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LA CHIRURGIE A L'ÉPOQUE PREHISTORIQUE

primitif à l’expérience, suivant l’heureuse expressio de Lévy-Brühl; l’évidence expérimentale en effet ne peut le convaincre puisqu’il ne raisonne pas comme nous : il tend un piège, par exemple, avec toute l’adresse et le soin désirables : mais il est bien convaincu qu’il ne prendra de gibier ou de poisson dans ce piège si bien construit et si bien placé qu’il soit, que si les vagues forces mystiques qui l’entourent de toute part, le contrariant ou le favorisant à leur gré, lui sont propices; il dissocie donc ainsi inconsciemment tous ses actes en deux parties distinctes : d’une part, il fait tout ce qu’il peut pour obtenir le résultat qu’il désire avec des instruments ingénieusement construits, qu’il dispose de la façon la plus adroite (mais c’est la partie de son acte la moins importante évidemment à ses yeux); d’autre part, il s’efforce de se concilier par des incantations, des gestes rituels, des sacrifices même, les forces mystiques qui seules pourront rendre efficaces ses instruments et les dispositions prises pour les faire fonctionner : cette seconde partie de son acte est de beaucoup pour lui la plus nécessaire, puisque, si les forces mystiques sont contraires, il ne prendra rien, quoi qu’il ait pu faire de par ailleurs. Cette dissociation inconsciente des actions et cette interprétation des succès ou des échecs est absolument générale chez les primitifs et prouve que c’est bien là une forme élémentaire universelle de l’intelligence chez l’homme.

Maintenant, ouvrons Homère (Odyssée, chant xix, vers 457 et s.); c’est l’histoire bien connue de la blessure d’Ulysse par le sanglier, pendant une chasse chez Autolycus; Ulysse a été blessé à la jambe; alors « ils lièrent d’une façon savante (épistamenôs) la blessure d’Ulysse irréprochable, semblable aux dieux, puis par une incantation (époidé) ils arrêtèrent le sang noir ». 11 me semble difficile de trouver un exemple plus typique de la persistance, à cette époque

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déjà hautement civilisée, de la mentalité primitive : le geste essentiel, le pansement compressif de la blessure est fait d’abord, comme il convient, mais c’est l’incantation magique qui arrête le « sang noir » et guérit le héros blessé. Ajouterai-je que j’ai vu des gens instruits, à notre époque, refuser de se faire opérer un vendredi ou superposer à des pansements qui avaient été faits suivant toutes les règles de l’art sur leur blessure accidentelle ou opératoire, des objets, des « grigris » auxquels ils attribuaient une puissance mystérieuse; ces contemporains sont-ils très loins mentalement du primitif australien?

On peut conclure, je crois, en disant que les traces de lamèntalité primitive mystique, prélogique et irrationnelle sont encore bien profondes dans l’humanité actuelle et persisteront probablement toujours chez la plupart des hommes, dans toutes les circonstances de la vie où le cours des événements comporte cette part, petite ou grande, d’indétermination que l’on appelle la chance ou le hasard.

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