IV. — LES SPÉCIALISATIONS
Le progrès des méthodes industrielles dans l'économie rurale ne se marque pas seulement par l'accroissement de la production utilisant des moyens d'action plus énergiques. La spécialisation des cultures, si contraire aux traditions de Tancienne agriculture, est une des caractéristiques les plus frappantes de l'agriculture industi'ialisée. Elle n'est possible que dans une société où les échanges sont organisés et faciles, où la loi de la division du travail s'impose à tous les producteurs. Déterminer jusqu'à quel point nos agriculteurs ont cédé à la pression des phénomènes économiques qui les ont contraints à se plier à des habitudes nouvelles, ce serait donc un excellent moyen de nu'surer le degré d'industrialisation de l'agriculture contemporaine.
Les répartitions du territoire d'après la nature des cultures dont on a trouvé le tableau au début de ce chapitre, nous fournissent uiu^ première indication. C'est raccroissemenl rapide des surfaces consacrées
à la production fourragère correspondant aux progrès de Fèlevage et de Tindustrie laitière. Au commencement du siècle dernier, le bétail n'était estimé que pour la production du fumier et laide qu'il fournissait aux travaux de culture. Dans l'ensemble des spéculations entreprises par l'agriculteur, il n'occupait qu'une place subordonnée, il apparaissait presque comme un mal nécessaire, un rouage utile, mais coûteux. Aujourd'hui il vaut par lui-même et l'on rencontre des exploitations spécialisées dans la production intensive de la viande ou du lait.
La disparition des cultures pauvres, seigle et sarrasin, destinées à la consommation familiale du producteur ou à la vente sur un marché régional restreint, est un autre signe manifeste que les paysans obéissent déplus en plus aux indications du marché. On ne i*etroiive plus guère ces cultures que dans les contrées arriérées; leur persistance correspond à peu près au maintien de l'économie domestique. Comme elles occupaient encore en 1909 1226 980 hectares pour le seigle, 500340 hectares pour le sarrasin — alors que la surface totale consacrée aux céréales était de l.'î 650000 hectares — on peut juger par là de l'importance que conserve encore l'agriculture traditionnelle où la terre doit d'abord « nourrir son homme ». Mais le renseignement est bien vague. Rien ne nous permet d'évaluer approximativement la part des petites exploitations qui se replient sur elles-mêmes et de celles qui travaillent principalement pour la vente.
La spécialisation ne se montre ouvertement que dans quelques régions où, renonçant à lutter contre les serviteurs mécaniques, diligents et inlassables
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des exploitations capitalistes, le paysan se crée des occupations nouvelles trop délicates pour le geste sec des machines; il se fait artisan pour cultiver des fleurs, hâter les récoltes de fruits, profiter de toutes les menues ressources de Tatelier rural; aux cultures de fruits, de légumes et de fleurs, déjà si variées par la nature du sol et du climat, il sait ajouter les entreprises les plus .diverses, pépinières, plantes médicinales, fleurs à parfum, miel, volailles et œufs, les récoltes de truffes et de champignons, toutes les industries paysannes que les progrès de la vulgarisation scientifique multiplient chaque jour.
Dans cette nouvelle spécialisation du travail, le paysan ne sera pas le moins bien partagé. Car les cultures qui lui sont ainsi réservées ne peuvent manquer de réussir en France ; elles y sont favorisées à la fois par la bienveillance du climat et par Thabileté de nos travailleurs. Elles exigent une adresse minutieuse, des qualités d'observation et du goût, elles sont en quelque sorte, comparées aux durs travaux agricoles, ce que Tarticle de Paris est pour Tindustrie. Déjà dans certaines régions, nos jardiniers campagnards se montrent aussi ingénieux que nos ouvriers. Sur les marchés de Londres, de Francfort ou de Genève où ils apparaissent comme des produits de luxe, les fruits et légumes de France ont fait reconnaître leur supériorité.
Ces régions françaises où les cultures soignées des artisans ruraux ont remplacé les travaux traditionnels sont déjà nombreuses, naturellement diversiflées par la fertiUté du sol, Tabondance des eaux, la douceur ou la précocité du climat. La Provence, les vallées de la Garonne et du Lot, celle de la Loire ofl'raient
(le si. magnifiques ressources qu'on ne peut être surpris de leur prospérité. Mais il n'est pas une région, si montagneuse et si aride soit-elle dans l'ensemble, où l'on ne trouve au creux de quelque vallée bien exposée des terrains favorables à l'établissement de jardins et de vergers. La pauvre et rude Auvergne récolte dans la plaine de la Limagne assez de fruits pour maintenir à Clermont-Ferrand d'anciennes fabriques de confiserie. Les rochers de l'Ardèche abritent des cerisiers, des pruniers, des champs de fraises et de primeurs. Dans le pays basque, les cultures potagères s'étendent peu à peu sur la sollicitation des marchés grandissants de Pau et de Biarritz. A l'autre extrémité des Pyrénées, les jardiniers catalans, habiles à répartir sur leurs cultures l'eau bienfaisante des canaux d'arrosage, profitent de leurs hivers ensoleillés pour produire en pleine terre des primeurs qui devancent parfois les expéditions de l'Algérie et de l'Espagne. La Bretagne met à profit l'humidité du Gulf-Stream. De RoscolV, de Doua menez, de Pontl'Abbé, de Plougastel-Daoulas, on expédie sur Paris et vers l'Angleterre, TAllemagne, la Belgique et la Suisse d'énormes quantités de choux-fleurs, de petits pois, d'oignons, d'artichauts et de fraises. Autour de Paris, jusqu'en Seine-et-Oise, cultivateurs et maraîchers ont transformé en potagers, en pépinières, en jardins, en champs de fraises et de roses tout le terrain que veulent bien leur laisser pour quelque temps encore les maisons de campagne, les grandes fermes à blé et les forêts. Sous les cloches de verre, sous les châssis et les paillassons, ils obtiennent à force d'engrais des récoltes incessantes.
On voudrait pouvoir déterminer l'étendue de ces
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cultures spécialisées, la valeur des récoltes et le nombre des producteurs. Mais la statistique annuelle, où Ton s'est enfin décidé à ouvrir des colonnes nouvelles pour noter la production des cerises, des abricots, des pêches, des truffes, etc., ne nous donne que des renseignements manifestement incomplets et des évaluations beaucoup trop faibles. Les professeurs départementaux qui ont établi en 1906 pour rOffice des renseignements agricoles une Notice sur le commerce des produits agricoles ont bien signalé le développement rapide des cultures de fruits et de fleurs et leur répartition géographique, mais ils n'ont pas tous mesuré par des chiffres cet accroissement; la plupart se sont bornés à nous apprendre que dans telle localité « la fraise est cultivée sur une grande échelle » et que dans telle autre « le petit pois tient la corde ». Les chiffres donnés dans les excellentes notices qui concerne le Var et les [Alpes-Maritimes nous permettent de juger Timportance commerciale de ces nouvelles productions. Les ventes de fleurs coupées des Alpes-Maritimes atteignent près de 10 millions (7 375 000 francs pour les œillets, 1358 000 francs pour les roses), celles des fleurs pour la fabrication des essences dans le même département, 7 à8 millions. Dans le Var, les expéditions de fleurs ont été en 1902 de 3/t75000 kilogrammes pour une valeur de 4 à 5 millions.
Nous avons essayé, pour nous renseigner, d'utiliser les statistiques des Compagnies de chemins de fer. M. Bonncau, ingénieur en chef du service de l'exploitation de la G'^ P.-L.-M. a bien voulu nous communiquer des documents d'où il ressort que les « denrées de halles », c'est-à dire les fruits et légumes, malheu-
reu&ement groupes en une seule série, ont fourni en 1906 dans les Bouches-du-Rhône un tonnage de 73 374 tonnes pour la petite vitesse et de 66 231 tonnes pour la grande, dans la Yaucluse 81 329 tonnes en petite vitesse, 47 009 tonnes en grande vitesse. En 1907, les gares de la région de Carpentras ont expédié 4 360 tonnes de fraises. La culture des câpres à Guges et à Roquevaire représente une valeur de 200 000 francs, celle des graines à Saint-Remy fait encaisser une recette brute de 1 million et 1/2. Nous avons recueilli bien d'autres renseignements du même genre que nous ne pouvons utiliser ici. Ceux que nous avons notés à titre d'exemples ne suffisent-ils pas? A défaut de statistiques générales qu'on ne peut pas établir, ils nous donnent une idée de l'importance actuelle (l(*s spécialisations horticoles. Si nous ajoutons que le bénéfice net, en comprenant le loyer du sol dans les frais généraux, varie entre 1 000 et 2 000 francs par hectare et qu'il atteint parfois 3 0U0 francs, on voudra bien sans doute tenir pour démontré que l'avenir de nos paysans, de beaucoup d'entre eux du moins, est dans la pratique de Thorticulture '.
1. Dans sa conféronco, M. de Foulpalland a fait étatd(? ctiifîres plus élevés, mais qui paraissent excessifs. « L'an dernier, dit-il, la Ligue florale, section des Alpes-Maritimes, a fait une enquête à ce sujet et en voici les résultats :
Fleurs et plantes expédiées par colis
postaux de Nice 4 900 000 francs
Des autres localités du département. 12 800 000 —
Plantes et primeurs 5 000 000 —
Légumes et fruits expédiés au tarif
général 7 000 000 —
Total 29 700 000 francs
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Mais ne restons pas sur cette impression. Encore une fois, nous risquons de nous laisser entraîner à considérer l'avenir plutôt que le présent, les tendances et non la réalité, les exceptions au lieu de Tensemble. Nous savons bien tout ce qu'il y a d'artificiel et d'inexact dans ce qu'on appelle une vue d'ensemble, mais quels qu'en soient les dangers, il faut bien se résoudre, cependant, à établir une moyenne, à compenser les positions extrêmes, à considérer le centre, les masses les plus nombreuses.
La question que nous nous posions dans ce chapitre était de savoir si notre agriculture est actuellement peu ou beaucoup industrialisée. Or nous venons de constater que l'outillage mécanique s'est développé, que les frais d'exploitation et les rendements culturaux ont sensiblement augmenté, que les paysans horticulteurs ont entrepris une culture intensive plus riche même que celle des grandes fermes capitalistes. La tendance de l'agriculture à copier les techniques de l'industrie n'est donc pas douteuse. Cependant nos recherches ne nous ont pas appris s'il existe, déjà par rapport au nombre total des exploitations, un nombre considérable de grandes exploitations, de grandes usines rurales et de petits ateliers perfectionnés. Si nous voulions comparer le nombre des exploitations encore routinières et de celles qui sont industrialisées, les documents nous manqueraient; mais, à défaut de recensements généraux, de chiffres et de statistiques, nous. avons ces renseignements
Cette production est répartie entre 3 000 établissements occupant une superficie de 4 000 hectares. Si nous rapportons le produit des ventes à l'hectare, nous trouvons un rendement (brut) de 7 500 francs ».
que Ton recueille en voyageant, en interrogeant les agriculteurs des divers pays. Ils nous mettent en garde contre les généralisations prématurées. Ils nous disent que l'agriculture n'est pas encore parvenue à ressembler fidèlement à l'industrie, qu'on ne constate pas dans le monde rural cette concurrence acharnée entre les producteurs, cet écrasement des plus faibles, cette supériorité des gros capitaux qui bouhnersent la vie économique des petits indnslriels et des petits commerçants. Soit. C'est une façon de retourner le problème. Puisque nos tentatives pour mesurer le degré d'industrialisation de l'agriculture, pour prendre connaissance directement du capitalisme rural, tout en nous fournissant des indications utiles, ne nous ont pas conduit jusqu'à des conclusions certaines, nous devons, en elTet, essayer de juger du capitalisme par ses efîets, par ses conséquences économiques et sociales.