I. ParjSj 45, rue Vaneau
L'esprit interprète les faits-signes : il y constate le miraculeux et, de là, infère le divin, qui lui révèle le surnaturel; tout cela, il le croit trouver au dehors, de telle sorte que le surnaturel lui apparaît comme extérieur, extrinsèque à sa pensée et à sa vie. Ce que M. Blondel attaque ici, c'est la méthode abstraite bien plus que le fond même des idées. Les extrinsécistes, les scolastiques, étaient blondellistes par avance, car c'est dans leur conscience qu'ils puisent^ (( pour majorer le sens obscur des faits et pour extraire des événements visibles la foi à l'invisible surnaturel » ; ils ne s'aperçoivent pas que ce qu'ils nomment les faits est, en partie du moins, créé et construit par eux, par l'impression subjective enrichie de tous les trésors que recèle et infuse dans ladite impression l'activité propre de l'esprit qui la subit.
Quant à Vhistoricisme (l'historicisme pur et théorique qu'imagine M. Blondel), il est plus facilement réfutable. Il est impossible, en effet, de considérer un fait extérieur — autrement que par un artifice de méthode — sans penser aux forces intérieures qui l'ont produit et sans admettre que ces faits (actes ou paroles) n'épuisent pas la réalité psychique dont ils sont l'imparfaite, l'incomplète expression. Dès lors, ce n'est pas uniquement par les quelques paroles ou faits de Jésus que la critique historique admet comme authentiques que l'on pourra juger de Jésus ou de son œuvre. Autant voudrait dire qu'une esquisse, une silhouette équivalent h la personne vivante dont elles ne sont qu'un fugitif et infinitésimal aspect.
Et c'est alors que M. Blondel nous montre où il faut
I. Voir ci-dessus, chap. vi, § 2, leur théorie du rôle de la volonté, c'està-dire des tendances dans la foi.
i88 l'évolution de la foi catholique
chercher ce surplus, cette « plus-value o de la croyance sur les faits : dans la tradition, et qu'il donne une admirable analyse et explication de ce qu'est, au point de vue psychologique et moral, cette tradition ^ dont l'Eglise catholique a toujours proclamé l'existence et la valeur, conjointement à celle des Ecritures.
Cette tradition^ il ne faut pas se l'imaginer comme un ensemble de « choses dites explicitement, prescrites expressément, ou faites délibérément dans le passé », mais non écrites, et transmises oralement jusqu'à nos jours. Il s'agit de(( vérités dont le passé a çécu^ sans avoir pu les énoncer ou les définir explicitement » ; il s'agit du passé accepté non sous son « aspect intellectuel )>, mais a dans sa réalité çitale » qui déborde, nous venons de le dire, tous les textes et tous les faits.
L'ancienne théorie scolastique de l'évolution logique du dogme, par le passage logique de l'implicite à l'explicite allait se heurter contre d'insolubles objections de faits : comment voir dans l'idée du Logos ou de la Sagesse éternelle une idée implicitement contenue dans celle du Messie; dans la transsubstantiation une idée plus implicitement contenue que celle d'impanation dans celle de présence réelle?
Que M. Loisy ait compris la vraie solution de la difficulté, en la plaçant non dans la raison raisonnante, dans la pensée logique abstraite, mais dans la conscience chrétienne, dans la vie chrétienne, dans le Christ çécu et non dans le Christ expliqué par la métaphysique, c'est incontestable, mais le mérite d'avoir trouvé à ce sujet l'exacte formule, appartient à M. Blondel : « La Tradition apporte à la conscience dis-
I. Le « mihi vivere Gliristus est » de Fépître aux Pliilippiens est, en efFet, un bel exemple de vérité sentie et expérimentée avant d'être intellectualisée.
LA RENAISSANCE DU (( FIDÉISME )) iSq
tincte des éléments jusqu'alors retenus dans les profondeurs de la foi et de la pratique, plutôt qu'exprimés, relatés et réfléchis. Donc cette puissance conservatrice et préservatrice est en même temps instructive et initiatrice. Tournée amoureusement vers le passé où est son trésor, elle va vers l'avenir où est sa conquête et sa lumière. Même ce qu'elle décoiiçi^e] elle a l'humble sentiment de le retrouver ^àh\em.Qj\\. . Elle n'a rien à innover, parce qu'elle possède son Dieu et son tout; mais elle a sans cesse à nous apprendre du nouveau parce quelle fait passer quelque chose de U implicite çécu à l'explicite connu ».
Nous soulignons ces dernières paroles qui constituent une explication vraiment neuve* et, du moins en partie, psychologiquement vraie de ce quelque chose jusqu'alors si confus et si impénétrable : la tradition.
S'ensuit-il que M. Blondel ait fourni une solution à tous points de vue satisfaisante? Loin de là.
Ce qu'il dit, en effet, de la i>ie qui dépasse tellement V intellectualitèy Ce qu'il dit de 1' a âme tout entière » comme s'exprimait déjà Platon, de ce mystère vivant d'énergies latentes, de tendances plus ou moins inconscientes, qui déborde la pensée consciente et réfléchie, est absolument certain.
Mais il est surprenant qu'un aussi bon psychologue — peut-être donc meilleur métaphysicien que psychologue — ait semblé supposer que l'impression primitivement reçue continue à traduire fidèlement son objet et à exprimer son seul contenu originel à travers la série des âges ; il a négligé le rôle de Y imagination créatrice"^, si considérable,