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L ACCROISSEMENT DES PRODUCTIONS

sait d'ailleurs que la viticulture française vient de traverser une crise redoutable. La reconstitution du vignoble après le phylloxéra s'est faite avec une telle ardeur qu'on est arrivé sinon à dépasser les besoins de la consommation, du moins à les satisfaire si largement qu'une goutte d'eau a fait déborder le vase, c'est à-dire que quelques milliers d'hectolitres d'eau ajoutés aux produits mis en vente (et cela aussi bien par les producteurs que parles commerçants en gros et les détaillants) ont provoqué une crise des prix, un véritable désastre. Une récolte déficitaire en 1909 a d'ailleurs subitement relevé les cours du vin jusqu'à des prix excessifs*^ La viticulture devient une spéculation périlleuse, d'autant plus que le commerce est désorganisé et qu'il ne peut pas atténuer les oscillations désordonnées des récoltes successives. Les progrès de la technique sont incontestables, les rendements se sont élevés, puisqu'avec des surfaces plantées moins grandes qu'elles n'étaient avant le phylloxéra on a retrouvé des productions équivalentes. Mais la production dépend de causes naturelles qui échappent beaucoup trop au contrôle, à la volonté du viticulteur. Ici, le capital d'exploitation ne suffit pas à assurer le succès de l'entreprise; un capital mobilier de réserve doit être prêta parer aux difficultés des mauvaises années. Les problèmes d'ordre commercial que les viticulteurs ont à résoudre passent au premier rang. Mais puisque nous nous préoccupons surtout dans ce chapitre di^ mesurer la puissance d'action de

1. l^roduclioii vilicole de la b'ninco (non c.oiiii)!!» la Corso et l'Algérie) en 1908 : 00 545 205 hectnlilres; en l'.KM) : 54 445 800; en iOlO : 28 520 904; en 191 1 : 44 885 550. En 1904, on avail obtenu 08883 450 hectolitres.

Tagriculture moderne, nous ne pouvons manquer de rappeler que la viticulture a constitué de véritables usines à vin avec un outillage mécanique pour les manipulations des raisins, des canalisations pour les liquides, des laboratoires pour Texamen microscopique et chimique des produits; Tusage des engrais et des irrigations a donné le moyen à certaines exploitations de récolter parfois plus de 300 hectolitres à l'hectare. Ce qui permet encore aux petites entreprises de subsister, c'est l'aléa des récoltes. Si l'on savait mettre la vigne à Tabri des désastres météoriques et des divers fléaux que Ton combat sans les maîtriser toujours, les grands domaines capitalistes exerceraient une concurrence victorieuse.

Les progrès de la culture fourragère et de Télevage sont déterminés par les chiffres suivants, obtenus en remaniant les données des diverses statistiques pour les rendre comparables et en groupant tous les éléments de la production fourragère, racines, prairies artilicielles, prés naturels, herbages et pacages.

Superficie :

Milliers d'hectares 10 353,1 10 998,4 15 135,1

Les recensements des animaux ont donné les résultats que voici :

KSPÈCES 1840 1862 1882 1892 1909

Chevaline.... 2 818 496 2 914 412 2 8.37 952 2 794529 3 236130 Bovine. 11761538 12 811589 12 997 054 13 708 997 14313 573 Ovine.. 32 151430 29529678 238094.33 21115713 17357640 Porcine. 4 910 721 6037 543 7 146 996 7 421073 7 305 850

l'accroissement des productions 55

Ici, comme pour les céréales, on constate une diminution des espèces qui ne conviennent plus à une agriculture intensive et méthodique. Le nombre des mulets, des ânes, des moutons et des chèvres diminue. Les efforts des agriculteurs se portent du côté des espèces qui donnent plus de profit. Le progrès résulte non seulement de l'augmentation du nombre, mais de Faccroissement du poids. Le rédacteur de Tenquôte de 1892 constatait que « toute compensation faite, l'agriculture française entretenait 153 millions de kilogrammes de poids vif de plus qu'en 1882 ». Nous nous en rapportons à cette affirmation autorisée. Personne ne conteste d'ailleurs que de nouvelles améliorations aient été apportées depuis cette époque à l'élevage du bétail. M. de Fontgalland évalue à 10 p. 100 en moyenne la majoration du poids des animaux en se basant sur les observations faites au marché de la Villette de 1903 à 1909. L'industrie laitière a progressé plus encore. Elle a complètement modifié ses méthodes : elle observe, soit pour la distribution du lait, soit pour la fabrication des beurres et des fromages, les conseils qui lui ont été donnés par les microbiologistes; elle a mis on service un outillage mécanique perfectionné.

Progrès partout, ou presque, telle est donc l'impression que nous devons rapporter de cette enquête sommaire. La conserverons-nous toutefois si nous comparons les résultats de notre agriculture avec ceux que Ton obtient dans les pays voisins? Nous avons inscrit comme rendement moyen de la produc-

tion du froment en France le chiffre de 18 lil. 46 pour la période 1906-1909. Les rédacteurs de rOl'fice des renseignements agricoles se gardent bien de nous fournir dans leur statistique annuelle des moyennes concernant l'étranger que nous puissions immédiatement comparer avec les nôtres. Faisons les calculs qu'ils n'ont pas faits. Nous trouvons d'après les chiffres de production et ceux des surfaces emblavées en 1909 des rendements moyens de 21 hl. 98 pour la Norvège, de 30 hl. 26 pour la Grande-Bretagne, de 33 hl. 21 pour le Danemark. Les productions de l'Allemagne et delà Belgique sont exprimées en ({uintaux. Nous avons récolté en France 14 quintaux 81 de grains à l'hectare. Les agriculteurs allemands en ont obtenu 20,50 et les Belges 25,19. Nous avons noté en France pour 1909 un rendement de 107 quintaux 82 de pommes de terre à l'hectare. Dans cette même année, l'Allemagne enregistre une production moyenne de 140 quintaux 51, la Grande-Bretagne de 160,34, la Belgique de 175,45, Nos voisins sont bien plus avancés que nous dans la voie de l'agriculture capitaliste. Les moyennes élevées qu'ils annoncent signifient évidemment que chez eux le progrès a élé beaucoup plus général. Les résultats d'ensemble sont moins brillants chez nous parce qu'une foule de petits producteurs, ignorants ou pauvres, se traîne lentement à la remorque de ceux qui leur montrent le chemin. Le gros de la colonne, comme on dit en langage militaire, n'a pas encore franchi beaucoup d'étapes. Pouvons-nous du moins assurer que sa marche est régulière et (jue se, dégageant des traînards qui les retardent, nos agriculteurs vont faire preuve d'une plus grande activité? Pour le savoir, il faut exa-

LE DÉVELOPPEMENT DE l'OUTILLAGE 57

miaer quel est le progrès des moyens d'action dont ils disposent.

On n'est pas encore bien habitué à l'idée que des mécaniques labourent et ratissent le sol, qu'elles font en cliquetant « le geste auguste du semeur », qu'il y en a d'autres pour moissonner et lier les gerbes, d'autres pour battre le grain, d'autres encore pour tous les travaux de la ferme où les longs beuglements vont s'éteindre dans la pétarade des moteurs. Ils sont nombreux encore les visiteurs du Concours agricole, paysans ou citadins, qui devantles nouveaux modèles des constructeurs haussent les épaules en souriant : « tout çà, c'est bien inventé, mais çà n'est pas pratique. » Les routiniers et les sceptiques se trompent, la machinerie agricole est devenue pratique. En une trenlaine d'années, elle a fait des |)rogrès surprenants.

Voici d'abord les chiffres qui ont été donnés par les statistiques agricoles :

Charrues 3 200 421 3 2G7 187 3 001)212

Houes 2.^840 l'.r)41(l 2:)1 7i)8

Batteuses 1(10 733 21104:) 234 380

Seirioirs 10 8:13 2U301 :)2 37:;

Faucheuses 0 442 1 '.) 1 47 38 753

Moissonneuses 8 1)07 10 02:i 23 432

FaneusesetraleauxiïclKîval. Ti 04'.) 27 304 :>1 4:)1

On n'a pas le moyen de déterminer le nond)n^ des machines actuellement en service. J^'Oflice des renseignements agricoles n'a pas pensé que cette question

méritait la peine d'une recherche. Nous ne pouvons trouver clans les statistiques douanières qu'une indication, car elles ne mesurent les importations de machines agricoles que d'après leur poids et leur valeur. On a importé en 1890, 5(5 989 quintaux pour une valeur de 5 698 000 francs ; en 1910, 350 328 quintaux pour une valeur de 45 243 000 francs. Or, M. Plissonnier, député et constructeur de machines, disait récemment à la tribune que nofre agriculture est tributaire de l'étranger pour les trois quarts de la machinerie agricole. Si le service des douanes n'avait pas eu la fâcheuse idée d'établir sa statistique sur une donnée ainsi peu utilisable, nous pourrions mesurer l'accroissement annuel de notre outillage. Retenons seulement que les importations en 1910 sont 6 fois plus fortes en poids, 9 fois plus élevées en valeur qu'elles ne l'étaient en 1896.

En même temps qu'il se multiplie, l'outillage se perfectionne. Les machines que l'on introduit dans les exploitations ne sont plus seulement des charrues de fonte ou d'acier déjà bien supérieures aux araires de bois armés de fer, ce sont des charrues perfectionnées à plusieurs socs, des semoirs, des faucheuses, des moissonneuses, etc. Au Congrès de mécanique agricole de février 1911, presque tous les rapporteurs signalaient qu'ils voyaient autour d'eux la machinerie agricole se développer énormément, surtout depuis quelques années. M. Carré, professeur départemental d'agriculture, évaluait ainsi la progression des instruments de récolte existante la propriété dans la Haute- Garonne :

Faucheuses 200 450 7 000 IDOOO

iMoissonneuses simples ou

coml)i nées 50 1 80 1 500 25 000

Moissonneuses-lieuses.... 10 60 800 1200

Plusieurs rapporteurs signalaient que les faucheuses se sont si bien répandues dans leurs départements que les ouvriers ne veulent plus et même ne savent plus bien se servir de la faux. L'emploi des batteuses s'est généralisé au point que le battage au fléau a presque partout disparu. Dans les grandes exploitations, on utilise des moteurs à vapeur ou à pétrole, des tracteurs ou des treuils. On annonçait tout récemment la fondation par dix cultivateurs des environs dé Soissons d'une société de labourage à vapeur. Devant les résultats obtenus, une société semblable s'est formée à Plessis-Belleville dans l'Oise.

Cette progression va-t-elle se maintenir? C'est très probable parce que les causes de son développement vont continuer d'agir. L'emploi des machines répond dans Tagriculture à un double besoin : réduire au minimum le prix de revient, remplacer la maind'œuvre qui fait défaut. Tous ceux qui connaissent bien cette question paraissent d'accord pour affirmer que cette seconde considération l'emporte et de beaucoup. En général, les agriculteurs résistent autant qu'ils peuvent à l'introduction d'un outillage mécanique. « Les transformations, dit M. Ringelmann, ne s'effectuent que petit à petit, non pas par une sage prévoyance de l'avenir, avec une idée de progrès, mais sous l'influence de l'impérieuse nécessité. Souvent l'agriculteur attend tellement longtemps avant

de se décider à une modification qu'il est ruiné au moment de Tenlreprendre; il cède alors la place à d'autres qui tirent parti de la situation. » Tous les rapporteurs du Congrès ont répété avec lui que « les machines ne font leur apparition dans une ferme qu'après le départ des ouvriers. » Voilà qui confirme ce que nous avons déjà noté. L'agriculture n'entre dans le système capitaliste que contrainte et forcée. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que l'emploi des machines en agriculture soulève des difficultés réelles que les agriculteurs sont portés à exagérer. Elles ne peuvent être utilisées que pendant un temps relativement court. Pour que, de leur emploi, il résulte une économie appréciable, il faut que la main-d'œuvre qu'elles remplacent soit payée 1res cher et que les surfaces sur lesciuelles elles travaillent soient assez étendues. De toutes façons, les charges de l'amortissement supportées par une opération culturale déterminée sont relativement plus élevées que dans l'industrie. Les matières nécessaires à la mise en marche des machines, houille, essence, huile, etc., sont souvent grevées de frais de transport onéreux. Les agriculteurs n'ont pas toujours auprès d'eux des mécaniciens ou des forgerons capables d'effectuer intelligemment les réparations urgentes, d'autant plus que la nécessité d'adapter les machines à des conditions de travail variables avec la nature du sol, du climat et de la culture a rendu le matériel de plus en plus complexe. Et enfin, c'est peut-être cela qui frappe le plus les paysans, le travail des machines est presque toujours de qualité inférieure au travail à la main. Si les moissonneuses coupent le blé plus près de terre que la faucille, les instruments de culture ne valent

pas la bôche pour la préparation du sol. Les machines apparaissent aux agriculteurs, non pas comme un progrès, mais comme un mal nécessaire. C'est un point de vue qu'on a tout de même quelque peine à admettre.

De nouveaux progrès restent donc à réaliser. M. Ringelmann tenant compte des étendues cultivées sur lesquelles les machines sont d'un emploi économique et mettant à part le matériel de culture (charrues, cultivateurs, herses et rouleaux) qu'il y aurait lieu de remplacer par des modèles perfectionnés, estime qu'il faudrait encore environ 450 000 semoirs mécaniques, 300000 faucheuses, 400 000 moissonneuses, soit 10 et 20 fois plus que ce que nous avions en 1892.

Le développement de la consommation des engrais est un signe plus manifeste encore des progrès de l'agriculture. De même qu'on mesure par le développement de la consommation de la houille la croissance de l'industrie, on mesurerait par l'augmentation des emplois d'engrais l'activité productive de l'agriculture. Malheureusement les évaluations sont extrêmement malaisées. Il faut renoncer à comparer les quantités de fumier de ferme rapportées à la terre autrefois et aujourd'hui. I^ien entendu, les statistiques de 1882 et de 1892 mesurent cette production à une tonne près; mais il est diflicile de croire que leurs évaluations ont approché de la vérité. De leurs déductions, il résulterait que la production pour toutes les espèces animales était d'environ 83 800000 tonnes

en 1882 et qu'elle avait un peu diminué en 1892. Depuis elle a dû augmenter en même temps que le nombre des animaux de l'erme. Surtout le fumier est mieux conservé et utilisé, du moins dans les exploitations convenablement dirigées, car les paysans semblent toujours croire que le purin est fait pour croupir devant le pas de leurs portes. Mais ce n'est pas de cette augmentation probablement assez faible que Tagriculture pourrait retirer un grand accroissement de ses productions. Toujours utile et même nécessaire pour l'amélioration physique et mécanique du sol, — « le fumier réchauffe, réjouit, dompte et rend aisées les terres », disait Olivier de Serres, — le fumier de ferme ne suffit plus, ni comme qualité, ni comme quantité; ce qui fait la puissance d'une exploitation rurale moderne, c'est l'emploi des engrais industriels, en comprenant sous cette désignation tous les engrais qui sont importés du dehors, les guanos, les résidus de diverses industries utilisant des dépouilles d'animaux ou de végétaux, les produits exploités en carrières ou minières, les engrais chimiques fabriqués dans les usines spécialement pour l'agriculture.

Nous ne pouvons pas entrer dans trop de détails et atteindre des précisions exactes. Quelques comparaisons significatives nous suffiront pour mesurer Télan de la consommation. Les statistiques douanières nous apprennent que nos importations de superphosphates et d'engrais chimiques ont passé de 98 830 tonnes en 1890 à 232 481 tonnes en 1910. Mais ce renseignement est trop vague. Toutes les catégories d'engrais chimiques sont mêlées dans ce total.

A défaut de renseignements officiels, nous utili-

LE DEVELOPPEMENT DE l'oUTILLAGE 63

serons des évaluations établies à dix ans de distance, mais qui malheureusement n'ont pas la même origine et l'on sait combien il est difficile de comparer des recensements approximatifs de ce genre quand ils nous sont donnés par des auteurs dift'érenls. La première évaluation qui se rapporte à l'année 1899 nous est fournie par M. Grandeau dans son Rapport de l'Exposition de 1900. Les autres concernent l'année 1909; Tune est donnée par M. Tibulle Collot dans son étude sur la Transformation agricole par l'emploi des engrais chimiques, l'autre, nous l'avons recueillie dans le journal V Engrais du 25 février 1910.

Consommation des engrais en France :

D'après D'après D'après

M. Grandeau. l'Engrais. M. Collot.

Superphosphates D80 000 tonnes 1 500 000 1 000 000

Scories de déphosphora-

lion 170 000 — 250 000 400 000

Phosphates divers 300 000 — 200 000 ?

Sels de potasse 87 000 — 15 000 12 370

Nitrate de soude 179 300 — 263 580 269 000

Sulfate d'ammoniaque... 50 000 — 81311 89 000

Ces évaluations ne sont pas tout à fait comparables. Mais on peut en retenir que la consommation des engrais chimiques a augmenté dans l'ensemble sans que l'accroissement soit très élevé.

Une comparaison avec l'Allemagne, dont le territoire agricole a, à peu près, la même étendue que le nôtre, n'est pas du tout à noire avantage. Voici quelle aurait été dans ce pays la consommation des engrais d'après les mêmes sources de renseignements :

64 l'agriculture capitaliste

Consommation des engrais en Allemagne :

Superphosphnles 800 000 tonnes 1 250 00() 1 400 000

Scories mi 000 — 1 718 231 1 804 000

Phosphates divers 1 GO 000 — ? ?

Sels de potasse 1076 000 — 240 000 240 778

Nitrate de soude 307 000 — 000 170 G14 000

Sulfate d'ammoniaque. 130 000 — 339 400 284 000

M. Collot évalue à 208 millions la valeur totale des engrais consommés en PVance et à 485 millions celle des engrais employés par les agriculteurs allemands.

Dans Tagriculture intensive, les irrigations sont destinées à jouer un rôle décisif. Combinées avec des fortes fumures, elles permettront dans les pays où le soleil est généreux jusqu'à Texcès de réaliser des récoltes prodigieuses. Ce qui se passe sous nos yeux dans la basse vallée de la Durance suffit à en donner la certitude. Ce pays des fruits et des primeurs était, avant Touverture des canaux, un désert misérable. Mirabeau disait de la Provence qu'elle était une « gueuse parfumée » et Daudet la peignait d'un trait : « le Midi des pierres ». Entre Carpentras et Avignon s'étendait un plateau de cailloux roulés où quelques oliviers se tordaient sous les coups du mistral. C'est maintenant, grâce au canal de Carpentras dont le développement total dépasse 600 kilomètres, un des meilleurs sols du jMidi. Des terrains dont la valeur, avant l'adduction des eaux, variait entre 30O et 900 francs l'hectare se vendent aujourd'hui de 4 à 6 000 francs. Le canal arrosant plus de 4 000 hectares, on n'exagère pas en évaluant à 18 millions la plus-

value des propriétés qu'il dessert. D'autres canaux portent à plus de 20 000 hectares Tétendue des surfaces irriguées dans le département de Vaucluse. Dans les Bouches-du-Rhône les irrigations s'étendaient en 1875 sur 35 000 hectares.

Mais nous n'en sommes encore qu'au début de la période dans laquelle on verra les irrigations transformer la technique agricole de quelques régions favorisées. Les rapporteurs du budget nous font tous les ans de splendides promesses. Le service de l'hydraulique agricole multiplie les études et les avantprojets. Les réalisations viendront plus tard, on ne sait quand. Elles viendront sûrement, car elles sont indispensables au succès des cultures maraîchères dont le développement est rapide. La Compagnie du chemin de fer d'Orléans, intéressée à accroître sur son réseau le trafic des fruits et des primeurs, a encouragé divers concours destinés à faire connaître dans les vallées du Lot, du Tarn et de la Dordogne, les appareils élévatoires qui puisent l'eau dans le sous-sol et la répandent là où elle est utile. Mais elle n'a encore obtenu que des résultats très restreints. L'aide de l'Etat serait nécessaire. Les agriculteurs ont le droit de penser qu'elle se fait trop attendre.

Si considérable qu'ait pu nous paraître le retard de notre agriculture comparée à celle de quelques pays voisins, le progrès des méthodes techniques est évident. Pour l'accroître encore régulièrement, il faudrait assurer aux producteurs le bénéfice d'une meilleure organisation commerciale — ce sera le rôle

l'kVOLUTION de la FRANCE AGHICOLE. 5

de leurs associations — et un régime de transports plus favorable à leurs intérêts.

Il faut le reconnaître, les Compagnies ont été entraînées par la force des choses à réaliser récemment quelques progrès; cependant la résistance tout administrative qu'elles ont trop longtemps opposée aux demandes des intéressés a provoqué de furieuses critiques dont la maladroite exagération a parfois caché la justesse. Les producteurs leur reprochent de n'avoir pas un matériel approprié aux transports spéciaux qu'elles doivent effectuer, même de n'avoir pas toujours en ({uantité suffisante un matériel ordinaire. Il est certain qu'elles se montrent peu disposées à créer des wagons spéciaux et quelles n'accordent qu'une bienveillance passive aux sociétés privées qui prennent la charge de les construire et le bénéfice de les louer. Elles n'ont pas encore de wagons réfrigérants pour le transport des fleurs et des fruits; elles ont seulement mis en circulation un trop petit nombre de wagons aérés ou chauffés.

Elles ont, il est vrai, encouragé par des expositions le progrès des méthodes d'emballage. Leurs agents commerciaux ont engagé les paysans de certaines régions à entreprendre ou à développer leurs cultures de fruits, de primeurs, de raisins de table ou de fleurs. Mais les producteurs pensent justement que cette propagande des Compagnies leur crée des devoirs qu'elles remplissent mal.

Les délais de transport sont considérés comme beaucoup trop longs. On a bien, en effet, quelque raison de se plaindre par exemple d'un tarif qui, en grande vitesse, prévoit un délai de sept jours pour la distance de Montpellier à Zurich ; ce serait un rende-

ment de 4 kilomètres et demi à Theure. La Compagnie répond que c'est là un délai maximum et qu'en réalité elle fait beaucoup mieux. Il en résulte cependant qu'elle n'est tenue à aucune indemnité lorsque par suite de ce trop long séjour dans des wagons mal aménagés les marchandises sont devenues invendables.

Enfin les expéditeurs protestent contre le prix trop élevé des transports, surtout quand ils considèrent les tarifs beaucoup plus réduits dont les chemins de fer italiens favorisent leurs nationaux. Le tarif général applicable aux produits végétaux est, en grande vitesse, presque toujours nécessaire, de 129 francs la tonne pour 1 000 kilomètres. Des tarifs spéciaux ont abaissé sensiblement ce prix évidemment trop élevé, mais ils ne sont accordés qu'à certaines marchandises dénommées et de singulières omissions ont été constatées parles intéressés. Ils remarquent avec indignation que des objets plus encombrants, plus fragiles, d'une valeur intrinsèque plus considérable bénéficient de tarifs plus réduits. Cependant la question est ainsi mal posée, car ils s'attaquent au principe même de l'établissement des tarifs. Ils paraissent croire que seuls les risques et les frais du transport en déterminent le prix. Cela pourrait être vrai si, les chemins de fer appartenant à l'État, leur exploitation était considérée comme un service public ne devant produire aucun bénéfice. Mais nous sommes en présence de sociétés commerciales jouissant d'un monopole et qui en profitent pour faire payer aux marchandises « tout ce qu'elles peuvent payer » c'est-à-dire tout l'accroissement de valeur qu'elles prennent après avoir été transportées d'un point où elles se vendent

68 L AGRICL'LTURK CAPITALISTE

mal dans un antre où elles trouvent un écoulement facile. Les protestations des producteurs n'y peuvent rien changer. Il n'est pour eux d'autre tactique profitable que de démontrer aux Compagnies que les améliorations de matériel et les réductions de tarifs provoqueraient nécessairement un accroissement considérable du trafic. La tâche qui incomberait ainsi aux agriculteurs n'est point aisée. Les Compagnies ne sont préoccupées que de leur intérêt propre et immédiat. Elles n'hésitent pas à accorder aux exportateurs étrangers des tarifs de transit plus avantageux même que les tarifs applicables aux producteurs français, mais elles ne veulent pas consentira ceux-ci des rabais ou des améliorations de la vitesse qui auraient pour conséquence de diminuer les recettes actuelles. Les choses continueront ainsi jusqu'au jour, s'il doit venir, où les chemins de fer seront transformés en un service public, géré dans l'intérêt national, avec le souci dominant d'accroître la puissance économique du pays K

Ces critiques viennent surtout des Provençaux qui cultivent les fruits et les fleurs. Si nous les avons rapportées avec quelque détail, c'est parce qu'il nous semble que la transformation de l'agriculture en horticulture serait pour beaucoup de paysans le moyen le plus sûr de fixer chez eux la prospérité et que leur succès dépendra en fin de compte de l'organisation des transports. D'ailleurs, dans toutes les régions, les

1. Sur la question des transports de denrées agricoles, il faut consulter les rapports de M. Rieu, administrateur délégué du vSyndicat vauclusien et de M. G. Foëx, inspecteur général de l'agriculture, insérés dans le rapport du budget de l'agriculture de M. Klotz en lOOo, ainsi que le rapport de M. F. David pour

LES SPECIALISATIONS 69

agriculteurs se plaignent et des tarifs trop élevés à leur gré et des encombrements des gares ou de l'insuffisance du matériel au moment des récoltes.

Nous n'avons pas à apprécier la légitimité de ces plaintes. Il faudrait d'ailleurs faire état des progrès accomplis. Les trains des fleurs, les trains de lait, les wagons-réservoirs pour le transport du vin ont déjà donné aux producteurs le moyen d'atteindre des marchés nouveaux. Il faut seulement retenir (|ue la question du transport rapide et à bas prix des denrées agricoles prend une importance primordiale.

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