CHAPITRE III
CHIRURGIE GRECQUE
(Première période : Chirurgie hippocratique).
La part que les Grecs ont prise à la constitution de la science médico-chirurgicale a été si essentielle qu’il est indispensable d’étudier avec quelques développements les œuvres de leurs auteurs qui ont écrit sur la chirurgie.
Il est évident que Ton peut trouver déjà dans les poèmes homériques des traces de pratiques chirurgicales; mais on a beaucoup exagéré, à mon avis, en voulant voir dans les très courtes et très sommaires descriptions chirurgicales des poèmes homériques autre chose que ce que Ton peut trouver chez tous les peuples primitifs. La valeur unique au point de vue de la poésie pure, l’admirable beauté des chants homériques ont fini par éblouir autrefois ceux qui en faisaient une étude particulière; aussi furent-ils tentés de trouver en germe dans ces vieux chants épiques toute la science et toute la philosophie de l’avenir; c’est là évidemment une erreur dont il est facile de faire justice, en lisant simplement Homère sans parti pris.
Les poèmes homériques nous montrent un premier fait qui est intéressant pour l’avenir de la médecine grecque : les actes chirurgicaux sont pratiqués par les héros eux-mêmes; ce sont eux en effet qui retirent
une flèche ou un fer de lance de la plaie et pansent les blessures ; on voit donc déjà à cette époque reculée que l’acte chirurgical, chez les Grecs, est tout à fait laïcisé et, non pas confié à des prêtres. Evidemment certains héros sont plus habiles que d’autres dans ces opérations : tel Machaon (Iliade, chant XI) que l’on fait venir pour retirer la flèche qui a blessé Ménélas; on les estime beaucoup, comme le prouve le vers fameux : « Un médecin est un homme qui en vaut plusieurs autres » (Iliade, XI); mais n’oublions pas que Machaon, chirurgien amateur, est surtout et avant tout un guerrier professionnel. Du reste il s’agit dans tous ces cas d’une chirurgie si simple, si réflexe en quelque sorte, telle qu’on la trouve existant nécessairement dans toutes les civilisations primitives, qu’il n’y a vraiment pas là matière à s’étonner et à admirer, comme. on l’a fait souvent avec quelque exagération.
De même encore, comme dans toutes les civilisations primitives, contrairement à la chirurgie qui par son caractère concret et l’évidence immédiate de ses résultats est, presque dès l’origine, raisonnable et efficace, la médecine* homérique est encore toute noyée dans le mystique; les maladies, les épidémies surtout, viennent des dieux et celui qui est seul capable de les arrêter ou de les soigner, c’est le prêtre ou le devin : la peste racontée au chant Ier de l’Iliade est suffisamment connue pour que je n’insiste pas davantage. J’ai déjà rappelé plus haut (v. p. 33), la blessure d’Ulysse, relatée dans l’Odyssée et cité les deux curieux vers qui nous montrent encore l’état mental primitif très vivace chez le poète qui a composé ce chant homérique : l’acte essentiel, la ligature du membre est exécutée d’abord, puis on prononce une incantation, acte magique, pour arrêter le sang.
On a beaucoup admiré aussi la précision (d’ailleurs toute relative) de certaines descriptions anatomiques des poèmes homériques : par exemple, les blessures
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par Iransfixion qui a un moment donné dans l’Iliade (chant Y) sont répétées, comme avec complaisance, par le poète. Par exemple (vers 65-67) « Mérion le blessa à la fesse droite et la pointe de la lance ressortit en avant près de la vessie (cata cystin) sous l'os » et un peu plus loin (vers 73-74) « Phyléide le frappa de sa lance aiguë sous l’occipital (cata kephalès inion) ; l’airain coupa la langue et ressortit par devant sous les dents ». Ces blessures rappellent beaucoup celles qu’infligeait le rude frère Jean, avec son bâton « en cœur de cormier », aux ennemis entrés dans le clos de l’Abbaye de Seuillé ; certes cet étalage de connaissances anatomiques mérite d’être signalé, mais il faut s’empresser de remarquer que ces descriptions ne sont pas bien différentes de celles que tout observateur primitif, tout chasseur surtout qui souvent a blessé des animaux à l’arme blanche et a vu les effets du passage de la flèche ou de la lance à travers les organes profonds, pourrait avoir faites : une chose cependant est remarquable, c’est la qualité du vocabulaire anatomique qui est déjà varié et précis et dans ses traits essentiels, ne changera presque pas jusqu’aux œuvres hippocratiques; or il est certain que le fait de distinguer avec soin les uns des autres et de nommer individuellement chaque organe est déjà un progrès très sérieux; il est intéressant de noter que chez les Grecs ce progrès était déjà très anciennement accompli.
Mais vraiment, avouons que tout cela n’est pas très étonnant et qu’il n’y a rien dans les poèmes homériques qui soit bien différent, de ce que l’observation de toutes les civilisations primitives peut montrer déjà bien développé; rien en tout cas qui mérite de nous retenir bien longtemps et justifie le bruit que l’on a fait autrefois autour de la médecine et de la chirurgie « homériques ».
l’évolution de la chirurgie
Le document capital, le seul même à vrai dire, pour l’étude de l’histoire de la chirurgie lorsqu’elle commence à devenir une science, c’est la collection hippocratique. Les monuments figurés grecs sont ou bien assez insignifiants, tel par exemple le vase grec du ve siècle, signalé par Pottier et qui montre quelques scènes de petite chirurgie (saignée, pose de ventouse), ou bien de date postérieure à l’époque dont nous parlons actuellement, tels les dessins qui ont été composés pour les traités hippocratiques des fractures et des luxations et dont je reparlerai plus tard (v. p. 122).
On sait aujourd’hui que le nom d’Hippocrate a tout juste autant de valeur que celui d’Homère et que c’est un problème extrêmement complexe, peut être insoluble que celui de démêler au milieu de ces œuvres d’un caractère et d’une portée si différents quelles sont celles qui pourraient être attribuées avec quelque probabilité à Hippocrate de Cos, fils de Thessalus dont Platon, dans le Phèdre, parle avec éloge (270 C.). Cet Hippocrate historique a pratiqué la médecine à la fin du ve siècle dans la Grèce du Nord, en Thessalie où il mourut et où sa famille continua la pratique traditionnelle de son art : il semble avoir fondé une école médicale où les considérations de philosophie naturelle jouaient un grand rôle et où le fond même de la doctrine était emprunté à l’Ecole Cnidienne, dont on sait l’importance comme centre d’irradiation de la première médecine grecque scientifique. On a voulu voir dans le « péri pneumatôn » ; l’expression de la véritable doctrine hippocratique, en se basant sur les indicatives fournies par un papyrus découvert en 1891 en Egypte (Kenyon) et publié avec un commentaire par Diels en 1893; ce
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papyrus renferme aussi des détails très importants sur les doctrines médicales et la chronologie des contemporains d’Hippocrate. Ces questions, fort intéressantes en elles-mêmes, sont du reste tout à fait secondaires pour notre sujet spécial et je n’insisterai pas davantage.
Ce qui est aujourd’hui admis par tous les chercheurs, philologues et historiens, c’est que la masse d'écrits, véritable « Corpus » qui est arrivé jusqu’aux bibliothèques d’Alexandrie, sous le nom d’œuvres d’Hippocrate, est un ensemble essentiellement hétérogène, comprenant des ouvrages de toute nature et de toute provenance, qui ont été composés approximativement entre le milieu du ve siècle et le milieu du ive siècle avant J. -G. Il y a donc de tout dans cette collection disparate : d’abord des livres techniques spéciaux; ce sont évidemment ceux qui nous intéressent le plus directement : par exemple le traité des luxations (péri arthrôn) dont je vais parler plus loin avec quelques détails; puis des livres de vulgarisation à tendances philosophiques, d’ailleurs de premier ordre, tel le livre sur l’art, celui sur l’ancienne médecine et celui sur la maladie sacrée; puis des recueils d’observations médicales fort intéressants, tels les livres sur les « Epidémies » ; enfin des aphorismes, des formulaires de recettes thérapeutiques et pour finir un opuscule assez extraordinaire traitant de la « maison du médecin » qui n’est composé que de simples notes : il n’y a même pas de phrases rédigées : on dirait tout à fait des notes prises à une leçon ou en vue d’une leçon.
On peut se demander pourquoi un ensemble aussi hétérogène a été conservé, et réuni sous le nom d’Hippocrate. H est probable, comme le dit Wilamowitz, que l’on a fait ce raisonnement simple : ce qui, en poésie, était le plus ancien, c’est-à-dire les œuvres d’Homère, étant en quelque sorte canonisé,
il devait en être de même pour la médecine et il fallait en conséquence conserver, soigneusement les plus anciens ouvrages médicaux écrits en prose grecque pour en faire un ensemble que Ton attribuerait à un médecin génial « Hippocrate » ; on admirerait ce recueil en raison de son ancienneté et il resterait dans l’avenir comme l’œuvre médicale grecque par excellence. De fait, la collection hippocratique a survécu comme un monument magnifique élevé à la gloire de l’ancienne médecine scientifique grecque : au temps de Galien (c’est-à-dire cinq siècles environ après la constitution de la collection hippocrate) les livres de cette collection sont devenus une véritable « Bible » médicale sur laquelle s’exerce déjà (et continuera à s’exercer pendant des siècles) l’ingéniosité des exégètes et des commentateurs.
11 est inutile, je crois, après ce que je viens de dire, d’insister longtemps sur ce fait que tout ce qui intéresse la chirurgie hippocratique est absolument anonyme; il n’y a aucune raison sérieuse d’attribuer à l’Hippocrate historique une partie quelconque des écrits techniques chirurgicaux ; il semble au contraire, que le véritable Hippocrate ait été plutôt, soit l'auteur des œuvres médicales proprement dites, comme les Epidémies, soit surtout l’inspirateur des œuvres de philosophie naturelle appliquée à la médecine.
Il nous faut maintenant analyser d’un peu près les œuvres de la Collection hippocratique qui concernent directement l’histoire de la chirurgie. Les œuvres chirurgicales proprement dites retiendront surtout notre attention ; nous dirons ensuite un mot des œuvres non chirurgicales, mais qui sont intéressantes par la lumière très vive qu’elles jettent et sur l’état d’esprit déjà si vraiment scientifique des médecins grecs de cette époque et sur les conditions de la pratique médicale.
Les œuvres chirurgicales de la Collection hippocra-
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tique sont le traité des Articulations, celui des Fractures, le Mochlique (mochlos, levier), celui des plaies de tête, celui des plaies en général, celui des hémorroïdes et des fistules, enfin ceux du « médecin » et de -« l’officine du médecin ».
Le traité des « Articulations » est certainement le meilleur de tous et le plus riche en renseignements intéressants sur l’état de la chirurgie grecque à cette époque : il traite surtout des luxations traumatiques, c’est-à-dire des déplacements des surfaces articulaires dues à une violence extérieure et soudaine; mais il est très important de remarquer que les luxations traumatiques, que nous isolons aujourd’hui d’une façon absolue des autres affections articulaires, sont certainement confondues dans cet ouvrage avec les déplacements des surfaces articulaires dus soit à des fractures siégeant près des articulations, soit à des arthrites, telles que l’arthrite tuberculeuse ou les arthrites aiguës et enfin les déformations articulaires d’origine congénitale, ou causées par une maladie de Los lui-même, le rachitisme par exemple. Si l’on n’est pas bien pénétré de cette notion, les descriptions de fauteur hippocratique sont souvent incompréhensibles ou même absurdes; quand il nous dit, par exemple, que les « luxations » du genou sont plus fréquentes que celles du coude (ce qui est en contradiction absolue avec toutes les observations de tous les temps), cela ne peut s’expliquer qu’en remarquant que l’auteur hippocratique confond dans les luxations' du genou, tous les déplacements tels que le genu valgum, les luxations des ménisques et de la rotule, les fractures juxta-articulaires, etc... Il ne pouvait d’ailleurs en être autrement à cette époque; l’anatomie était très mal connue et c’était la forme seule du membre dévié qui guidait le chirurgien dans son diagnostic : or il est évident qu’une fracture siégeant très près de l’arliculation ressemble beaucoup, pour
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un observateur mal instruit de l’anatomie, à une « luxation » des extrémités articulaires. Ces réserves faites il est bien certain que le traité des « articulations » de la collection hippocratique, contient une foule de choses intéressantes et des remarques cliniques tout à fait remarquables.
L’auteur commence par la description de la luxation de l’épaule : « Je n’ai vu, dit-il, qu’un seul mode de luxation, la luxation dans l’aisselle » ; ce qui est parfaitement exact, car les luxations en arrière sont très rares. Ilmontre comment les soi-disant luxations « en avant » que certains auteurs auraient observées, sont tout simplement des cas d’alrophie extrême du muscle deltoïde, avec saillie exagérée de la tête humérale, qui paraît ainsi déplacée en avant. Il recommande de toujours bien examiner comparativement les deux côtés, le sain et le malade, pour mieux assurer son diagnostic; pratique excellente et trop souvent négligée, même de nos jours. Il décrit les différents procédés de réduction, avec le poing ou le talon enfoncés dans l’aisselle : si ces procédés ne réussissent pas, on peut recourir à la suspension du malade, chargé comme un paquet sur l’épaule du chirurgien, ou bien à la suspension sur le barreau supérieur d’une échelle, bien matelassé. Il ne faut pas oublier pour apprécier ces procédés de réduction qui peuvent paraître aujourd’hui bizarres et un peu barbares que l’anesthésie générale faisant défaut, on devait être obligé de recourir souvent à cette époque à des manœuvres de force. Le traitement par le massage est soigneusement prescrit après la réduction. Les luxations récidivantes sont signalées et leur traitement, évidemment bien barbare et bien insuffisant, par les cautérisations profondes dans l'aisselle, qui amèneront une réaction cicatricielle et des adhérences, est conseillé dans certains cas.
La luxation de l’extrémité externe ou acromiale de
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la clavicule est parfaitement décrite, ainsi que les fractures de cet os, avec le déplacement des fragments et les bandages qui peuvent servir à obtenir la coaptation et le maintien des fragments réduits. Le chapitre des luxations du coude est rendu obscur par la terminologie qu’employait l’auteur et qui n’est plus la nôtre; il parle de déplacement en avant et en dedans, voulant dire que c’est l’humérus qui fait saillie en avant et en dedans : nous disons aujourd’hui le contraire et parlons de luxation en arrière et en dehors des deux os de l’avant-bras. La méthode de réduction par flexion forcée après traction dans l’axe de l’humérus de façon à écarter les surfaces articulaires luxées est indiquée et elle peut être encore très bien utilisée aujourd’hui.
Sous le nom de luxation du poignet, l’auteur décrit évidemment les fractures de l’extrémité inférieure du radius ; on ne saurait s’en étonner puisque c’est seulement au xvme siècle que Pouteau montrera que ces traumatismes fréquents ne sont pas des luxations, mais des fractures siégeant près de l’articulation. Les luxations uni ou bilatérales de la mâchoire inférieure avec leur mode de réduction sont étudiées ensuite, ainsi que les fractures du nez, avec ou sans plaies : la réduction des fragments enfoncés par relèvement au moyen d’un doigt introduit dans la narine est recommandée.
Les fractures du maxillaire inférieur sont fort bien décrites et le traitement par la ligature des dents au moyen d’un fil d’or est prescrit. Les# déplacements du rachis sont longuement traités ensuite : il est évident que les déplacements de l’épine dorsale que l’auteur hippocratique envisage, sont surtout les déplacements progressifs dus à ce que nous appelons aujourd’hui le mal de Pott ou tuberculose des corps vertébraux; il les appelle du reste, déplacements par <( cause interne ». Il recommande, sans trop croire d’ailleurs à leur efficacité, les procédés de
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succussion, dans lesquels, le malade, étant attaché à une échelle, on laisse brusquement tomber celle-ci verticalement d’une hauteur; les charlatans utilisaient, paraît-il, cette méthode bizarre, dangereuse et évidemment inefficace. Le procédé du refoulement direct de la gibbosité est également indiqué par l’auteur. Il semble lui attribuer plus de valeur : mais ici encore, il importe de remarquer combien la description est confuse et peu claire, dans tout ce chapitre : il faut forcer quelque peu les textes pour y voir la méthode qui a été proposée de nos jours par certains orthopédistes et qui est du reste aussi hasardée que peu efficace. Les paralysies des membres inférieurs et de la vessie, consécutives à ces déplacements du rachis sont décrites par l’auteur hippocratique. Les luxations de la hanche forment aussi un chapitre assez obscur, si l’on n’est pas bien convaincu que sous ce nom, fauteur englobe tous les déplacements apparents qui peuvent se produire au niveau de la racine du membre inférieur : fractures de l’extrémité supérieure du fémur, luxations traumatiques vraies et luxations pathologiques, coxalgies, luxations congénitales; celles-ci sont très nettement reconnaissables dans la description de l’auteur hippocratique : il compare la marche du malade, dans certains cas, à celle du bœuf « qui tourne le pied en marchant », suivant la comparaison homérique bien connue.
Le pied bot, les luxations du pied sont ensuite décrites, ainsi que toutes les luxations où il y a ouverture de la peau et saillie au dehors des extrémités osseuses : fauteur considère le pronostic de ces accidents comme excessivement grave, à juste titre; il conseille de « ne pas entreprendre de soigner ces cas » qui se terminent par la mort avec spasme, fièvre et diarrhée dans un délai d’une semaine; il est évident qu’il a raison à cette époque et jusqu’à l’avènement de la chirurgie antiseptique, ces luxations
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accompagnées de plaies et d’issue au dehors des os, étatent presque toujours fatales, si l’on n’amputait pas rapidement. Pour les petites articulations des doigts ou des orteils, l’auteur conseille d’envisager la réduction des luxations compliquées de plaies, mais s’il survient du « spasme >: et de la fièvre, il recommande de reproduire la luxation, ce qui est évidemment une façon d’empêcher l’arthrite suppurée de devenir trop grave. 11 décrit ensuite les accidents de gangrène qui peuvent survenir après certaines fractures et luxations : il recommande d'attendre l’élimination du mort d’avec le vit et sa thérapeutique est très prudente et toute expectative; il ne parle pas d’amputation chez ces blessés, et prescrit d’attendre, sans trop s’alarmer, car la gangrène, dans ces cas, dit-il, est moins grave qu’on ne pourrait le penser; opinion évidemment trop optimiste.
Le traité des « Fractures » est également intéressant et contient beaucoup de bonnes observations : il débute par des considérations générales sur 1’ « extension » et sa grande importance dans tous les cas de fracture : la façon de faire les bandages est minutieusement décrite; il faut serrer modérément, ne pas provoquer de douleurs vives et changer fréquemment l’appareil. La réduction des fractures de l’humérus est particulièrement remarquable : il faut employer une extension au moyen d’un poids attaché au niveau de l’avant-bras, près du coude et faire la contrextension dans l’aisselle avec une bande fixée à une poutre au-dessus du malade; c’est un excellent procédé que nous employons encore aujourd’hui. Les fractures de l’avant-bras, celle des os de la jambe, du calcanéum, sont ensuite traitées avec beaucoup de détails utiles : à propos des factures du calcanéum l’auteur insiste sur la différence de pronostic, qui est grande en effet, entre les simples ecchymoses qui se résorbent progressivement et les
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teintes livides de la peau froide qui sont signes de gangrène menaçante. Pour traiter les fractures de jambe, l’auteur préfère les coussins bourrés de laine et déprimés en leur milieu, aux gouttières *(soiënoi) qui sont plus douloureuses pour le blessé et ne doivent être employées que pour le transport (changement de lit par exemple); des règles très précises sont indiquées pour le traitement des fractures compliquées de plaie; l’élimination des esquilles, petites ou grandes, est soigneusement décrite ; il recommande l’emploi de l’extension continue dans les cas de fractures de jambes avec plaie; l’extension est réalisée au moyen de sachets de cuir sur lesquels tirent des baguettes de bois vert : le danger de la consolidation de la fracture en position vicieuse avec incurvation des os de la jambe en concavité tournée en avant, est signalé ainsi que les moyens d’y remédier. Des comparaisons avec les instruments employés en mécanique sont faites par l’auteur à propos de la réduction de certaines fractures ouvertes : il faut recourir aux trois meilleurs moyens dont dispose la mécanique, les treuils à manivelle, les leviers et les coins ; le fameux banc d’Hippocrate qui est justement un treuil à manivelle, est décrit avec soin.
La gravité extrême du pronostic des fractures de l’humérus et du fémur avec plaie est soigneusement notée : le traitement chirurgical proprement dit est ici plus actif et devra consister surtout en section des extrémités osseuses atteintes de nécrose.
Le traité appelé « Mochlique» est une compilation sans grande valeur, faite presque entièrement de fragments empruntés aux deux traités précédents : comme l’indique son nom (mochlos, levier) c’est surtout un abrégé du traitement mécanique des fractures et des luxations, déjà décrites dans les traités des articulations et des fractures.
Le traité des « plaies de tête » est au contraire très
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important et très original : c’est certainement un de ceux qui décrivent les opérations chirurgicales les plus intéressantes de la collection hippocratique. L’auteur débute par des considérations générales sur la forme des crânes, la minceur et l’épaisseur relatives des divers segments du crâne, la structure de la voûte, avec ses deux tables et le diploé; la nomenclature des différentes plaies du crâne et l’action des armes vulnérantes est minutieusement rapporiée : elle fera longtemps autorité en chirurgie. Les fractures avec enfoncement sans plaie, les fractures • par contrecoup sont très bien décrites et les indications de la trépanation sont longuement discutées et déduites des observations cliniques. On trouve en effet dans ce petit traité des « observations » véritables rapportées. J’en citerai une ici à titre d’exemple et de document intéressant.
« Autonomos, à Omylos, mourut d’une plaie de tète, le seizième jour : au milieu de l’été, il avait été blessé par une pierre lancée au milieu du sommet de la tête : je ne reconnus pas l’indication de trépaner; je fus trompé parce que c’était la région des sutures normales du crâne qui avait été blessée par la pierre ; mais ensuite cela devint évident ; il y eut à la clavicule, puis dans le côté une vive douleur, puis des spasmes des deux mains, car la plaie occupait le milieu du sommet de la tête. Le blessé fut trépané seulement le quinzième jour, il ne sortit qu’un peu de pus, la méninge n’était pas infectée ». On peut remarquer ici l’honnêteté scientifique du vieil auteur hippocratique qui ne craint pas de rapporter un échec, du moment qu’il s’en dégage un enseignement utile pour les autres; excellent exemple, toujours trop rarement suivi.
L’auteur hippocratique de ce traité connaît très bien ce fait clinique important que le spasme et les convulsions des membres siègent du côté opposé à la
fracture : il insiste sur la rugination comme procédé de diagnostic des fêlures du crâne : la grande difficulté, c’est de distinguer une fêlure accidentelle d’une suture normale : en faisant un pansement avec le « médicament noir » en solution (peut-être de l’encre de seiche), on verra le lendemain, en cas de fracture, que la solution de continuité osseuse est colorée profondément par l’encre, tandis qu’une suture normale ne se laisse pas pénétrer par la teinture. La trépanation elle même est décrite avec soin ; l’auteur se sert d’un trépan qui coupait l’os avec une couronne armée de dents de scie : il prescrit d’être très prudent et de s’arrêter souvent quand on approche de la méninge dure; il conseille de retirer souvent l’instrument et de le tremper dans l’eau froide, parce qu’il échauffe l’os et le dessèche en le brûlant. L’exfoliation osseuse consécutive, les complications d’érésypèle ainsi que la cicatrisation progressive sont traitées avec beaucoup de détails. Ce traité est, on le voit, très remarquable; il indique une grande perfection technique et une science du diagnostic déjà très sûre.
Le petit traité concernant les « plaies » et celui des « hémorroïdes et fistules » nous retiendront moins longtemps. Dans Je traité des plaies, après des généralités sur les plaies, l’influence des saisons sur les cicatrisations, des distinctions entre les plaies avec exfolialion des os dans la profondeur, des plaies compliquées d’érésypèle, des obstacles à la cicatrisation, l’auteur aborde leur traitement par un grand nombre de topiques, consomptifs, inearnatifs, etc. La forme de ce traité est surtout aphoristique et il n’y a pas d’observations cliniques ni de grands détails de descriptions. Les hémorroïdes et les fistules sont traitées d’une façon quelque peu décousue et incohérente : les causes des hémorroïdes, leur cautérisation au fer rouge, l’excision, les suppositoires, les complications de rectite, de strangurie et de chute du
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rectum (évidemment le prolapsus hémorroïdaire) sont décrites avec quelques détails : l’auteur recommande de respecter certaines hémorroïdes et de ne pas entreprendre la cure de celles-ci, quand il y a des accidents aigus, ce qui est resté un conseil excellent. Pour montrer combien la « pathogénie » hippocratique est faible, comparée à la netteté et à la précision des descriptions de symptômes, je donne ici à titre d’exemple, la « cause » des hémorroïdes, telle qu’elle est décrite au début de ce traité : « La maladie hémorroïdaire naît ainsi : la bile ouïe phlegme s’étant fixés dans les veines du rectum, échauffe le sang qui est dans les veines : ces veines ainsi échauffées attirent le sang des veines voisines, se remplissent et font saillie dans l’intérieur du rectum : les saillies (le texte dit les tètes) des veines débordent et sont contusionnées par les excréments qui sortent; elles sont distendues avec force par le sang accumulé : elles émettent au dehors avec force, en jet, ce sang, surtout pendant les selles, mais aussi en dehors d’elles ». Les fistules à l’anus sont décrites avec quelques détails : les fistules complètes, consécutives à un abcès précédé de diarrhée et de fièvre quarte, les fistules d’origine traumatique, les complications de rétention d’urine et de rectite, le traitement des fistules par l’incision, par la ligature et par les mèches, tous ces sujets sont successivement envisagés par l’auteur, mais d’une façon sommaire et souvent peu claire. Il semble que ces deux traités soient plutôt des notes prises à un cours ou en vue d’un cours, des « hypomnèmala », qu’un ouvrage complètement rédigé.
11 en est de même d’ailleurs des deux petits ouvrages suivants, celui sur le « médecin » et sur « la boutique ou l’officine du médecin ».
Ces traités sont intéressants plus par ce qu’ils font entrevoir que par ce qu’ils disent explicitement; le
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soin apporté par l’auteur à décrire dans le traité de F « officine du médecin » (iétréïon) la position à donner au malade, aux aides, le meilleur éclairage, les façons de faire les pansements et de se servir des machines à réduction et des instruments, est tout à fait curieux : mais tout cela est rédigé en style télégraphique; il n’y a pas de phrases entièrement construites le plus souvent, et on a affaire ici évidemment à de simples notes. Les conseils donnés par Fauteur hippocratique à celui qui veut être bon médecin sont très amusants. Il devra, dit-il, s’efforcer d’avoir le teint clair, d’être très propre de sa personne et de recourir à des parfums agréables : tout cela plaît au malade. Il devra savoir se taire et avoir une conduite très réglée et à l’abri du soupçon : il devra allier une certaine gravité (semnon) à la « philanthropie », ne pas avoir l’air trop austère et méditatif, ni surtout montrer une gaieté immodérée, ce qui le rendrait insupportable. Il doit savoir rester maître de lui-même, en présence des femmes, des jeunes filles et des objets précieux, au milieu desquels il se trouvera journellement placé dans l’exercice de sa profession. On reconnaît dans ces conseils ceux qui sont donnés au futur médecin dans le fameux « serment » des hippocratiques. Il n’y a dans tout cela rien que de très noble et certainement l’idée que ces vieux auteurs se faisaient du rôle du médecin était fort respectable. Je citerai aussi la très belle réflexion qui se trouve dans le livre des « Préceptes » et qui pourrait servir de devise à la chirurgie honnête de tous les temps : a Là où il y a amour de l’humanité (philanthropie) là aussi il y a amour de l’art (philotechnie) ».
Il ne m’est malheureusement pas possible d’entrer ici dans une analyse plus étendue des autres œuvres
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de la collection hippocratique. Je tiens cependant à dire quelques mots de certains traités qui sont fort intéressants pour comprendre l’esprit général de la médecine et de la chirurgie grecques. Par exemple le « traité de l’ancienne médecine » et celui sur « la maladie sacrée ». Dans le premier on trouve des réflexions de celte portée : la médecine est une science fondée sur de longues et patientes observations ; il ne faut pas la laisser envahir par les théories des faiseurs de systèmes philosophiques; la vanité de ces grands principes abstraits devient évidente dès qu’on essaie de les appliquer à la pratique. Cependant, l’auteur hippocratique tout en rejetant la physiologie a priori des doctrinaires, demande au médecin de faire tous ses efforts pour connaître la nature de l’homme ainsi que celle du milieu dans lequel il vit; mais pour lui, c’est à la médecine seule qu’il appartient de construire cette science physiologique qui ensuite servira de base à la philosophie. On ne peut qu’admirer la haute valeur de ces préceptes et remarquer combien de temps ils sont restés lettre morte pour la médecine comme aussi pour la « philosophie » d’ailleurs.
Le court opuscule sur la « maladie sacrée » a pour but de montrer que cette maladie sacrée, c’est-à-dire l’épilepsie, n’est pas plus « sacrée » que les autres maladies. La cause de l’épilepsie est « naturelle » comme celle de toutes les autres maladies de l’homme; c’est le cerveau qui est l’origine de cette très grave affection : en effet l'épilepsie est due à une accumulation de liquide dans la tête, « comme le prouve, l’oiîverture du crâne chez les chèvres épileptiques » et par là on peut voir, que ce n’est pas la divinité qui altère le corps, mais la maladie. Le cerveau est l’interprète de l’intelligence avec laquelle le cœur et le diaphragme n’ont rien à voir; l’auteur réfute ensuite avec force ceux qui localisent l’intelligence dans le
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diaphragme (phrên, indûment rapproché de phrônéo, penser). On voit, sans qu’il soit nécessaire d’insister davantage, quelle est la haute valeur de ces petits traités hippocratiques, au point de vue de l’histoire des idées et quel rationalisme intégral, quel déterminisme scientifique s’y affichent déjà avec vigueur dans l’interprétation des phénomènes morbides. On n’exagère donc rien en disant que la médecine scientifique date des Grecs et que ce sont bien eux les premiers qui ont conçu ce qu’elle devait être pour mériter vraiment ce nom.
Je terminerai cette analyse des œuvres hippocraliq ues intéressant l'histoire de la chirurgie en rapportant un curieux passage qui se trouve perdu dans un petit traité « Sur la vision ». Dans un court paragraphe, l’auteur dit « Si quelqu’un dont les yeux sont d’aspect normal, perd la vue, il faut le guérir en incisant le sommet de la tête, en ruginant l’os, en trépanant et en faisant échapper « l’hydropisie » et ainsi les yeux redeviennent normaux ». On le voit, c’est notre « trépanation décompressive » appliquée au traitement de l’amaurose par hypertension intracrânienne (opération qui n’est régulièrement pratiquée que depuis une vingtaine d’années) que nous voyons clairement proposée par un inconnu, il y a quelques vingt-trois siècles! L’histoire de la médecine réserve de ces surprises.
Il nous est maintenant possible de porter un jugement d’ensemble sur la chirurgie grecque ancienne, telle que nous la représentent les œuvres du Corpus Hippocratique. Je répète que nous n’avons aucune raison d’attribuer à Hippocrate lui-même telle ou telle de ces œuvres chirurgicales; cette attribution n’a d’ailleurs aucun intérêt : tels qu’ils sont, ces traités que le hasard, représenté dans le cas particulier par
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le choix des grammairiens de l’école d’Alexandrie, a réunis, nous permettent très bien de nous faire une idée assez complète de ce que pouvait être la chirurgie grecque entre la fin du ve siècle et la première moitié du ive avant J.-C.
Examinons d’abord la valeur intrinsèque, au point de vue scientifique et pratique, de ces livres chirurgicaux hippocratiques. Scientifiquement, cette valeur est considérable : en effet, c’est chez eux que nous trouvons pour la première fois dans la littérature médicale écrite de tous les temps, des traités systématiques sur un sujet donné et non plus de simples compilations de procédés ou de recettes, recueillis au hasard, comme chez les Egyptiens. Le traité des luxations (péri arthrôn) analysé plus haut est à ce point de vue un véritable chef-d’œuvre; la description des luxations de l’épaule qui commence l’ouvrage est parfaite, ainsi que l’exposé des moyens de réduction; de même le traité des plaies de la tête renferme d’excellentes parties et celui qui. l’a écrit était un chirurgien et un très bon observateur. Evidemment la chirurgie, en général, et celle des luxations et fractures ou des plaies de la tête en particulier, est un cas tout à fait favorable pour une étude vraiment objective de la pathologie et de la thérapeutique. L’interprétation mécanique relativement simple des faits et l’évidence de l’efficacité du traitement ne purent manquer de frapper vivement des observateurs aussi exercés et attentifs que l’étaient les médecins grecs; la nature mystérieuse (parce qu’infîniment plus complexe et moins évidente) des affections médicales, laissait encore le terrain libre à bien des imaginations et à des théories arbitraires alors que déjà les faits de chirurgie avaient montré comme seuls recevables pour les expliquer un déterminisme précis et très simple, une interprétation en quelque sorte mécanique de la pathologie et des effets du traitement des lésions
constatées chez les blessés. 11 suffisait en effet de comprendre en gros la physiologie des leviers osseux et la mécanique articulaire, ce qui n’est pas bien difficile quand on sait la forme générale du squelette et des extrémités osseuses, même sans avoir fait des articulations une étude approfondie : or c’était justement le cas des médecins grecs de cette époque; ils ne disséquaient pas le cadavre humain et ils ne connaissaient guère qu’un peu d’ostéologie ; mais par contre, ils savaient admirablement l’anatomie des formes grâce à la fréquentation constante des gymnases ; de même aussi les exercices violents auxquels se livraient quotidiennement les jeunes gens, donnaient aux médecins grecs des occasions nombreuses de voir des luxations et des fractures et par conséquent aussi d’expérimenter les procédés de réduction. Il est donc très facilement explicable que la meilleure pathologie et la meilleure thérapeutique chirurgicales de la collection hippocratique soient justement celles des luxations et des fractures. Mais il ne faut cependant pas méconnaître la valeur des autres traités, comme celui des plaies de tête, ni celle de nombreuses petites observations disséminées dans toute la collection dont j’ai rapporté plus haut quelques exemples. L’esprit d’observation méthodique, la préoccupation constante de subordonner les symptômes constatés à une lésion sous-jacente vérifiable, l’honnêteté dans la publication des résultats (car l’auteur ne craint pas, nous l’avons vu, de publier ses insuccès), l’esprit laïque enfin qui écarte l’intervention. de toute cause surnaturelle aussi bien dans la production des lésions que dans les résultats du traitement, voilà ce qui domine dans ces œuvres chirurgicales de la collection hippocratique et'ce qui leur donne une valeur, on peut dire unique, dans l’histoire delà chirurgie ancienne et même dans l’histoire de la science en général. La bonne méthode
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était trouvée : observation précise, esprit critique, réjet de toute cause surnaturelle ou non vérifiable, explication mécanique des lésions et traitement conforme à cette interprétation; il ne restait plus qu’à l'appliquer à tout le domaine de la chirurgie, puis, plus tard à la médecine, ordre de connaissances beaucoup plusœomplexe et' plus difficile et qui, de ce fait, allait pendant bien longtemps encore cheminer péniblement dans forniëre du dogmatisme et de la spéculation pure.
Au. point de vue pratique, ces livres hippocratiques traitant de la chirurgie sont 'également d'un haut intérêt; leur lecture était ceriainement capable d’enseigner à des débutants, les principes essentiels de l’art chirurgical. Clairement écrits et très précis, ils nè pouvaient être que très utiles aux futurs techniciens et en fait, ils ont servi pendant do nombreux siècles à l’éducation d’un grand nombre de générations de médecins et de chirurgiens. En tout cas, le simple fait de l’existence de livres techniques rédigés à cette époque prouve qu’ils répondaient déjà à un besoin; en effet lé livre technique n'apparaît dans une littérature écrite que lorsqu’il est devenu nécessaire, par la diffusion suffisante de l’instruction et parla multiplication des lecteurs : ce livre technique n’est pas une œuvre d’art, comme un poème ou une histoire, dont l’apparition est spontanée, comme le génie luimême, et n’a pas au début besoin de beaucoup de lecteurs, dût-il par la suite en trouver des milliers.
Ces ouvrages techniques de la collection hippocratique diffusèrent les notions chirurgicales précieuses qu’ils contenaient et rendirent par cela même les plus grands services aux chirurgiens grecs dont la valeur, pendant toute l’antiquité, fut reconnue comme très grande par tous ■ les peuples. On sait l’histoire du médecin grec Democédès rapportée par Hérodote (livre III) ; ce Democédès était originaire de Crotone;
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il avait été obligé de s’enfuir à Egine. Là, bien que « dépourvu de ces outils qui sont essentiels à la pratique de l’art », il eut tant de succès qu’il fut nommé médecin public, aux appointements d’un talent; Polycrate, tyran de Samos, lui offrit deux talents et Democédès vint s’installer dans l’ile. Il fut pris et emmené en captivité par Darius, après la défaite de Polycrate : il soigna Darius pour une fracture du coude-pied que les médecins égyptiens n’avaient pu réduire et il acquit môme une telle réputation à la cour de Darius qu’il fut appelé à donner des soins à la reine Atossa, femme de Darius, pour une tumeur du sein. Le soin extrême apporté à l’étude du pronostic est très remarquable dansles ouvrages hippocratiques : les Aphorismes, par exemple, qui sont en général de courtes sentences médicales, écrites en un stvîevolontairement raccourci et destinées à l’effet, ont, pour ainsi dire, trait tous à des remarques pronostiques : « Si tel et tel symptôme s’observe, c’est signe de mort ou au contraire de guérison ». C’est à cette formule que peuvent être ramenés la plupart des plus célèbres aphorismes hippocratiques. Ce grand souci de la « prévision» des événements est certainement l’indice d’une médecine très socialisée, qui a déjà bien compris que si l’homme malade veut avant tout être guéri, son entourage s’inquiète aussi, et quelquefois surtout, de savoir si le malade guérira, combien de temps il mettra à guérir et quelle sera la valeur de sa guérison.
Il est néanmoins bien probable que ces livres écrits, quelle que put être leur utilité, ne devaient tenir dans l’éducation et la formation techniques du futur médecin qu'une place en somme assez restreinte. La profession médico-chirurgicale, « l’art », comme disent les traités hippocratiques, s’apprenait chez les Grecs, comme chez tous les peuples neufs, essentiellement par l’apprentissage : le texte du
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fameux serment suffit à lui seul à nous le prouver : un médecin habile réunissait autour de lui des élèves qu’il instruisaitdans sonart et qui transmettaientà leur tour à d’autres la tradition qu’ils avaient reçue de leur maître. Il ne semble pas qu’il y ait eu chez les Grecs, au moins à cette époque, rien qui ressemblât à ces écoles professionnelles, qui de nos jours, paraissent indispensables pour l’enseignement des métiers à la fois pratiques et scientifiques, comme celui de médecin, d’architecte ou d’ingénieur. C’était par le contact immédiat avec la réalité, à la suite d’un maître qui le dirigeait, aidé aussi de quelques livres, que le jeune homme apprenait son « art », c’est-àdire à reconnaître et à traiter les maladies et les blessures et à se servir des nombreux appareils et outils spéciaux que son maître avait reçus lui-même par tradition directe. On peut remarquer d’ailleurs que cet enseignement de la médecine par apprentissage n’a jamais cessé (et au fond ne peut cesser) d’ètre en usage; l’apprentissage à l’hôpital de nos jours, comme externe et comme interne, joue un rôle capital dans l’éducation du futur médecin et chirurgien : rien ne 'pourra jamais le remplacer : c’est aujourd’hui un apprentissage réglé, plus scientifique, précédé et accompagné des études théoriques indispensables, mais nullement différent au fond de celui du temps passé.
Voyons maintenant ce que pouvait être la profession de chirurgien chez les Grecs du ve ou du ive siècle. Il est infiniment probable tout d’abord que le chirurgien spécialiste, c’est-à-dire ne pratiquant que la chirurgie, n’existait pas encore à cette époque : en tout cas, dans les œuvres hippocratiques, nulle part il n’est fait allusion à une distinction essentielle entre celui qui soigne par le régime et par les médicaments et le chirurgien qui se sert de ses mains armées de machines et d’outils. Du reste, la chirurgie hippocra-
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tique est, à tout prendre, très simple : elle s’occupe surtout, comme nous l’avons déjà dit, des blessures, des luxations, des fractures et des difformités des os et des articulations. Pour la réduction de ces luxations et fractures, elles emploient un grand luxe d’appareils, des treuils, des moufles, des machines à réduire; ces appareils de force étaient d’ailleurs absolument nécessaires à cette époque pour réduire des luxations, chez des hommes bien musclés, en Pabsence d’anesthésie générale. Ces procédés hippocratiques continuèrent pour cette raison à être employés, plus ou moins modifiés, jusqu’à l’époque où les anesthésiques permirent de s’en passer, c’està-dire jusqu’au milieu du xixe siècle.
Le plus grand soin est apporté également dans les descriptions des livres de chirurgie hippocratique à la confection des bandages pour maintenir réduits les membres fracturés ou pour panser les plaies : savoir faire un bandage élégant est considéré comme la marque du bon médecin et les auteurs hippocratiques, en vrais Grecs toujours amoureux de la forme, insistent beaucoup sur ce point. L’instrument chirurgical le plus spécial, employé par les chirurgiens de cette époque, c’est le trépan, évidemment emprunté aux travailleurs du bois, charpentiers et menuisiers, dont la technique, à cette époque, était déjà fort avancée (construction des navires, en particulier). Le trépan (térétron, trypanon) est déjà signalé dans Homère (Odyssée, Y et XXIII) comme instrument servant à la construction du radeau d’Ulvsse ou à celle du lit nuptial fait par le héros lui-même, comme on sait, avec un olivier qui se trouvait dans la cour du palais; ce trépan dérive certainement de la vrille ou de la tarière des charpentiers, outil bien ancien puisqu’on l’a trouvé déjà dans des sépultures de l’àge du bronze. 11 n’est que peu question d’amputations dans la chirurgie hippocratique : elles ne semblent même
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pas avoir été pratiquées alors dans les cas de gangrène. Quelques opérations d’abcès, de fistules, d’hémorroïdes, quelques ablations de tumeurs superficielles et enfin le traitement des plaies accidentelles et des ulcérations, voilà en somme presque toute la chirurgie des auteurs hippocratiques.
Elle est, on le voit, assez simple dans sa technique et très prudente dans ses indications, ce qui est en conformité parfaite avec toute l’inspiration des livres hippocratiques : « primum non nocere », c’est au fond l’idée essentielle de toute la thérapeutique hippocratique : tous les auteurs des traités de cette vaste collection, si hétérogène par d’autres côtés, sont unanimes et tous d’accord sur ce point : ils conseillent toujours, en y insistant, de ne traiter que des cas qui semblent devoir être curables, de ne pas s’attaquer à la légère à des cas désespérés ou incurables, comme le font les charlatans ignorants et par conséquent de ne pas pratiquer d’opérations dangereuses, comme la taille de la vessie, mais de laisser ce soin aux spécialistes : on sait que cette recommandation est nettement spécifiée dans le texte du « Serment », ce qui prouve bien la grande importance que les médecins hippocratiques lui attribuent.
On a beaucoup discuté sur ce texte et les interprétations les plus bizarres ont été proposées; on a été par exemple jusqu’à vouloir donner à « lithôntas » qui veut dire « ceux qui ont la pierre », le sens de « ceux qui ont mal aux testicules », d’où le sens de « tailler » qui ici signifierait « castrer » (?);ces tortures du texte et de l’imagination sont, à mon sens, bien inutiles; il me semble que l’explicatiou du passage du serment est très simple, si l’on considère le ton général de grande prudence des conseils thérapeutiques donnés par tous les auteurs hippocratiques. A cette époque, la taille vésicale, en l’absence de données précises sur l’anatomie des rapports de la vessie,
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était une opération très risquée et dangereuse; un médecin hippocratique consciencieux et soucieux de sa réputation et qui par conséquent n’opérera qu’avec un minimum de risques et dans des cas bien définis, ne doit pas se lancer dans une opération aussi aléatoire que la taille : il laissera les spécialistes la tenter s’ils le veulent. Quoi de plus logique et déplus parfaitement conforme à tout l’esprit des œuvres hippocratiques! Il n’y a rien que de très naturel dans cette défense de faire la taille et l'on ne peut être qu’étonné de l’état d’esprit des commentateurs qui aiment à tout compliquer et torturent les pauvres textes classiques jusqu’à les rendre souvent incompréhensibles.
Un point que nous connaissons assez mal, c’est la condition juridique du médecin grec : dans quelle mesure est-il responsable de ses actes et qu’arrivaitil si un patient mourait des suites d’une opération? Il semble d’après certains textes (en particulier celui de l’orateur Antiphon) que les médecins grecs n’étaient pas juridiquement responsables : Antiphon se plaint en effet que le médecin qui a laissé mourir par sa faute un malade qu’il soignait, ne soit pas considéré comme devant rendre compte de cette mort. De même Platon, dans sa Politique et dans ses Lois, signale cette irresponsabilité des médecins : Aristote lui oppose la responsabilité des médecins égyptiens qui étaient déférés en jugement quand ils avaient contrevenu à certaines règles précises de leur art, ce que d’ailleurs il n’approuve pas (v. p. 37). Les deux philosophes grecs remarquent, en effet, combien il est difficile, dans les arts, de formuler des règles qui puissent s’appliquer à tous les cas : Platon dans le « Politicus » (294), le dit expressément : « car les inégalités des hommes et des actions humaines et l’instabilité des choses humaines qui font que rien ne reste, pour ainsi dire, jamais en repos, ne permettent à aucun art d’établir en rien une règle absolue qui
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s’applique à tous les cas et à tous les temps ». C’est ia sagesse même et les cadres rigides de la médecine égyptienne, si peu favorables au progrès, ne pouvaient que déplaire à ces libres esprits.
Remarquons encore que la profession de médecin et par conséquent celle de chirurgien, sont exercées chez les Grecs du ve et ive siècles par des hommes libres et qu’elles sont très estimées. Il existait certainement à cette époque des « médecins publics » qui soignaient les indigents ; on en a la preuve par une inscription, où un certain Evenor est loué pour avoir traité gratuitement tous les malades, alors que son contrat ne l’obligeait à donner ses soins qu’aux « seuls indigents ». Dans la comédie des Acharniens, Aristophane fait répondre par Dicéopolis à un paysan qui lui demande un collyre : « Je ne suis pas médecin public; va t’adressera Pittalos et à ses séides ». De même quand Lamachos reparaît sur la scène, à la fin de la même pièce, il se fait transporter chez ce même Pittalos, évidemment un « médecin public » contemporain, qu’Aristophane se plaît à citer sans que nous en sachions la raison. Nous avons vu dans l’analyse des traités hippocratiques la description sommaire de P « iatreion » ou officine du médecin : cet iatreion comprenait la demeure privée du médecin, une salle d’opérations avec les « organa », outils variés et appareils à réduction des fractures, etc., et aussi probablement une ou plusieurs pièces pour hospitaliser certains malades ou blessés graves. 11 semble pourtant que la grande majorité des malades et blessés aient, à l'époque grecque dont nous parlons, été surtout soignés chez eux.
L’existence de « iatreia » publics importants n’est pas bien prouvée. Je ne parle pas des temples d’Asclepios, les « Asclepeia » qui n’ont rien à voir avec la médecine grecque scientifique : les inscriptions retrouvées à Epidaure suffisent aujourd’hui à nous
prouver quelle valeur il faut attribuer à l’absurde légende transmise par Pline l’Ancien, et souvent citée depuis comme une autorité, suivant laquelle les hippocratiques se seraient servis pour établir leurs observations médicales des « ex-voto » consacrés dans les temples. Il suffit d’avoir lu quelques-unes de ces inscriptions pour être fixé à cet égard : elles sont souvent ineptes ou bien attestent des miracles, comme celleci par exemple : « Nicanor était boiteux : il était assis dans le temple et éveillé : un enfant vint lui voler son bâton : Nicanor se leva et poursuivit l’enfant; il fut ainsi guéri » (Recueil d’inscriptions grecques, Ch. Michel, p. 826). Inutile d’insister sur l’intérêt que de pareilles « observations » ontjamais pu présenter pour le développement de la science médicale.
La chirurgie militaire existait chez les Grecs, comme on aurait pu le deviner, si le fait n’était pas prouvé par des textes : on sait par exemple qu’un Asclépiade, Nebros de Cos, prit part à la guerre de Crissa, où il se rendit sur une galère à cinquante rameurs, équipée à ses frais et pourvue de tout ce qu'il fallait à la fois pour traiter les malades et pour combattre (Hippocrate, Ed. Littré, t. 9, p. 407). Xénophon, dans LAnabase, fait de fréquentes allusions aux médecins qui accompagnaient les dix mille aventuriers mercenaires grecs dans leur retraite à travers l’Arménie ; le même auteur, dans sa république des Lacédémoniens, parle des médecins qui devaient se mettre, avec les joueurs de flûte et les devins, au service du général, au début d’une bataille.
Après avoir montré combien la chirurgie hippocratique était déjà d’une haute valeur dans l’ensemble et combien elle était digne de la civilisation grecque des ve et ive siècles, il faut cependant que nous en montrions les insuffisances et les défauts. Son insuffisance majeure, c’est l’anatomie ; en effet en dehors du squelette qui est assez bien connu, de l’anatomie
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des masses musculaires, des formes et du jeu des articulations qui le sont parfaitement, ce qui ne saurait surprendre chez ce peuple d’artistes amoureux de la beauté plastique, on peut dire que le reste de l’anatomie hippocratique est à peu près inexistant; il semble que dans ce sens, il n’y a pas eu de progrès sérieux depuis les poèmes homériques, c’est-à-dire depuis environ quatre à cinq siècles. On sait que la dissection du cadavre humain était défendue, comme sacrilège, par la religion grecque et il faut voir là certainement une des raisons principales de cette grave insuffisance de l’anatomie hippocratique.
Ce sera l’œuvre capitale des médecins et des chirurgiens grecs de l’Ecole d’Alexandrie que de créer une anatomie humaine à peu près correcte : sous le nom de Galien, elle sera transmise à tous les peuples d’Occident et régnera en maîtresse souveraine avec ses qualités et ses erreurs jusqu'à l’époque de la Renaissance, jusqu’à Yésale.
On peut aussi reprocher à la chirurgie hippocratique sa trop grande timidité ; on sent, en lisant les ouvrages chirurgicaux de la collection hippocratique, que le souci de ne pas avoir d’insuccès est par trop prédominant; cette prudence est une préoccupation constante chez le médecin hippocratique qui ne recourt à l’acte manuel, que dans des circonstances parfaitement précises et en somme très limitées. Ce sont là évidemment des conditions assez peu favorables au grand développement de la chirurgie opératoire. Nous verrons plus tard combien les médecins grecs d’Alexandrie et d’Asie Mineure devinrent plus audacieux, grâce à leurs meilleures connaissances anatomiques (et peut-être aussi à cause de leurs relations avec des peuples comme les Hindous?); ils créèrent en peu de temps une chirurgie opératoire déjà très complète et très hardie qui restera pendant des siècles la base commune sur laquelle s’édifiera la chirurgie
moderne et qui ne sera définitivement surpassée qu’après la révolution chirurgicale du xixe siècle.
Il est curieux, je crois, de remarquer à ce propos, que l’évolution historique de la chirurgie a suivi l’ordre inverse de celui que nous considérons aujourd’hui comme le seul logique pour l’enseignement de cette partie de la médecine. En effet, de nos jours, tout le monde s’accorde à reconnaître que pour devenir chirurgien, il faut d’abord apprendre à fond l’anatomie humaine normale et la physiologie, puis l’anatomie pathologique et la pathologie des affections qui peuvent recevoir un traitement chirurgical ; cet enseignement théorique préliminaire est terminé et comme couronné par l’étude des opérations sur le cadavre et enfin par leur exécution sur le vivant; on commence par la théorie et on finit par la pratique.
C’est exactement l’ordre contraire qu’a suivi l'évolution naturelle de la chirurgie comme nous pouvons le constater en évoquant les débuts de son histoire. En effet les primitifs et les premiers civilisés, Egyptiens ou Chaldéens, ignorent à peu près complètement l’anatomie humaine et leur physiologie est fantaisiste; mais s'ils se trouvent en présence d’une blessure, d’une luxation, ils feront « quelque chose », d’instinct, sous l’inspiration du moment et d’une façon en quelque sorte réflexe : s’il s’agit par exemple d’une luxation de l’épaule, ils voient bien qu'il y a quelque chose de démis, de dérangé dans cette épaule : ils tirent donc sur le bras d’une façon plus ou moins heureuse et la luxation se réduit enfin : le blessé peut se servir à nouveau de son bras et' la guérison est facile à vérifier : si quelques-uns de ces primitifs, chirurgiens improvisés, ont le sens de la mécanique articulaire, comme nos rebouteux actuels, ils recommencent à l’occasion, en tirant sur le bras de la même façon qui leur a déjà réussi et s’ils trans-
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mettent à leurs descendants leur procédé, voici une technique purement empirique de réduction de la luxation de l’épaule découverte, par des gens qui ignorent absolument l’anatomie. Ce ne sera que bien plus tard, lorsque l’anatomie humaine aura acquis une précision suffisante, et que le squelette et les articulations auront été bien étudiés, que l’on pourra comprendre par quel mécanisme se produit la luxation de l’épaule et comment il est le plus rationnel de la réduire; on fera alors la « théorie » des luxations; on pourra l’enseigner, ce qui, pour Aristote, est le critérium de la vraie science (épistémé); à ce moment seulement on pourra commencer à parler de science chirurgicale précise et non plus d’empirisme pur.
L’action a toujours précédé la réflexion et la systématisation dans l’ordre naturel des faits. 11 en a été de même du reste pour toutes les autres sciences techniques; il est évident que l’empirisme doit précéder toujours les systématisations théoriques qui au début ne peuvent guère être que des cadres destinés à classer les phénomènes déjà connus; ce n’est que bien plus tard, lorsque la science sera déjà basée sur un ensemble de nombreux faits solidement acquis et vérifiés par l’expérience, que la théorie pure pourra quelquefois conduire à de nouvelles découvertes, surtout d’ailleurs en transposant par analogie les données qui ont été vérifiées expérimentalement dans une science à une autre science moins avancée; c’est justement le rôle de l’imagination scientifique, qualité toujours très rare, que de donner l’idée de ces transferts souvent si féconds.
Les Grecs du ve et du ive siècle, nous représentent une étape essentielle de l’évolution qui a fait sortir la pratique chirurgicale de l’empirisme pur du début, pour l’élever progressivement à la dignité d’une véritable science; ils héritent de tout l’empirisme antérieur, celui qui s’est accumulé chez eux et celui qu’ils
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peuvent emprunter aux civilisations voisines avec lesquelles ils sont en contact constant (Asie Mineure, Egypte); comme ces pratiques empiriques le leur ont appris, ils commencent eux aussi par tirer sur les membres luxés et les réduisent tant bien que mal ; ils débrident la plaie d’entrée d’un projectile pour pouvoir le retirer; ils trépanent un enfoncement crânien; en agissant ainsi, ils ne font en somme que ce qu’ont déjà fait tous les premiers civilisés, leurs prédécesseurs. Mais au lieu d’en rester à ce stade, les médecins grecs observent mieux, critiquent, comparent, réunissent des cas analogues, essaient de les classer et surtout écartant par principe toute interprétation surnaturelle ou mystique, ils tâchent d’expliquer ces faits disparates en les incorporant à une doctrine générale, à un système emprunté lui-même à une autre systématisation logique de l’ensemble des phénomènes physiques qu’ils viennent également de créer à cette époque et qu’ils appellent « philosophie » ou mieux « physiologie », au sens premier du mot (physis, ordre naturel).
C’est là l’immense supériorité des Grecs sur leurs prédécesseurs : c’est ainsi qu’ils ont les premiers l’idée de la science et que malgré d’énormes lacunes et de nombreuses erreurs, les ouvrages de médecine et de chirurgie grecque sont déjà quelque chose de vraiment scientifique, qui contient en germe tous les progrès futurs. Ils veulent que le médecin digne de ce nom soit à la fois un « technitès », c’est-à-dire un « homme de l’art » comme on a dit longtemps et aussi un « sophos », c’est-à-dire un homme instruit de l’ensemble de la philosophie naturelle; dans leur enthousiasme n’iront-ils pas jusqu’à dire que « le médecin philosophe» est égal aux dieux!
J’ajouterai en terminant, que les Grecs ont su créer un vocabulaire médical technique, d’une richesse et d’une précison incomparables; ce vocabu-
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laire ils l'ont transmis aux Romains et nous vivons encore aujourd’hui sur ce fond commun de termes grecs plus ou moins latinisés; quand nous voulons créer des mots nouveaux en médecine, c’est toujours au grec, mêlé parfois de quelque hybridité latine (au grand scandale des puristes) que nous recourons encore de nos jours; or on sait avec quel zèle les médecins de tous les temps se sont employés à cette fabrication de néologismes qui ne répondent pas toujours à un besoin bien pressant; mais les mots * sont si prestigieux et tiennent si facilement lieu d'explication réelle !
Il importe d’ailleurs de remarquer que ce vocabulaire médical grec, malgré sa précision (qui est surtout évidente dans les descriptions chirurgicales), peut cependant prêter à des erreurs grossières quand on veut trop étendre le sens des mots qu’il emploie au lieu de s’efforcer d’en bien préciser la signification. C’est ainsi que, par exemple, on trouve dans les aphorismes d’Hippocrate, cet étrange passage : « Un jeune garçon n’a pas la goutte (podagra) avant d’avoir pratiqué le coït. » La traduction habituelle de podagra par la « goutte » rend cet aphorisme presque incompréhensible : car nous ne connaissons pour ainsi dire pas la « goutte » proprement dite chez les jeunes gens; si au contraire nous comprenons « podagra », comme signifiant simplement et assez vaguement « douleur aiguë du pied », le passage hippocratique peut devenir très clair et faire allusion au rhumatisme blennorhagique, fréquent relativement chez les jeunes gens et dont le rapport étiologique avec le coït est évident. De même quand ona décrit récemment l’encéphalite léthargique, affection de l’encéphale dans laquelle la torpeur est un symptôme prédominant, certains auteurs qui veulent, même à notre époque, tout trouver dans Hippocrate, ont prétendu que cette affection était déjà
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décrite dans les œuvres hippocratiques : en réalité, le mot « léthargos », souvent employé en effet dans la collection hippocratique, a un sens excessivement vague : il désigne la stupeur, la torpeur de certaines grandes infections; par exemple on trouve dans Hippocrate (Ed. Littré, tome 7, p. 123) : que « le léthargos est un mal de même nature que la péripneumonie ; il s’accompagne de toux, avec délire et somnolence; quand le malade réchappe, il se forme une suppuration. » Il faut évidemment une grande naïveté, pour ne pas dire plus, pour trouver dans cetle description du « léthargos » hippocratique quoi que ce soit qui ressemble à l’encéphalite léthargique de 1918.