Annales de phil. chrét., i853, 4® série, t. VIII, p
3. « In raoralibus et raetaphysicis, spectato ordine acquisitlonis, fides naturaliter prior ex scientia, ut nerao ad hanc perveniat, nisi illa quomodocumque prœcesserit ; etsi in ordine demonstr adonis et quo certitudo ratiocinata g'ignitur, scientia fidem antecedere soleat. » Ubaghs, Logica. Voir dans Didiot, Logique surnaturelle subjective, p. 446 et suiv., le résumé des démêlés de Ubag^lis avec la Cour de Rome. Ils commencèrent dès i843 et ne se terminèrent qu'en 1866. Le grand reproche des théologiens à Ubaghs c'est qu'il soutient l'impossibilité, naturellement parlant, de démontrer l'existence de Dieu et d'en avoir autre chose qu'une certaine persuasion de sens commun. Les théologiens et les philosophes scolastiques sont dupes de l'appareil syllogistique qu'ils emploient. Ils ne s'aperçoivent pas que l'existence du divin ne sortira dans la conclusion que si on l'a introduite à mots couverts dans la majeure. Quant à la séparation substantielle et personnelle du divin et du monde, aucun argument ne la démontre. C'est une hypothèse qui va se heurter à l'insoluble objection de l'existence du mal. Cf. Revue de métaphysique et de morale, juillet 1902, p. 397 à 4o8 ; mars 1903, p. 23i à 247.
i48 l'évolution de la fût catholique
ne reçoit que par l'enseignement de la tradition, les premières notions de Dieu, de l'âme, de la vie future et des principaux devoirs. Nous entendons parler de ces manifestations que, même en dehors de toute communion chrétienne, tout homme né et élevé parmi les hommes, reçoit dès son premier âge par ses parents. Celles-ci, comme les sens lui révèlent le monde des corps et de leurs rapports, lui révèlent le monde des esprits et des devoirs, dont il ne se serait jamais douté par lui-même, et qui, pour être des manifestations purement humaines, n'en sont pas moins de vraies révélations. Nous entendons parler de cette promptitude, de cette facilité avec laquelle tout enfant adhère à tout ce que ses parents lui enseignent et qui, pour être une adhésion purement naturelle à un témoignage purement humain, n'en est pas moins un acte de foi. »
Mais d'abord, il y a équivoque sur ce mot foi, car la difficulté n'est pas d'avoir foi si l'on est sûr que Dieu a parlé, mais d'avoir foi que Dieu a parlé et parle encore par son Église. En second lieu, comme le remarque très bien Vacant : « Le rôle de l'enfant n'est pas un rôle tout passif; il ne consiste point à accepter tout ce que dit le maître, parce que le maître Ta dit ; c'est un rôle essentiellement actif: il consiste à reconnaître la vérité de ce que le maître avance, à se le démontrer, ou du moins à apprécier la valeur des démonstrations que le maître propose... Quand il aura à justifier son adhésion, soit à ses propres yeux, soit devant ses semblables, il n'invoquera pas le témoignage de son maître ; il invoquera les principes de la raison et montrera qu'ils établissent avec évidence ce qui lui a été enseigné \ »
I. Vacant, Etudes théologiques sui^ les constitutions du Concile du Vatican (PariSj Delhomme, iSgô), t. I, p. 333.
LE FIDÉISME AVANT LE CONCILE DU VATICAN I /jQ
L'Eglise n'accepta point ces limitations au pouvoir de la raison humaine. Les propositions qu'elle fit souscrire à ces divers auteurs ont un grand intérêt, car elles préparent directement les décisions du Concile du Vatican.
Le 26 avril i8i4, M. Bautain et ses disciples durent signer un formulaire doctrinal rédigé par le Père Péronne et proposé par la Sainte Congrégation des évêques et réguliers. Ils promirent : 1° De ne jamais enseigner qu'avec les seules lumières de la droite raison, abstraction faite de la révélation divine, on ne puisse donner une véritable démonstration de l'existence de Dieu ; — 2" Qu'avec la raison seule on ne puisse démontrer la spiritualité et l'immortalité de l'âme, ou toute autre vérité purement naturelle, rationnelle ou morale ; — 3° Qu'avec la raison seule on ne puisse avoir la science des principes ou de la métaphysique, ainsi que des vérités qui en dépendent, comme science tout à fait distincte de la théologie surnaturelle qui se fonde sur la révélation divine ; — 4** Que la raison ne puisse acquérir une vraie et pleine certitude des motifs de crédibilité, c'est-à-dire de ces motifs qui rendent la révélation divine évidemment croyable, tels que sont spécialement les miracles et les prophéties, et particulièrement la résurrection de Jésus-Christ \ ))
D'autre part, voici les quatre propositions analogues que la Congrégation de l'Index fit signer à Bonnetty en i855 : I. « Quoique la foi soit au-dessus de la raison, il ne peut jamaisexister entre elles aucune contradiction, puisque toutes deux viennent de la seule et même source immuable de la vérité, de Dieu très bon et très grand, et qu'ainsi elles se
I. Ce texte est cité comme le plus exact par Didiot, Logique surnaturelle subjecilue, p. 4^5.
i5o l'évolution de la foi catholique
prêtent un mutuel secours. » (Proposition tirée de l'Encyclique de Pie IX à tous les archevêques, évêques ; 9 novembre i846.)
2. « Le raisonnement peut prouver avec certitude l'existence de Dieu, la spiritualité de l'âme, la liberté de l'homme. La foi est postérieure à la révélation ; on ne peut donc convenablement l'alléguer pour prouver l'existence de Dieu contre l'athée, pour prouver la spiritualité et liberté de l'âme raisonnable contre un sectateur du naturalisme et du fatalisme. »
3. « U emploi de la raison précède l'acte de foi et conduit à la foi, avec l'aide de la révélation et de la grâce. »
4« « La méthode dont se sont servis saint Thomas, saint Bonaventure et les autres scolastiques après eux, ne conduit pas au rationalisme et n'a pas été cause de ce que, dans les écoles contemporaines, la philosophie est tombée dans le rat-ionalisme et le panthéisme. En conséquence, il n'est pas permis de faire un crime à ces docteurs et à ces maîtres de s'être servis de .cette méthode, surtout en présence de l'approbation ou au moins du silence de l'Eglise. »
Nous avons souligné le « rationis usas fidem prœcedit », principe qui est la contradictoire même du fidéisme proprement dit.
Le fidéisme en AlleiAiagne. '
A. — Emmanuel Kant.
Toute l'interprétation symboliste des dogmes chrétiens,
LE FIDÉISME AVANT LE GONGILE DU VATICAN l5l
si en- faveur de nos jours, se trouve déjà dans Kant. Nous ne parlons pas de ses Critiques, mais de son livre sur la Religion dans les limites de la raison, publié en 1793. Le gouvernement prussien s'alarma du succès de l'ouvrage et enjoignit à Kant de ne plus écrire désormais sur la religion \ En tous cas, un résumé fut publié à Riga en 1796. Il a été traduit en français par Lortet en i8/i2 " sous ce titre : Théorie de Kant sur la religion dans les limites de la raison. On devrait rééditer ce petit manuel qui contient en substance tout ce que nos contemporains nous disent de plus élevé et réconfortant. Notre seul regret, c'est que Kant se soit confiné dans un symbolisme purement moral et n'ait pas vu — en cela il était l'esclave du <( primat » de la a raison pratique » — que les dogmes sont aussi bien des symboles de nos hypothèses métaphysiques, des mythes représentatifs hypothétiques.
Voici, dans ses grandes lignes, la théorie de Kant ;
Il y a dans l'homme un principe mauvais, un « péché originel », qui est la subordination de la loi morale au principe de l'amour de soi (§ i).
Mais il existe, d'autre part, en lui, un penchant au bien qui tend sans cesse à dominer le principe mauvais (§ 2). (( Ce bon principe est un idéal, en ce qu'il ne représente pas l'Humanité telle qu'elle est, mais telle qu'elle devrait être ; l'hoaime, en conséquence, au point de vue de cet idéal, est supposé adopter la loi dans sa maxime suprême, et la
I Cfr. E. Boutroux, Etudes d'histoire de la philosophie (Paris F. Alcan, 1897) ; Kant, pp. 826, 38/i.
2. Le g^rand ouvrage a été traduit en français par Treillard, iS^i- — • Nous n'avons nullement l'intention de faire ici l'histoire, même résumée, du fidéisme en Allemagne. Nous donnons seulement quelques exemples qui permettent de mieux comprendre les origines de nos théories actuelles.
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suivre comme motif déterminant en toutes ses résolutions» (n° 5o).
Dans ses rapports avec la divinité, l'idéal pratique et nécessaire de la sainteté d'êtres raisonnables et finis doit s'exprimer à la pensée par les définitions suivantes : i*' à l'égard de son origine, cet idéal est comme existant en Dieu de toute éternité; n'ayant pas été créé, mais engendré, il émane du caractère essentiel de la divinité que l'on ne peut concevoir si ce n'est comme la moralité sans bornes. Il est le fils unique de Dieu (n° 62).
2° A l'égard du monde, cet idéal est comme le but de la création, comme la parole, le quil soit y parole qui a fait que toutes les autres choses sont, et sans laquelle rien de ce qui est n'existerait. C'est le reflet de la splendeur divine, c'est en lui que Dieu a aimé le monde (n^ 53).
3** A l'égard de la nature humaine, l'idéal est quelque chose qu'elle n'a pas fait, mais qui a pris place en elle sans que l'on puisse comprendre comment elle a pu être susceptible de le recevoir. Il est comme quelque chose qui, du ciel, est descendu sur la terre et que l'humanité a reçu en elle; la parole est devenue chair, elle a habité en nous; et comme, à son origine, la sainteté est exclusivement le caractère de la divinité, la nécessité pratique de cette sainteté, dans l'homme, s'offrira sous l'image de la divinité descendant jusqu'à l'homme dans l'état d'abaissement du fils de Dieu, s'unissant à lui, élevant l'homme à la divinité (n° 54)-
La persuasion que cet idéal a une réalité objective, qu'il existe véritablement dans la nature humaine; voilà en quoi consiste la croyance en un fils de Dieu qui s'est revêtu de la nature humaine (n° 58).
La persuasion qu'il est nécessaire que nous adoptions des
LE FIDÉISME AYANT LE CO^CILE DU VATICAN l53
sentiments conformes à cet idéal, est la seule vraie foi au fils de Dieu, la seule par laquelle nous soyons justifiés et sauvés.
Celui donc qui a cette foi pratique au fils de Dieu, celui qui a en son âme un sentiment moral tel qu'il peut croire que, dans de semblables tentations, de semblables souffrances, qui sont comme la pierre de touche de la foi en cet idéal, il s'attacherait invariablement au type de Thumanité et suivrait fidèlement son exemple, celui-là seul est en droit de ne pas se croire un objet indigne de la bienveillance divine (n° 69).
Puis, après avoir résumé la vie et la mort de Jésus :
« Quand on dépouille de son enveloppe mystique cette représentation animée, la seule qui, sans doute, fut populaire dans un temps, il est aisé de voir que le sens intellectuel qu'elle renferme, a, pour tout le monde et dans tous les temps, une valeur pratique et obligatoire, parce qu'il importe à chaque homme d'y reconnaître son devoir » (n° 78).
(§ 3) « On ne peut vaincre complètement le mauvais principe qu'en fondant un royaume de Dieu sur la terre. »
Les passions trouvent leur aliment surtout dans la société ; il faut donc trouver moyen de faire servir la société au triomphe du bien.
(( Le seul moyen efficace semble consister dans la création d'une société permanente, dont le but exclusif serait de préserver l'homme du mal, et d'exciter le bien en lui, d'entretenir la moralité, de réunir des forces toujours croissantes par l'extension même de cette société, pour opposer au mal une puissante barrière » (n° 88).
« Toute Eglise étant visible et publique a besoin, pour sa constitution extérieure, de faits historiques et de lois réglementaires. La persuasion fondée sur ces faits se
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nomme croyance de l'Eglise, pour la distinguer de la croyance religieuse qui est purement morale; et comme cette dernière a sa source dans la raison pure, on peut aussi l'appeler croyance de la raison (n^ g8).
« L'Écriture est la seule règle extérieure de la croyance de l'Eglise ; elle n'a d'autre interprète que la croyance de la raison pure et la critique sacrée. La croyance de la raison pure est l'interprète authentique, bon pour chacun et seul infaillible ; la critique sacrée est l'interprète doctrinal par lequel la croyance de l'Eglise ne peut être maintenue que pour certains peuples et certaines époques (n^ io6).
(( Le passage insensible de la croyance de l'Eglise à la prépondérance absolue de la croyance religieuse, ou l'ennoblissement progressif de la première par celle-ci, est l'arrivée du règne de Dieu, que les docteurs sacrés ne troublent ni ne retardent, mais qu'ils accélèrent quand ils ne méconnaissent pas les principes de la pure croyance religieuse » (n^ io8).
(c Le fondateur du christianisme a, lui-même, déclaré comme quelque chose de vain en soi, la croyance servile aux usages du culte, aux formules consacrées, à certains jours. La foi qui se manifeste exclusivement par la moralité de la conduite et sanctifie l'homme par l'intention, est, selon lui, la seule foi qui sauve. Il a confirmé cette doctrine par ses exemples pendant sa vie et par sa mort. 11 est donc le premier qui ait ramené publiquement la croyance de l'Église à la croyance religieuse, qui ait fondé la véritable Église, la Société morale et le règne visible de Dieu sur la terre » (n** 122).
« La question de la différence et de l'accord entre la croyance religieuse et celle de l'Église n'a jamais été tran-
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chée' d'une manière aussi positive qu'elle l'est dans ce moment, où la raison, dans toutes les choses qui, de leur nature, doivent être morales et améliorer l'àme, s'efforce visiblement de se délivrer du fardeau d'une croyance constamment en butte à l'arbitraire de ses commentateurs » (n° i3o).
(§ 4) ^< L'Eglise étant l'image du règne de Dieu, il n'y a de véritable culte divin que le culte moral. »
« Distinguer la foi religieuse de la foi ecclésiastique, reconnaître que la première est l'interprète suprême et le but unique de la seconde ; que tout ce qui est historique et réglementaire n'est qu'un moyen d'éveiller et de vivifier le sentiment moral, c'est en cela que consistent les vraies lumières en fait de religion » (n° i63).
B. — Jacohi et Schleiermacher .
Jacobi^ voulut réfuter Kant, mais subit quand même son influence. Toutefois, c'est à bon droit, croyons-nous, qu'il réprouve la limitation de la croyance à la croyance morale, à la croyance au devoir (que d'ailleurs Kant était bien obligé de compléter, d'enrichir par les « postulats »). Il étend donc la croyance à tout le suprasensible que nous saisissons par un « sentiment spirituel » (Geistesgefiihl). Ce sentiment, c'est la raison « qui n'est autre chose que le sens du suprasensible. Et comme le sens corporel est parfaitement positif et ne fait que révéler (son objet), il en est de même du sens spirituel ou raison^».
La raison ne « connaît » pas ; elle n'est pas un savoir,