‹ L'évolution de la foi CatholiqueChapitre 75 sur 164 · LA FOI CHEZ LES THEOLOGIENS SCOLASTIQUES ICI · texte numérisé non relu

LA FOI CHEZ LES THEOLOGIENS SCOLASTIQUES ICI

Enseignement des théologiens après saint Thomas d'Aquin.

Nous étudierons dans un prochain chapitre l'enseignement du Concile du Vatican relatif à la foi ; nous le comprendrons d'autant mieux que nous aurons déjà préparé, déblayé le terrain en nous rendant compte nettement de la doctrine traditionnelle des écoles théologiques depuis le moyen âge. Bien entendu nous laisserons de côté quantité de questions subtiles; je dis subtiles dans les deux sens: parfois subtilité exagérée, regrettable, mais surtout subtilité inévitable lorsqu'on analyse avec soin quelque problème psychologique ; or les théologiens ont étudié cette question de la foi avec une conscience et une honnêteté merveilleuses ; le traité « de la foi )) du cardinal de Lugo (i583-i66o) comprend 702 pages grand in-folio. Contentonsnous de prendre, dans ces mines si riches, ce qui répond aux préoccupations actuelles. Tout d'abord, résumons les diverses conditions des actes psychologiques préliminaires que suppose, d'après eux, l'acte de foi :

i** Il faut la proposition d'une vérité, par exemple : en Dieu il n'y a qu'une substance s'exprimant par trois personnalités ;

2° La proposition de cette vérité en tant que révélée ; proposition faite soit par un homme inspiré, soit par les Livres Saints, soit par l'Eglise ;

3'' La proposition des motifs de crédibilité (prophéties, miracles, critique historique, etc.) qui établissent l'autorité divine des documents, ou des individus, qui nous parlent au nom de Dieu. Ne pas confondre les motifs de crédibilité avec le motif de la foi (= « objet formel » de la foi) à savoir

la souveraine véracité de Dieu qui ne peut se tromper ni nous tromper ;

4° Première intervention de la volonté (avec tout son cortège de sentiments qui l'aident ou la contrarient) commandant à l'intelligence d'examiner cette proposition de ce qui est offert comme vérité et des motifs de crédibilité. C'est ce que nous appelons : faire attention. Après avoir entendu, on écoute ;

5° L'intelligence prononce un jugement de fait sur la valeur des motifs de crédibilité et par conséquent sur la réalité (ou non-réalité) de la révélation ;

6** Elle prononce dès lors un jugement de droit sur l'obligation où elle est de donner son assentiment. C'est ce que les théologiens appellent la « credenditas )) (distinguée .de la « credibilitas ») ;

7° Seconde intervention de la volonté, influencée ellemême par la grâce divine, commandant à l'intelligence de donner son assentiment ;

8^ L'intelligence donne son assentiment qui constitue Vacte de foiy assentiment ferme, c'est-à-dire n'étant pas simplement ^/'0^«è/e, mais excluant tout doute, toute crainte d'erreur. La certitude ainsi donnée à l'âme doit être souveraine, supérieure à toutes les autres, non pas nécessairement quant à ses effets sur la sensibilité, mais « appreciatwè », c'est-à-dire que nous sommes prêts à nous détacher de tout ce qui serait contraire à cette adhésion et que, dans notre estime, nous mettons et maintenons Dieu, comme objet de croyance aussi bien que comme objet d'amour, audessus de tout.

La foi est donc un assentiment de souveraine certitude que l'intelligence, par ordre de la volonté influencée par la

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grâce de Dieu, donne à une vérité, parce que Dieu, la Vérité même, la lui révèle.

Sauf l'intervention de la grâce divine, que nous n'avons pas à étudier ici, tout le reste est de la psychologie, et d'un mécanisme psychologique facile à comprendre, sauf la seconde intervention de la volonté.

De deux choses l'une, en effet : ou les motifs de crédibilité suffisent, rendent la crédibilité évidente, et dès lors la volonté n'a pas à intervenir, pas plus que je n'ai besoin d'elle pour croire que 2 -|- 2 font 4 ; ou ces motifs sont insuffisants et dès lors l'intervention de la volonté destinée à transformer la probabilité en certitude est une tricherie malhonnête ou une décevante illusion.

Méfions-nous, dans cette discussion, de la différence entre le sens que les termes avaient à cette époque et celui qu'ils prennent à la nôtre. ^

Les théologiens distinguaient entre : 1° l'évidence d'une vérité en elle-même ; 2^ l'évidence de la révélation divine qui nous atteste cette vérité ; 3° l'évidence de l'obligation morale où nous sommes, du devoir qui nous incombe, de croire cette vérité.

Or les théologiens sont tellement convaincus que non seulement les vérités révélées ne sont pas en elles-mêmes évidentes pour nous, mais que la réalité même de la révélation nest pas évidente^ qu'ils tiennent à le dire dans leur définition de la foi et que, rejetant celles où la révélation paraîtrait « clairement connue », ils adoptent cette formule : « assentiment ferme, surnaturel et certain, fondé sur l'autorité de Dieu qui révèle obscurément^ ».

I. CP. de Luffo, de F'ide, cllsp. VIII, sect. III; Siiarez, de Flde, disp. III, sect. VU et VIII.

Ne confondons point : foi obscure avec foi aveugle^ c'està-dire sans motifs. Il y a des motifs, mais les théologiens sont très préoccupés de sauver la liberté et le mérite de la foi; très honnêtes aussi en la circonstance, ils reconnaissent toutes les difficultés qu'ont certains esprits à croire et aussi toutes les objections que l'on peut faire aux motifs de crédibilité^, non seulement au point de vue de leur historicité, mais de leur valeur en tant que prouvant réellement une intervention de Dieu et son attestation de telle ou telle vérité. A. la rigueur, la première intervention de la volonté (sous forme à' attention) suffirait à sauvegarder les droits de la liberté, mais les théologiens savent bien que la part de la volonté est plus grande dans la foi et voilà comment ils l'expliquent ^ :

La certitude, c'est, de fait^ l'exclusion du doute. Il peut y avoir un doute « prudent » et un doute « imprudent ». L'évidence exclut tout doute quel qu'il soit, prudent ou imprudent, et force l'assentiment, mais il y a aussi certitude dès que peut et doit être exclu tout doute prudent. Or, le fait de la révélation, bien que non évident, est certain de cette certitude qui exclut tout doute prudent. Mais une chose suffisamment prouvée pour exclure tout doute prudent est évidemment croyable-, donc...

Voilà, d'après Hûrter que nous suivons ici, les preuves de la mineure : (( Le fait de la révélation est certain de cette certitude qui exclut tout doute prudent \ cela résulte évidemment de tous les arguments apportés en sa faveur contre

1. Cf. Perrone, Soc. Jes,, profess. au Collège Romain, Prseleciiones theologicœ ; de locis theologicls, part. III, sect. I, cap. u, prop. III.

2. Hiirter, Soc. Jes., profess. au Collège Romain, Theologiœ dogmalicœ compendium, t. L Thèses XVII et LXXI.

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lesquels : i° on ne peut rien opposer qui ne ruine à la fois toute certitude historique ; 2^ arguments dont le poids a déterminé un nombre immense d'hommes éclairés, qu'on ne pourrait sans injustice accuser d'avoir manqué d'intelligence ou de soins dans leur recherche, à embrasser la foi chrétienne malgré les obstacles et difficultés de toute nature ; 3° arguments de telle force que nous pouvons dire à Dieu avec Hugues de Saint-Victor : a Seigneur, si c'est une erreur, « c'est toi-même qui nous a trompés, car ces vérités ont été (( confirmées par tant de signes et de prodiges et de telles (( merveilles que toi seul les as pu réaliser ! » 4*^ Si l'on pouvait une fois admettre un doute pj^iident au sujet de la révélation chrétienne, il faudrait désespérer de trouver jamais la vérité et la religion, la condition du genre humain serait lamentable et il faudrait douter de la bonté, sagesse et providence de Dieu qui permet une telle erreur invincible et une si trompeuse supercherie. » Et il ajoute encore « que c'est sur une pareille certitude que repose toute cette foi qui est le fondement et la règle de notre vie tout entière : piété filiale, amour conjugal, union sociale, rien ne demeurerait debout si l'on exigeait, en ces matières, l'évidence au lieu de se contenter de la certitude. Ce serait le comble de l'imprudence et de l'impiété. Pourtant, il n'y a pas évidence, mais certitude, souvent même simple probabilité, quand il s'agit de la légitimité de la paternité, de la fidélité des époux, de la probité mutuelle des citoyens ».

Nous voilà bien loin des démonstrations scientifiques que nous promettent certains auteurs modernes. Au fond, il s'agit seulement de ce que nous appellerions, nous, une bonne et honnête certitude pratique qu'il ne serait pas prudent d'ébranler. Cette certitude pratique comporte, d'ail-

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leurs, une certaine conception philosophique de la Providence et certains résultats soi-disant inébranlables de la critique historique au sujet desquels nous faisons nos réserves. Nous cherchons seulement h bien comprendre le jeu de nos facultés dans la théorie traditionnelle des théologiens. Mais où intervient donc la volonté ?

C'est elle qui commande (( prudemment » à l'intelligence d'éviter tout doute imprudent, de bannir toute crainte de possibilité du contraire, et de donner cet assentiment ferme dès lors et sans crainte d'erreur, qui est précisément la foi. Ecoutons à ce sujet de Lugo : « Sans ce mouvement communiqué par la volonté, même en face de tous les motifs de crédibilité en faveur de la révélation divine, l'intelligence, laissée à elle-même, pourrait seulement donner un assentiment probable ; elle pourrait aussi juger évidemment que ces motifs sont d'un tel poids que, s'ils tie prouvent pas d'une manière évidente le fait de la révélation, ils suffisent toutefois pour que, très prudemment, la volonté puisse commander que cet assentiment obscur à la révélation qui, autrement, ne serait donné qu'avec crainte, le soit sans crainte et avec adhésion ferme ^ »

Pour nous, modernes, avec notre type de certitude objective et scientifique, cette certitude pratique et subjective est ce que nous appelons certitude morale el nous avons expliqué à la fin du premier paragraphe comment elle résulte de nos aspirations et tendances. D'ailleurs, ne chicanons pas sur le mot, puisque aussi bien, nous-mêmes, nous disons : certitude \ notons seulement que ce n'est en aucune manière

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