus péruviennes ou australiennes, non pas pour remplir une « indication chirurgicale », mais simplement pour réaliser une de ces mutilations sanglantes qu’ils considèrent comme nécessaires dans certaines circonstances de leur vie sociale: initiation religieuse, opération magique, rites de passage, désir de faire pénétrer dans un individu ou d’en extraire la substance immatérielle qui caractérise justement cette force magique dont le rôle est capital dans toutes les représentations collectives de primitifs. Toute autre interprétation de ces actes, chirurgicaux de fait , mais non d’intention et surtout toute interprétation hygiénique ou médico-chirurgicale proprement dite, doit être aujourd’hui considérée comme une erreur de méthode et par conséquent rejetée comme insoutenable./
La subincision, appelée aussi opération « Mika », se pratique chez les Australiens du sud et du centre de l’île, avec un silex taillé : l’opération a pour but d’ouvrir l'urèthre chez l’homme au niveau de la face inférieure du pénis, depuis le prépuce jusqu’au périnée : un os de kangourou est introduit dans l’urèthre et l’incision est faite médiane, sur cet os de kangourou comme conducteur : c’est donc exactement la technique que nous suivons encore dans Turéthrotomie externe sur conducteur. Cette opération bizarre est, comme la trépanation, tout à fait inexplicable, si l’on s’obstine à en chercher une interprétation rationnelle comme on l’a fait autrefois (limitation de la fécondité?). En effet tous les garçons,
vers la quatorzième année, subissent dans certaines tribus australiennes l’opération Mika; la plaie produite par l’incision est bourrée avec de l’écorce d’arbre pour empêcher qu’elle ne se referme trop vite; quand la cicatrisation définitive est obtenue, il existe au niveau de la face inférieure de l’urèthre une
très large fente qui persistera toute la vie, puisque la muqueuse de l’urèthre et ta peau sont réunies directement. L’explorateur anglais Edward Eyre qui constata, l’un des premiers, cette curieuse mutilation en 1840, dit que, dans certains clans, « tous les hommes ont subi cette opération à l’àge de la puberté». Il est donc bien évident qu’il s’agit là d’une mutilation rituelle, d’un « rite sanglant de passage » ; malgré son caractère de précision chirurgicale, celte subincision n'a pas plus de valeur scientifique que la circoncision ou que les balafres des joues et du front, pratiques si répandues chez un grand nombre de primitifs. Mais il est bien certain aussi que les primitifs savent retirer une flèche enfoncée dans les chairs, inciser un abcès qui soulève la peau, entourer de bandes et d’attelles un membre fracturé, enlever même une tumeur superficielle ou la détruire par le feu : ces manœuvres opératoires constituent, dans ces cas, les premières ébauches de la véritable chirurgie : guidés par leurs instincts, par leurs réflexes élémentaires, ils font dans ces cas, mais dans ces cas seulement, un acte « raisonnable » au sens où nous l’entendons.
C’est ainsi que la technique opératoire des primitifs peut être parfois des plus remarquables. L’explo-
Fic. 3. — Couteau de quartz dont se servent les Australiens pour faire l’opération de la subincision (d’après Gurll).
LA CHIRURGIE A l’ÉPOQUE PREHISTORIQUE
rateur anglais Felkin assista, en 1879, dans l’Ouganda à une véritable « opération césarienne » pratiquée par un « sauvage » chez une femme de sa tribu. La description de l’opération est curieuse et mérite d’être rapportée brièvement : la malade était vaguement anesthésiée avec du vin de bananes : l’opérateur ouvrit rapidement la paroi abdominale et l’utérus, sortit l’enfant et fit l’hémostase des tranches utérines avec un léger attouchement au fer rouge et surtout par la compression prolongée : il fit une dilatation du col utérin avec les doigts pour faciliter le drainage par en bas, mais l'utérus ne fut pas suturé : par contre la paroi abdominale fut recousue par six brins de fil de fer qui prenaient en masse toute l’épaisseur des plans pariétaux : il n’y eut pas de fièvre après l’opération; le pouls s’éleva à 108 pendant deux jours et la malade guérit très bien. On voit dans ce cas combien la technique opératoire de ce sauvage ignorant qui faisait l’opération d’instinct, si l’on donne à ce mot le sens d’association de réflexes élémentaires avec un minimum de réflexion consciente et de ce que nous appelons raisonnement logique, ressemble en somme à celle que suit un opérateur civilisé, anatomiste et chirurgien.
Lévy-Brühl, dans son ouvrage récent sur la mentalité primitive (1922), rapporte une pratique de certains primitifs qui me semble aussi des plus curieuses; ce sont les « autopsies » pratiquées à la suite d’ordalies. On sait ce que sont ces ordalies, « épreuves » barbares, souvent suivies de la mort du sujet éprouvé, et qui consistent par exemple en l’ingestion d’un poison, reconnu comme pouvant être mortel; si le sujet succombe, après avoir avalé la drogue, les gens de la tribu font son autopsie, absolument comme le ferait un médecin légiste contemporain : ils ouvrent le cadavre et cherchent, non pas des lésions des viscères qu’ils seraient bien incapables de reconnaître,
l’évolution de la chirurgie
cela va sans dire, mais des signes mystérieux, d’eux seuls connus, qui leur permettent d’ « expliquer » à leur manière pourquoi le sujet soumis à l’ordalie a succombé. Je trouve bien intéressante cette caricature involontaire d’autopsie; il faut, je crois, la rapprocher des subincisions, des trépanations, des circoncisions et mutilations variées que tous les explorateurs ont retrouvé chez les primitifs actuels et qui ont dû être de tout temps pratiquées plus ou moins souvent par les hommes préhistoriques (pour la trépanation, en tout cas, nous en sommes certains).
La très grande dissémination de ces pratiques « chirurgicales » chez les a sauvages » les plus variés (Amérique du Nord, Afrique, Australie, Polynésie) est, avec bien d’autres, une très bonne preuve de l'unité des processus mentaux chez les primitifs. La démonstration de cette unité est certainement une des conclusions les plus importantes que l’on soit en droit de tirer de toules les recherches récentes sur ces sujets si nouveaux et si gros de conséquences pour l’étudè de la psychologie humaine. L’ « homo sapiens » des naturalistes (qu'il est d’ailleurs bien préférable d’appeler avec Franklin, l’animal « qui fait des outils » ou avec Bergson « homo faber »), a commencé partout sa longue et difficile route vers la civilisation en passant par des étapes à peu près identiques, quelle que fût la couleur de sa peau ou la forme de son crâne et quelles que fussent surtout les hautes destinées auxquelles il était appelé à parvenir dans la suite des temps. Il a commencé par faire, dominé par les représentations collectives dont il est pénétré à un degré qu’il nous est toujours difficile de nous représenter, et en suivant les prescriptions traditionnelles, défendues par de redoutables « tabous », des actes rituels variés et absolument irrationnels à nos yeux de civilisés, si nous considérons leur signification, mais parfaitement adaptés à leur but, si nous envisageons
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l’exécution de l’acte lui-même. Reprenant l’exemple de la subincision, nous voyons en effet que le problème posé au primitif étant dans ce cas particulier : « Ouvrir l’urèthre de l’homme à sa face inférieure et obtenir une fistule définitive », le primitif trouve et réalise une solution chirurgicalement parfaite avec l’outil qu’il a créé; il introduit d’abord un conducteur (os de kangourou) dans l’urèthre, ce qui lui permet de ne pas s’égarer et de ne pas blesser les corps caverneux : il coupe les différents tissus, peau, tissu cellulaire et paroi de l’urèthre avec son éclat de silex, ou de quartz, qui a le tranchant d’un rasoir; enfin il bourre la plaie avec de l’écorce de bois pour éviter qu’elle ne se referme trop vite : c’est le tamponnement de la plaie, pratique encore usitée de nos jours, quand on veut diriger la cicatrisation et empêcher une trop rapide réunion.
Voici donc une opération parfaitement conduite, avec des moyens très primitifs, par un « sauvage » qui ignore l’anatomie et le mécanisme de cicatrisation des plaies, mais qui arrive cependant à son but avec les outils qu’il a créés, en accomplissant une série d’actes très bien coordonnés. 11 ne manque à cette opération delà subincision pour être une véritable opération de chirurgie, au sens où nous l’entendons, que d’avoir un « but » raisonnable pour nous, de retirer par exemple un calcul de l’urèthre ou de couper un rétrécissement infranchissable, Le but du primitif est mystique, irrationnel : il fait son opération pour satisfaire à des croyances qui sont à l’antipode de notre façon moderne de comprendre les choses (par exemple nécessité de faire une mutilation sanglante et douloureuse au moment de la puberté), mais il la fait, en un sens, aussi bien que nous, avec des outils qu’il a fabriqués (homo faber) et en agissant d’une façon très coordonnée, instinctive si l’on veut employer ce mot peu précis, comme un castor
l’évolution de la chirurgie
qui construit sa digue. Ce n’est qu’exceptionnellement que le geste réflexe du primitif a une signification thérapeutique (incision d’un abcès superficiel, extraction d’une flèche).
C’est évidemment de ces très modestes origines qu’est née la chirurgie : pour qu’elle devienne peu à peu une technique réglée, scientifique, il ne lui manque plus qu’une seule chose (il est vrai qu’elle est essentielle), c’est d 'avoir toujours un but thérapeutique raisonnable ; il faut que l’acte opératoire corresponde à un objectif précis, donné par l’observation de cas pathologiques et par l’expérience comparative, et ne soit plus simplement la réalisation d’un geste rituel, dénué de toute signification aux yeux de la raison logique et de l’expérience.
Il est bien certain qu’il a fallu des siècles nombreux d’efforts collectifs et surtout individuels, enfouis dans un passé à tout jamais impénétrable, pour que l’homme parvienne à dépouiller progressivement sa mentalité primitive, prélogique et mystique, toute remplie de conceptions qui nous sont devenues tellement étrangères qu’il nous faut faire un effort considérable pour arriver, je ne dis pas à les réaliser (cela me semble presque impossible), mais simplement à les comprendre. Nous verrons plus loin quel rôle essentiel les Grecs ont joué dans cette libération de l’esprit humain.
Ilimporte d’ailleurs de remarquer que les empreintes de cette mentalité primitive ne disparurent que bien lentement; elles sont encore très manifestes chez les peuples de l’antiquité classique au début de la période historique (circoncisions rituelles par exemple) et l’on peut même ajouter qu’elles existent aujourd’hui encore bien plus vivantes que beaucoup 11e le pensent, comme il est souvent facile de le vérifier.
J’ai déjà dit combien tous les observateurs sont d’accord pour reconnaître 1’ « imperméabilité » du