Cf. Enchiridion de Denziger, n
LA RENAISSANCE DU (( FIDÉISME )) IQQ
libre* ». Non qu'il abandonne jamais de vue, dans sa foi, les faits historiques, mais ces faits sont toujours matière à idéalisation ; s'ils étaient de la vraie histoire, le Christ serait Dieu pour l'histoire y serait ressuscité pour l'histoire ; ou, pour parler plus clairement : l'incarnation d'une personne divine serait de l'histoire^ sa résurrection serait de l'histoire. C'est bien ainsi que l'Eglise l'entend et lorsque M. Loisy veut la convaincre du [contraire, elle proteste et anathëmatise.
C'est que la légitimité de l'autorité ecclésiastique et l'obligation de conscience pour tous de s'y soumettre doit reposer sur des faits objectifs, sur des miracles réellement historiques. La séparation opérée par Loisy permet de reconnaître à l'Eglise le droit de se proposer, lui enlève celui de s'imposer" comme autorité infaillible et exclusive « hors de laquelle pas de salut ^ )).
Le fidéisme historique et expérimental de Loisy, complété surtout par les analyses psychologiques de Blondel, n'en représente pas moins le plus loyal et le plus génial effort fait à notre époque pour sauver l'autorité de la vieille Eglise catholique.
Or ce qu'il sauve, ce n'est pas cette autorité qui s'écroule avec l'historicité des miracles, en particulier de la résurrection et de la transmission des pouvoirs divins du Christ à l'Eglise ; ce qu'il sauve, ce n'est pas la foi en tant que catholique et chrétienne exclusivement vraie et obligatoire pour
1. Expression employée par M. C. Tardieu, dans V Indépendance belge, du 27 octobre igoS.
2. « Extra quam nuUus omnino salvatur. » 4^ Concile de Latran. En pratique, l'Eglise admet l'excuse de la bonne foi, mais cela ne change rien à la rigueur de la théorie qui seule nous intéresse ici.
toute conscience, car ces exigences dépasseraient de beaucoup ce que permet d'affirmer l'expérience de la conscience religieuse ; celle-ci, en effet, constate d'autres formes de croyances non moins belles ou efficaces pour telle nature, dans telles conditions. Ce qu'il sauve, c'est le droit de la conscience religieuse à s'affirmer par les mythes où elle s'est exprimée, incarnée, et par lesquels elle se suggestionne, s'excite, s'exalte au bien. Non que ces mythes soient tous d'égale valeur ; il ne viendra à personne l'idée de discuter la supériorité du christianisme sur le fétichisme, mais en peut-on dire autant du catholicisme par rapport au protestantis'me, du protestantisme orthodoxe par rapport au protestantisme libéral ? N'y a-t-il pas un idéal philanthropique, artistique, scientifique, socialiste, par suite une foi et une vie philanthropiques, artistiques, scientifiques, socialistes, tout aussi bien qu'une foi et une vie chrétiennes ? Ne peut-on vivre la Vérité et la Justice comme saint Paul vivait le Christ ? Une fois les miracles objectifs dépouillés de leur historicité, V unique moyen de départager ces attestations également sincères, enthousiastes et efficaces, a disparu. Ce qui reste, ce sont les exigences suprasensibles de la conscience humaine et les formes variées qu'elles revêtent selon les temps et les lieux, les circonstances et les tempéraments divers ; c'est la foi non plus dans le sens ecclésiastique, mais dans le sens humain. Cette foi peut et doit (dans la mesure où cela lui est nécessaire) user des mythes et des symboles, des formules et des rites traditionnels ou nouveaux, mais avec une pleine et entière spontanéité et liberté, maintenant que ces procédés ont perdu leur caractère de révélation historique, historiquement miraculeuse, et nous apparaissent comme les a constructions » de
cette merveilleuse et mystérieuse faculté d'idéalisation qu'est, et demeurera la conscience humaine ^
I. Ce qui se passe actuellement pour les dogmes chrétiens n'est que la répétition de ce qui se passa pour les mythes du paganisme en Grèce, depuis le commentateur d'Horaèpe, Théagène de Rhégium (^vi^ siècle avant J.-C), jusqu'aux stoïciens et à Plutarque (cf. le récent ouvrage de Paul Decharme, La critique des traditions religieuses chez les Grecs, des origines au temps de Plutarque. Paris, Picard). — Dans l'opuscule : Pourquoi la Pythie ne rend plus ses oracles en vers, de Plutarque, on trouve la théorie de Loisy sur l'mspiration non verbale des écrivains sacrés. — Et ce fut de même pour les autres religions : « Les prêtres (égyptiens) ne s'aventurèrent pas à mettre à la réforme les animaux-dieux, ni h laisser tomber dans l'oubli les vieux rites sauvages, les légendes et les mystères barbares. Ils les conservèrent, mais en donnèrent des explications allégoriques, historiques et physiques, de telle sorte qu'ils auraient pu tous signer sans scrupules leur « confession de foi », parce qu'ils en auraient pris les articles dans un sens figuré. » (Lang, Mythes, cultes et religions. Paris, Alcan, p. 817.)