Luc, I
4. Quatrième Evangile, I, 12, i3, 29 à 34; HI, 34 ; X, 32 à 36.
d'abord qu'une simple comparaison*. Puis c'est un drame, d'abord se jouant entre Dieu et le diable auquel Dieu achète, rachète nos âmes en les payant du sang de son Fils. Mais au xii® siècle, cette image barbare répugne à saint Anselme, qui transporte le drame dans le sein même de la divinité (la Miséricorde désarmant la Justice par la mort satisfactoire de Jésus); enfin, Abélard spiritualise davantage encore : le Christ en mourant par amour pour nous provoque notre amour et par suite la repentance qui nous réconcilie avec Dieu.
Mais si l'homme se leurre, comme un enfant, avec des images, tôt ou tard, il se rend compte qu'il n'a réellement compris que s'il réussit à remplacer les images, analogies et mythes, par des idées générales logiquement acquises et par les catégories fondamentales de la pensée. De là le passage de la théologie en images h la théologie en concepts^ en théories où, bien entendu, on n'abandonne pas les images, les mythes, mais on les travaille, sollicite, modifie, on les polit et repolit, jusqu'à ce qu'ils s'expriment par nos idées abstraites, philosophiques, métaphysiques (unité, multiplicité, causalité, substance, personnalité, etc.).
Ce fut l'effort continu de la pensée chrétienne pendant les premiers siècles ; c'est ainsi qu'on chercha et inventa un lien métaphysique entre ces images : Père, Fils, Esprit; on construisit un véritable mythe métaphysique où l'on finit par obtenir un équilibre, grâce à l'unité de substance faisant contrepoids à la multiplicité des personnes... En réalité, ce n'est plus une image, c'est une théorie.
Ensuite, on rapprocha, on compara entre elles les diffé-
I. Cf. La doctrine de l'expiation et son évolution historique, par Aug^. Sabatier. Paris, Fisclibacher, igoS.
LE SENTIMENT RELIGIEUX SOUS FORME DE THÉOLOGIE l3
rentes théories, comme le fit Origène (i85-253); on obtint ainsi un enchaînement systématique, celui, par exemple, que l'on trouve dans la Somme de saint Thomas ou dans un catéchisme (théologie populaire). Et ce fut la théologie proprement dite.
Je résume par ce schéma l'évolution théologique :
I** Passage du sentiment h l'image et au mythe interprétés par le seul sentiment;
2° Passage de l'image à la théorie due à l'interprétation des images et des mythes par des idées plus ou moins philosophiques, métaphysiques;
3° Systématisation des théories.
Ce n'est là qu'un schéma ; comme nous le verrons par la suite, le sentiment mystique demeure dans l'image et dans la théorie et en fait comme l'âme, sans quoi il y aurait philosophie et non théologie.
J'insiste plutôt sur cette remarque très importante: il est des esprits qui, habituellement, dans leur vie ordinaire du moins, ne dépassent jamais ce niveau de \ image \ ce sont les natures plus imaginatives qu'intellectuelles, impressionnables, émotives, poétiques, parfois très actives, mais où l'activité est déclanchée par l'image. Et cette activité est souvent bien plus intense que chez les intellectuels parce que leur image est une, tandis que l'intellectuel est presque toujours ballotté entre plusieurs idées, hypothèses, possibilités. Qu'arrivera-t-il à ces tempéraments plutôt imaginatifs ? C'est qu'une image ne se discutant pas, ils jugeront de sa valeur par l'effet produit sur eux, bon ou mauvais, et c'est tout. Jugement trop subjectif et dont ne saurait se contenter l'intelligence qui s'inquiète aussi de la valeur objective des choses. Si l'on ne devait juger qu'au point de
ilx l'évolution de la. foi catholique
vue subjectif de l'effet produit, il n'y aurait pas moyen de choisir entre Minerve et la Vierge Marie, puisque ces deux images de pureté peuvent produire la même suggestion ; c'est par des motifs objectifs tirés de l'histoire, par exemple, que l'intelligence arrive à trouver des motifs, des raisons de préférence. Mais encore une fois, certains tempéraments se refusent à sortir de la sphère imaginative-active, et voilà pourquoi toutes les objections de la philosophie et de la critique les laissent absolument insensibles. La chose s'explique psychologiquement, mais, de même que l'insensibilité à l'esthétique, aux belles couleurs, aux beaux sons, s'explique, mais ne saurait être considérée comme quelque chose de normal, de même cette insensibilité aux raisons d'ordre intellectuel — sans d'ailleurs nous autoriser à tracasser et troubler ces heureux tempéraments pour lesquels les difficultés d'ordre théorique n'existent pas — ne saurait être pour nous un prétexte ou un motif de ne point nous préoccuper de ces problèmes.