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CHIRURGIE HINDOUE

Les traces de pratiques chirurgicales que nous relevons en Egypte, en Chaldée et en Chine (avant tout contact avec les Européens) ne méritent guère plus le nom de chirurgie proprement dite que celles que je viens de décrire chez les peuples primitifs ; il en est tout autrement pour les Hindous qui paraissent avoir possédé toujours des qualités d’opérateurs de premier ordre et qui ont poussé très loin le perfectionnement de la pratique chirurgicale dès une haute antiquité.

En ce qui concerne les Egyptiens et les Chaldéens, les documents écrits que nous possédons permettent de conclure que ces peuples n’avaient pas de chirurgie à proprement parler, c’est-à-dire un ensemble coordonné de connaissances de pathologie et de thérapeutique, concernant certaines lésions telles que les fractures, les luxations, et les blessures par armes de guerre. Cette systématisation scientifique du sujet, nous ne la verrons réalisée pour la première fois dans l’antiquité que par les Grecs et aussi par les Hindous (mais peut-être seulement après leur contact avec les Grecs).

Chez les Egyptiens, tout ce que nous pouvons

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trouver d’intéressant pour notre sujet, ce sont quelques descriptions écrites, des représentations figurées, des instruments probablement chirurgicaux, la pratique des embaumements et enfin des documents anatomo-pathologiques provenant de ces momies si admirablement conservées qu’on peut encore les utiliser à ce point de vue spécial.

Les plus anciens monuments figurés et écrits, concernant la médecine et la chirurgie, actuellement connus, se trouvent en Egypte ; mais en dehors de leur haute antiquité, titre évidemment très respectable, ces documents n’ont qu’une valeur minime. Près de Memphis, sur les portes d’une sépulture, W- Max Müller a découvert en 1906, des peintures qui semblent remonter à vingt-cinq siècles avant J. -G. Ces peintures représentent des scènes de circoncision et peutêtre aussi d’incisions faites sur le cou et les membres : en tout cas l’attitude des individus représentés et le texte hiéroglyphique voisin indiquent que les victimes de ces opérations éprouvent de très vives douleurs.

On sait que la circoncision chez les Egyptiens était absolument générale et rituelle; elle se faisait dans les deux sexes, vers la quatorzième année; cette circoncision chez les filles étonnait les auteurs grecs (Hérodote et Strabon); c’est une preuve très forte qu’il s’agit bien ici d’un geste rituel, hérité d’un lointain passé et nullement comme on l’a souvent cru, à tort, d’une prescription hygiénique : il semble bien probable, et c’était déjà l’avis d’Hérodote, que ce sont les Egyptiens qui transmirent aux Juifs et aux Arabes la coutume de la circoncision, limitée chez eux, il est vrai, aux garçons.

Le fameux papyrus, découvert par G. Ebers à Thèbes en 1872 et qui remonte à plus de quinze siècles avant J. -G. paraît bien être aussi, actuellement, le plus ancien monument écrit connu, concernant la médecine. C’est une compilation des plus

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confuses, contenant surtout des prescriptions thérapeutiques en grand nombre. Il ne semble pas que la médecine égyptienne se soit jamais élevée au-dessus de l’empirisme pur que devaient d’ailleurs continuer à entretenir les innombrables spécialistes qui au dire d’Hérodote étaient la particularité la plus remarquable de la médecine égyptienne. Voici ce que dit, à ce sujet, l’historien grec : « L’art de la médecine est ainsi divisé chez eux : chaque médecin s’applique à une seule maladie et non à plusieurs : tout le pays abonde en médecins : quelques-uns soignent les yeux, les autres la tête, d’autres les dents, d’autres les intestins, d’autres les maladies invisibles (Héro dote, II, 84) ».

Si la spécialisation à l’extrême était une condition de progrès, comme certains le pensent de nos jours, la médecine égyptienne aurait dû atteindre une remarquable perfection; comme elle est restée au contraire primitive et puérile, on est autorisé à conclure que la spécialisation excessive est la ruine de la médecine ou que, en tout cas, loin de favoriser le progrès, elle le rend très difficile. On comprend aisément que cette multitude de « médecins » égyptiens n’ait jamais pu tenter la moindre systématisation d’ensemble, et même probablement n’en ait pas eu la moindre idée : nous sommes encore ici bien loin de la médecine grecque. D’après Diodore de Sicile (I, 82) en Egypte, les médecins étaient payés par l’Etat et obligés de se conformer à un code écrit compilé d’après les plus célèbres médecins des temps anciens; si le médecin agissait contrairement aux prescriptions de ce code, il pouvait être accusé de crime capital : la responsabilité médicale était donc très nettement établie chez les Egyptiens, contrairement à ce que nous verrons chez les Grecs (v. p. 76). Aristote qui rappelle aussi cette responsabilité du médecin égyptien la trouve étrange; car, dit-il, « dans

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un art quelconque, obéir à la lettre écrite (cata gramma) est absurde. » (Politique, par. 1285).

Des fouilles faites en Egypte ont ramené au jour un certain nombre d’instruments, peut-être chirurgicaux, en cuivre (Comrie, 1909) : ce sont des couteaux de cuivre à manche courbe et à lame en forme de sabre. Nous savons d’autre part que les instruments dont se servaient les embaumeurs égyptiens pour ouvrir l’abdomen étaient en silex taillé : Sudhoff (1911) a publié des figures représentant ces couteaux de pierre et les crochets de fer qui servaient aux embaumeurs à retirer l’encéphale par les narines. Eli io t Smith et Wood Jones (1910) ont reproduit dans leur atlas des attelles faites en bois de palmier qui servaient à immobiliser les fractures : des membres inférieurs fracturés ont môme été retrouvés encore entourés de leurs attelles soigneusement attachées et fixées; il semble, d’après plusieurs pièces anatomiques, que les résultats de la réduction et de la contention des fractures par ce procédé étaient bons, car plusieurs des os fracturés sont consolidés avec très peu de raccourcissement.

Un détail anecdotique amusant peut être cité à propos de la chirurgie égyptienne. Quand Larrey, le futur chirurgien en chef de la grande armée, visita l’Egypte, il aperçut, sur les murs, des hiéroglyphes où il crut voir figurés des membres humains amputés en grand nombre et aussi les instruments (des scies) qui avaient probablement servi à faire ces amputations : il en concluait même que la chirurgie égyptienne ancienne avait dû être très avancée et les amputations fréquemment exécutées à cette époque; ce qui, dit-il, contrastait avec l’état misérablement rudimentaire où il voyait la chirurgie telle qu’elle était pratiquée par les Egyptiens de son temps. En réalité les membres amputés et les scies de Larrey sont des signes hiéroglyphiques, un pied coupé avec le bas

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de la jambe, un bras coupé et une sorte de signe en forme d’archet, qui n'ont aucun rapport quelconque avec la chirurgie,

La pratique des embaumements a été très bien décrite par Hérodote et Diodore de Sicile : l’emploi d’un couteau de pierre qui servait à inciser l’abdomen, faite parle « paraschiste », permet de conclure que cette curieuse coutume devait remontera l’âge néolithique, dont la haute civilisation égyptienne est d’ailleurs beaucoup plus rapprochée qu’on ne le croyait jusqu’aux remarquables découvertes de J. de Morgan. Au « paraschiste » qui, une fols faite l’incision abdominale avec le couteau de pierre, se sauvait, poursuivi par les imprécations, et même les cailloux, de la foule ( ce qui est le cas, comme on sait, dans nombre de cérémonies rituelles primitives), succédait le « taricheute » accueilli au contraire avec des marques de grand respect (autre attitude rituelle fréquente). C’est lui qui enlevait les viscères et achevait l’embaumement : l’encéphale était extrait par les fosses nasales avec un crochet de fer, puis les viscères thoraciques et abdominaux étaient enlevés, la cavité abdominale remplie de myrrhe, de casse et d’épices variées : enfin l’incision abdominale était soigneusement suturée, le cadavre placé pendant soixante-dix jours dans du sel marin et du carbonate de soude et finalement enveloppé avec le plus grand soin dans des bandelettes enduites de gomme. 11 est permis de croire, sans qu’on puisse le savoir cependant d’une façon précise, que ces ouvertures de cadavres faites par les Egyptiens avaient dû leur donner des notions d’anatomie viscérale importantes : en tout cas, nous verrons plus loin, que c’est seulement au moment où elle prit pied en Egypte, à Alexandrie, que la médecine grecque acquit une anatomie humaine vraiment sérieuse, c’est-à-dire basée sur la dissection de l'homme (v. page 87).

L’étonnant état de conservation d’un grand nombre de momies a permis souvent aux médecins modernes de trouver sur elles des lésions encore reconnaissables : c'est ainsi que bouquet en 1889, puis Elliot Smith et ses collaborateurs en 1910, ont publié des recherches intéressantes sur la « paléopathologie » égyptienne, basées sur l’examen de nombreuses momies d’époques variées, depuis les premières dynasties jusqu’à la période byzantine. La maladie la plus fréquemment rencontrée, c’est le rhumatisme déformant, comme d’ailleurs chez les hommes des cavernes préhistoriques (Virchow l’avait décrite sous le nom de.« goutte des cavernes »). Des lésions de mal de Pott (tuberculose vertébrale) ont été trouvées sur une momie de la xxie dynastie (aux environs de 1000 avant J. -C.). Sur d’autres momies,- on a découvert des adhérences pleurales, péritonéales, péricœcales, des nécroses osseuses, des lésions de mastoïdite, des altérations étendues des artères (athérome aortique). Ces autopsies à trente ou quarante siècles de distance nous prouvent que l’humanité n’a pas changé physiquement d’une façon notable depuis ces temps lointains et qu’elle était déjà, à l’époque des pharaons, sujette aux mêmes maladies que nous rencontrons aujourd’hui : elle n’a pas du reste beaucoup plus changé intellectuellement, ni surtout moralement et le vernis de civilisation qui recouvre la plupart des hommes modernes n’est pas bien épais et peut s’effriter facilement en nombre de circonstances.

Le peu que nous savons de la chirurgie chaldéenne ou sumérienne est peut-être encore moins riche en enseignements pour nous. Les connaissances médicales de ces peuples semblent être restées toujoui’s très imprégnées de croyances surnaturelles et com-

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posées surtout de données astrologiques. La divination par les viscères qui était au premier plan des préoccupations des prêtres chaldéens; nous a valu de très belles représentations anatomiques en terre cuite delà face inférieure du foie, cet organe étant le plus important pour la lecture de l’avenir; elles sont d’une grande fidélité et ont été exécutées environ vingt siècles avant l’ère chrétienne. Il n’est pas sans intérêt, croyons-nous, de remarquer, à ce propos, combien le désir de représenter un objet qui l’intéresse puissamment dans un but religieux, peut donner d’exactitude à une reproduction faite par l’homme primitif : les foies chaldéens en terre cuite sont minutieusement reproduits dans tous les détails de leur structure extérieure, surtout ceux de la face inférieure de l’organe ; d’après la forme, ce sont probablement des foies de mouton; on y reconnaît parfaitement la vésicule biliaire, le hile du foie, le lobe carré; des inscriptions tracées sur ces différents détails anatomiques servaient aux prêtres à établir la signification des présages. De même les hommes des cavernes de la Dordogne et du nord de l’Espagne ont dessiné et peint, il y a bien des siècles, sur les murs de leurs cavernes, au plus profond des ténèbres, et très probablement aussi dans un but religieux, les bisons qu’ils chassaient chaquejour et qu’ils devaient à la fois désirer et craindre, ce qui est l’attitude de tous les primitifs à l’égard de leur gibier favori; la fidélité de ces peintures murales est extraordinaire et l’art consommé avec lequel elles sont exécutées n’a jamais été surpassé ni même peut-être égalé.

Hérodote nous a conservé des détails curieux de la médecine des Babyloniens (1, 197) : « Ils exposent, dit-il, leurs malades sur la place publique, car ils n’ont pas de médecins. Les gens qui passent près du malade, causent avec lui de sa maladie, pour savoir s’ils ont été atteints eux aussi de la même maladie

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ou s’ils ont vu des personnes présentant le même mal; ainsi les passants confèrent avec le malade et lui conseillent de recourir au traitement qui leur a réussi à eux-mêmes ou qu’ils savent avoir réussi à d’autres. Il n’est pas permis de passer auprès d’une personne malade en gardant le silence, sans lui demander des renseignements sur son mal ». Il n’est pas étonnant qu’une pareille façon de comprendre la médecine (qui est d'ailleurs loin d’avoir complètement disparu de nos jours, comme le prouvent tant de conversations quotidiennes) n'ait pas été très favorable aux progrès des connaissances médicales sérieuses.

Le code de Hammourabi, découvert par J. de Morgan en 1901-1902 dans ses fouilles de Suze, et qui remonte à vingt siècles environ avant J. -G., représente un document de première importance pour tout ce qui concerne la civilisation des anciens peuples sémitiques; nous trouvons dans ce code des articles curieux qui intéressent la pratique médicale, et plus exactement même chirurgicale. Voici le texte de quelques-uns de ces articles, d’après la traduction du père Sclieil (1904) § 125. « Si un médecin a traité un homme d’une plaie grave avec le poinçon de bronze et guéri l’homme, s’il a ouvert la taie d’un homme avec le poinçon de bronze et guéri l’œil de l’homme, il recevra dix sicles d’argent... » § 218. « Si un médecin a traité un homme libre d’une plaie grave avec un poinçon de bronze, et a fait mourir l’homme, s’ii a ouvert la taie de l’homme avec le poinçon de bronze, et crevé l’œil, on lui coupera ses mains » §221.. «Si un médecin a guéri un membre brisé d’un homme libre et a fait revivre un viscère malade, le patient donnera au médecin cinq sicles d’argent. » Il y a des dispositions spéciales pour le cas où le patient est un « mouchkinou » (classe de citoyens assez mal définie, mais non esclaves) ou un

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esclave : en cas de succès, les honoraires sont moindres, mais par compensation, en cas d’échec, les peines bien moins sévères et le médecin s’en tire en versant une somme d’argent.

Cet exemple de responsabilité médicale, précisée par un texte aussi authentique et aussi ancien, est tout à fait remarquable; nous verrons que chez les Grecs et les Romains, au contraire, la responsabilité directe du médecin ou du chirurgien paraît ne pas avoir existé. Cette différence profonde mérite d’être notée ; chez les Ghaldéens l’œuvre du chirurgien qui opère « avec son poinçon de bronze » est considérée comme un acte qui engage sa responsabilité personnelle; la peine encourue en cas d’échec était très grave et devait certainement contribuer beaucoup à modérer les zèles intempestifs. En tout cas, ces articles écrits sur la stèle d’Hammourabi, prouvent que de véritables opérations chirurgicales devaient déjà être fréquemment pratiquées à cette époque lointaine puisque le pouvoir central prenait souci de les réglementer; il s’agissait peut-être là d’opérations de cataracte (?) ou de cautérisation de conjonctivite granuleuse, car on sait avec quelle fréquence cette affection oculaire a toujours sévi dans ces pays sablonneux et fortement insolés.

Les pratiques chirurgicales que nous trouvons relatées dans la Bible sont très peu nombreuses et sans grand intérêt : elles montrent une fois de plus l’absence d'originalité de cette civilisation hébraïque qui avait tout emprunté ou presque, au point de vue matériel, aux Egyptiens et aux Babyloniens. Le couteau de silex qui devait servir à la circoncision rituelle est mentionné dans le second livre de l’Exode (IV, 25) : « Sephora, la femme de Moïse, prit une pierre très tranchante et coupa le prépuce de son fils ». C’est

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même le seul acte chirurgical précis dont la Bible fasse mention, en dehors de quelques allusions aux pansements des plaies avec de l’huile, du vin ou des baumes, pratiques communes à tous les primitifs; les bandages ou attelles dans le traitement des fractures sont aussi signalés, vaguement d’ailleurs, dans le livre d’Ezéchiel (21). Tout cela n’est pas d’un grand intérêt pour notre sujet.

On sait que la circoncision rituelle vraie, tout récemment encore, devait être pratiquée par les rabbins eux-mêmes, en suivant un rituel parfaitement défini. Nous possédons dans le voyage de Montaigne une amusante description d’une circoncision rituelle à laquelle Montaigne assista; je signalerai dans ce texte une expression très jolie et très juste dont le spirituel observateur se sert; il dit en effet: « d’un couteau il tranche cette peau (le prépuce) laquelle on enterre soudain dans de la terre qui est là dans un bassin parmi les autres apprêts de ce mystère ». Ainsi Montaigne avait très bien su comprendre et exprimer le caractère religieux (et par conséquent mystique et mystérieux) de la circoncision que si longtemps (et peut-être même encore) des rationalistes intempérants se sont obstinés à considérer comme une mesure d’hygiène préventive 1 On sait également qu’après la section du prépuce et la découverte du gland, l’arrêt du sang devait se faire par succion : Montaigne décrit très exactement cette manœuvre ; on a signalé, en Autriche et en Allemagne, il y a une trentaine d’années, plusieurs cas d’inoculation tuberculeuse qui ne reconnaissaient pas d’autre origine que cette coutume rituelle; il faut espérer qu’aujourd’hui, la circoncision se fait d’une façon plus correcte, même chez les Israélites de stricte observance.

Le Talmud, œuvre qui paraît dater du second siècle de l’ère chrétienne, relate quelques faits plus intéressants pour notre sujet. Nous trouvons dans cet ouvrage

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quelques détails anatomiques précis sur l’œsophage, le larynx, la trachée et les membranes d’enveloppe du cerveau; ces faits exacts sont noyés, il est vrai, dans un fatras de descriptions fantaisistes d’ostéologue, en particulier celle de l’os « Luz », os situé quelque part dans la colonne vertébrale et qui devait jouer un grand rôle au moment du jugement dernier. L’action de la salive sur les aliments et les mouvements péristatiques de l’estomac sont signalés. Il est bien probable que ce furent les sacrificateurs rituels qui firent ces observations anatomiques et physiologiques exactes sur les animaux dont ils devaient examiner les chairs avec le plus grand soin : c’est ainsi qu’ils décrivirent des altérations du foie, des foyers caséeux du poumon, des abcès des reins; cette anatomie pathologique rudimentaire est curieuse à signaler à cette époque.

La chirurgie du Talmud parle du traitement des plaies par les sutures et les bandages, et recommande d’aviver les bords de la plaie, avant de la suturer, pour rendre plus sûre la réunion, ce qui est en effet une très bonne précaution. La saignée et les ventouses ont naturellement une place d’honneur comme dans toutes les chirurgies primitives : il est fait mention d’opération césarienne (sur la femme morte il est vrai), d’amputation des membres, de trépanation et d’opération pour imperforation anale. Tous ces faits sont intéressants : mais il serait tout à fait excessif de considérer que ce sont là des inventions des Hébreux : au contraire la date relativement récente du Talmud, rédigé seulement après le contact prolongé des Juifs avec les Grecs d’Alexandrie sous les Ptolémées et ceux d’Asie-Mineure sous les Séleucides, doit faire admettre comme très probable que ces opérations et cette technique^chirurgicale déjà assez avancée ont été empruntées par les Hébreux aux chirurgiens grecs contemporains.

La chirurgie hindoue est certainement une des plus complètes et des plus perfectionnées que nous rencontrions dans l’antiquité. Une question, très débattue, non résolue et peut être insoluble, est celle de l’influence réciproque des Hindous et des Grecs au point de vue scientifique en général. La question peut aussi se poser, naturellement, en ce qui concerne les pratiques chirurgicales : un seul fait est certain, c’est que le livre écrit par Susruta, sorte de « collection médicale » qui rappelle la collection hippocratique et qui contient justement les descriptions chirurgicales les plus intéressantes pour nous, paraît être relativement tardif, puisqu’il daterait seulement semble-t-il, du quatrième ou du cinquième siècle après J. -G., d’après les auteurs les plus récents.

Gomme l’expédition d’Alexandre le Grand qui mit en rapports intimes la civilisation hindoue et la civilisation héllénique est de 327 avant J.-C., il y a bien des raisons de penser que l’influence de la chirurgie grecque, déjà très avancée à l’époque d’Alexandre, a du être très sensible sur le développement de celle des Hindous ; mais il est aussi parfaitement possible que la réciproque soit vraie.

Quoi qu’il en puisse être de cette question de priorité qui n’a d’ailleurs qu’un intérêt assez secondaire, la chirurgie des Hindous d’après le livre de Susruta est fort remarquable et contraste heureusement avec les notions d’anatomie et de physiologie hautement fantaisistes que l’on trouve rapportées dans le même recueil. Les Hindous connaissaient les effets narcotiques de lajusquiame et du chanvre indien : d’après Burton, ces substances auraient été employées par eux comice anesthésiques chirurgicaux depuis la plus haute antiquité. Susruta énumère dans son traité un grand nombre d’instruments chirurgicaux : scalpels,

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bistouris, scies, ciseaux, spéculums, sondes, aiguilles, trocarts* ces instruments ont été figurés par Bhagvat Sinh dans un ouvrage publié à Londres en 1896. Des amputations étaient faites, mais le sang arrêté non pas par des ligatures, mais avec l'huile bouillante ou le fer rouge : pratique qui resta très chère aux Arabes comme nous le verrons et fut par eux transmise aux chirurgiens occidentaux du Moyen Age. On trouve relatées également la taille vésicale périnéale, l'ablation des tumeurs superficielles, l’opération des hernies épiploïques par incision scrotale, l’opération césarienne et l’ablation de la cataracte par « extraction » et non par abaissement.

Le chirurgie réparatrice paraît avoir été portée par les Hindous à un haut degré de perfection; on sait que nous appelons encore aujourd’hui, « méthode indienne » pour la réfection du nez, une autoplastie par taille d’un lambeau pris sur la peau du front, retourné autour de son pédicule et suturé sur les débris du nez qu’il cherche à remplacer. Quand le lambeau est assez solidement réuni, on coupe le pédicule et un nouveau nez est en place, généralement suffisant sinon toujours très esthétique. Cette opération si remarquable a été probablement transmise par les Arabes aux chirurgiens italiens de l’époque de la Renaissance (v. p. 173). En tout cas, elle semble avoir été pratiquée dans l’Inde, dès une époque très ancienne.

Un voyageur anglais, Wales, en 1794, publia une relation très exacte, avec figures, d’upe rhinoplastie qu’il vit faire par un homme de la caste des « briquetiers ». L’individu qu’il s’agissait de réparer, avait eu le nez coupé étant prisonnier de guerre ; il semble que ce soit justement la fréquence de cette mutilation chez les Hindous qui ait rendu souvent nécessaire chez eux la pratique des réfections nasales. Wales raconte comment procéda le briquetier chirurgien. Il com-

mença par modeler un nez en cire qu’il plaça sur le nez mutilé : ayant ainsi obtenu les dimensions exactes du nez à refaire, il appliqua surle front du blessé, ce modèle en cire en l’étalant de façon à obtenir un tracé des dimensions exactes du lambeau de peau à tailler sur le front. Ce tracé ainsi bien repéré, l’opérateur découpa très adroitement le lambeau, le fit pivoter autour de la racine du nez entre les deux sourcils et l’amena ensuite à sa place définitive. Il aviva les débris du nez qui restaient et sutura très soigneusement le lambeau frontal en bonne place. Le pédicule fut coupé au bout de trois semaines; la cicatrisation se fit très bien et le mutilé réparé, d’après la planche de Wales, a un résultat esthétique, en somme très bon ; un chirurgien habile, de nos jours, ne ferait pas mieux.

Lindsay, un autre voyageur anglais, a vu faire également en 1829, aux Indes, une taille périnéale chez un enfant, par un « hakeem », lithotomiste spécialiste. Lindsay raconte combien l’étonna l’adresse de cet homme qui était absolument ignorant de l’anatomie. L’enfant était solidement tenu et placé dans la position de la taille, c’est-à-dire couché sur le dos, avec les genoux et les cuisses fléchies au maximum sur le ventre et bien écartées. L’opérateur introduisit deux doigts dans l’anus pour faire saillir autant que possible la pierre, puis il coupa rapidement la peau et les muscles du périnée, en avant de l’anus et un peu sur le côté; ayant ouvert la vessie sur la pierre qui faisait saillie, il retira cetle pierre avec une sorte de petite cuiller spéciale, refusant de se servir de pinces ou de tenettes, qui, disait-il à Lindsay, cassent les pierres : la plaie fut laissée entièrement ouverte et pansée avec des herbes. L'enfant guérit. Au dire des habitants du pays, cet homme avait fait déjà plus de deux cents opérations de taille avec seulement une vingtaine de décès ; statistique en somme très honorable, surtout pour un empirique

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absolument ignorant et qui opérait d’instinct comme un primitif.

Il est très intéressant de retrouver pratiquée ainsi depuis des temps immémoriaux, chez les Hindous, cette opération de taille périnéale qui a été faite, nous le verrons (v. p. 133) dans nos pays d’Occident, pendant tout le Moyen Age et même jusqu’au xvue siècle dans des conditions absolument analogues. L’étude précise de l’anatomie d’abord, puis les grands perfectionnements de la chirurgie qui datent d’hier, ont seules pu transformer ces opérations de hasard, faites par des spécialistes que guidaient seuls leur instinct et leur adresse manuelle, en pratiques réglées et infiniment plus sûres. Nous assistons dans ce cas particulier de la taille périnéale à l’ensemble de l’évolution de la chirurgie, vue en raccourci.

Terminons ce chapitre par quelques mots sur la chirurgie telle qu'elle était pratiquée en Chine avant la pénétration européenne ; je pourrai être bref, car cette chirurgie est à peu près nulle. D’après les auteurs modernes les plus compétents qui ont étudie la question dans les vieux textes chinois, les livres chinois de médecine ancienne sont un fatras incroyable d’anatomie fantaisiste (le larynx s’ouvre dans le cœur, la moelle épinière finit dans les testicules, le foie a sept lobes, etc...) et de pathologie non moins absurde : il y a dix mille variétés de fièvres et quatorze sortes de dysenterie. On comprend facilement, qu’avec une pareille ignorance de l’anatomie, la chirurgie soit restée plus que rudimentaire; surtout chez un peuple qui n’aimait pas répandre le sang ni mutiler le corps humain vivant. De fait la chirurgie chinoise indigène ne comprenait qu’une opération bien réglée, la castration de l’homme destinée à fournir

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d’eunuques les harems des grands et de la cour impériale. En dehors de cette opération d’une nature particulière, les Chinois ne faisaient guère que du massage (probablement très habilement, si l’on en juge par leurs masseurs actuels); iis employaient volontiers des aveugles comme masseurs, ils appliquaient des ventouses et des moxas, terribles cautères à effet profondément destructifs et surtout ils recouraient à l’acupuncture qui avait la réputation de guérir les maladies les plus variées. Avec celte acupuncture qui se faisait avec des aiguilles extrêmement pointues et longues ils n’hésitaient pas à pénétrer dans toutes les régions possibles du corps, même celles que l’anatomie normale nous prouve être les plus dangereuses (base du Cou. thorax, abdomen); les illustrations des livres de médecine chinois sont surtout composées de figures indiquant toutes les variétés d’acupuncture avec leurs indications thérapeutiques, plus fantaisistes naturellement les unes que les autres.

Il semble cependant que les bourreaux chinois aient été toujours d’habiles découpeurs; ils dépècent encore, paraît-il, avec beaucoup d’élégance et de netteté et très progressivement de façon à faire durer le supplice, les condamnés qui leur sont confiés. C’est là, on en conviendra, une assez modeste contribution apportée par la Chine au progrès total de la chirurgie, encore que, d’après Freud, ceux d’entre nous qui possèdent les qualités d’adresse et de sangfroid qui font le chirurgien-né, doivent présenter de grandes affinités morales avec les bourreaux du temps passé!

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