De l'esprit géométrique
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moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir ? » mais c'est le pyrrhonien qu'il fait parler ainsi. Quanta lui, il sait bien que ce ne sont là que des jeux d'esprit et il se réfute admirablement lui-même quelques lignes plus loin : « Que fera donc l'homme ? Doutera-t-il de tout ? doutera-t-il s'il veille, si on le pince, si on le brûle ? doutera-t-il s'il doute ? doutera-t-il s'il est? On n'en peut venir là et je mets en fait qu'il n'y a jamais eu de pyrrhonien effectif parfait. La nature soutient la raison impuissante et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point. » Et dans le passage intitulé : « Contre le pyrrhonisme )), Pascal fixe la vraie valeur de ces objections : « Cela suffit, dit-il, pour embrouiller au moins la matière ; non que cela éteigne absolument la clarté naturelle qui nous assure de ces choses, les académiciens auraient gagné ; mais cela la ternit, et trouble les dogmatistes, à la gloire de la cabale pyrrhonienne, qui consiste à cette ambiguïté ambiguë et dans une obscurité douteuse, dont nos doutes ne peuvent ôter toute la clarté, ni nos lumières naturelles en chasser toutes les ténèbres » (art. 111 ; n" i5). L'attitude de Pascal est donc plutôt celle d'un probabiliste « voyant trop pour nier, et trop peu pour s'assurer » (art. XIV ; n° i). De là, le fameux argument du a pari » (art. X). Mais, remarquonsle bien, ce que Pascal conteste aux facultés naturelles, ce qu'il leur refuse, ce n'est pas leur valeur pratique ou scientifique, c'est de pouvoir répondre d'une manière certaine, efficace, aux questions que pose l'homme relativement à son origine, à sa nature, à sa destinée, à tout ce qu'on peut appeler l'ordre du salut : « Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-
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même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l'univers qui m'enferment et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui m'a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infi nités de toutes parts^ qui m'enferment comme un atome, et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir, mais ce que j'ignore le plus est cette mort même que je ne saurais évitera w Pourrions-nous même acquérir cette connaissance, {( sans Jésus-Christ (elle serait) inutile et stérile » ; l'homme n'en serait pas « beaucoup avancé pou?^ son salut^ ». C'est en ce sens seulement que « le pyrrhonisme est le vrai » (art. XXIV, i).
Voilà le point de vue auquel s'est placé Pascal et qui lui permettra de s'écrier : « Que deviendrez-vous donc ô homme! qui cherchez quelle est votre véritable condition, par votre raison naturelle ? Vous ne pouvez fuir une de ces sectes, ni subsister dans aucune. Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante ; taisez-vous, nature imbécile : apprenez que l'homme passe infiniment l'homme, et entendez de votre
1. Art. IX. Cf. art. XII, mêmes conclusions au point de vue de la morale.
2. Art. X, no 2. Cf. art. XXII, les deux parag^raphes : « Le Dieu des chrétiens... »
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maître votre condition véritable que vous ignorez. Écoutez Dîeu\ ))
Non, Pascal n'est pas sceptique. « Deux excès, a-t-il dit: exclure la raison ; n'admettre que la raison ». Et encore : (( 11 faut savoir douter où il faut, assurer où il faut et se soumettre où il faut. »
Est-il fidéiste'^ On ne peut contester que Pascal ait refusé à la raison de pouvoir connaître non seulement la « nature », mais r « existence » de Dieu ; c'est « par la foi (que) nous connaissons son existence ». a Parlons maintenant selon les lumières naturelles : nous sommes incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il est^. » Affirmation essentiellement fidéiste, condamnée, nous le verrons, dans les écrits des Bautain et des Bonnetty.
Mais examinons la chose de plus près, en ayant soin de bien comprendre la terminologie spéciale que Pascal employait : ce que nous appelons r«/so/z,. il l'appellait cœur Qi^ par contre, il donnait le nom de raison à ce que nous nommons le raisonnement :
« Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur; c'est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c'est en vain que le raisonnement qui n'y a point de part, essaie de les combattre... C'est sur ces connaissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie et qu'elle y fonde tout son discours. Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace et que les nombres sont infinis : et la raison démontre qu'il n'y a point deux nombres carrés dont l'un soit double de l'autre... Plût à Dieu que nous connaissions