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LA RÉPARTITION DE LA PROPRIÉTÉ ET LES MODES D'EXPLOITATION DU SOL

L Distinctions et classifications. — La dispute des doctrines. — Définitions. — Difficultés de classification. — Les trois problèmes, économique, social et politique.

IL Les divers types d'exploitations. — Les grandes exploitations; leur force; leur faiblesse. — Les petites cultures. — Les exploitations parcellaires. — Les exploitations moyennes.

IIL Les variations de la répartition foncière. — Ce que disent les statistiques. — La méthode monographique; l'enquête ministérielle de 1909.

IV. Les obstacles à la concentration et la tendance au morcellement. — Les tendances contraires se neutralisent; résistance des petites exploitations. — Pas de concurrence entre producteurs dans l'état présent de l'agriculture.

Comment les diverses catégories d'entreprises rurales ont-elles utilisé le nouvel outillage? Les grandes exploitations sont-elles seules à pouvoir appliquer les méthodes perfectionnées? Ont-elles acquis, de ce fait, une supériorité sur les exploitations moyennes ou petites? Cette supériorité, si elle existe véritablement, est-elle assez nette pour que les grandes exploitations, dès à présent ou dans l'avenir, se multiplient aux dépens des autres? D'un mot, c'est la question de la répartition foncière qui se pose; il faut l'examiner en fait aussi bien qu'au point de vue des principes de la politique sociale.

C'est là un vieux problème dont on s'occupe chez nous depuis un siècle et demi et qui est resté insoluble puisque les réponses les plus contradictoires sont encore proposées. L'histoire des doctrines sur ce chapitre présente le spectacle de la diversité la plus décourageante pour ceux qui demandent aux éludes sociales des conclusions assurées. Les Physiocrates, qui ont ét('' les premiers à s'en inquiéter, se prononcent nettement en faveur de la grande culture qui, à leur idée, pouvait réaliser le plus grand produit brut. Les Assemblées de la Révolution, sans doute par nécessité politique plus que par obéissance à des théories, favorisent le développement de la propriété paysanne. Sous la Restauration, la Chambre des Pairs s'efTorce de reconstituer la grande propriété dépecée par les « bandes noires » des vendeurs de biens et cherche à la consolider en créant des majôrats. Benjamin Constant proclame au contraire : « La division des propriétés est la base de la nouvelle organisation française. Elle sera dans un avenir plus ou moins prochain, mais que notre siècle verra sans doute éclore, la pierre angulaire de l'organisation européenne. » Les économistes de l'école libérale, Passy, Stuart Mill, Le Play notamment, se montrent partisans de la petite propriété; Léonce de Lavergne, instruit par l'étude de l'agriculture anglaise, annonce au contraire le développement et le succès de la grande exploitation industrielle.

Karl Marx, supposant que ses observations sur la production manufacturière s'appliquent ou s'appli-

queront prochainement à la culture du sol, prédit la disparition de la petite propriété écrasée par la concurrence des exploitations capitalistes. Le parti conservateur s'efforce alors de tirer profit de la menace socialiste. Ses chefs viennent bruyamment au secours du paysan de France, lui signalent le danger, lui montrent les révolutionnaires ardents à le déposséder. Pour défendre leurs propres domaines, les grands propriétaires fonciers s'efforcent d'embrigader les petits cultivateurs, de former « le parti rural organisé et mobilisable », comme dit M. René Henry. Ils essaient d'établir que les grandes ou les petites exploitations, bien loin de se concurrencer, ont des intérêts communs ; ils soutiennent que la petite propriété n'est pas inférieure à la grande dans le domaine économique et qu'elle garde au point de vue social une vitalité et des vertus admirables, ce qui ne les empêche pas d'ailleurs de réclamer en sa faveur des mesures de protection.

Les théoriciens socialistes contemporains reprennent l'étude du problème agraire que leur maître Karl Marx n'avait pas eu le temps de pousser assez loin. Leurs recherches ont porté principalement sur les effets et les conséquences sociales de l'industrialisation de l'agriculture. Mais ils ne parviennent pas à se mettre d'accord pour évaluer la force de résistance que conserve encore la propriété paysanne transformée par les syndicats, les mutualités et les coopératives. Le parti socialiste subit le contre-coup de ces hésitations théoriques. Dans ses congrès, il ne sait comment élaborer un programme d'action qui concihe les nécessités de la tactique électorale et les principes de la pensée marxiste. Chez les adversaires

des socialistes Téloge de la petite propriété, de la démocratie rurale, de la solidarité agricole est devenu le Ihème obligé de toutes les manifestations oratoires. Si quelques uns d'entre eux, MiM. de Molinari et Leroy-Beaulieu par exemple, proclament que '< les jours de la petite propriété individuelle sont comptés » et « qu'il faut renouveler absolument les cadres de ragricullure », on étoulVe leurs voix sous des protestations bruyantes. La croyance aux mérites de la culture paysanne doit être acceptée comme un dogme. Cependant les statistiques et les enquêtes les plus récentes n'apportent que des indications confuses qui légitiment des interprétations divergentes. Le problème de la répartition foncière (-est la Tour de Babel des économistes.

Il nous suffit d'entendre cpielques paroles claires et de signiiication certaine au milieu de ce vacarme, de comprendre pourquoi le débat est devenu aussi l)assionné. Il n'est pas absolument impossible d'y parvenir, si l'on prend soin de multiplier les distinctions et de préciser les définitions. On s'aperçoit assez vile en effet que les auteurs qui se combattent n'ont pas toujours eu la précaution de donner aux termes qu'ils emploient un sens rigoureux. Voici tout d'abord deux mots — propriété et exploitation — qui sont souvent utilisés comme synonymes. En réalité, ils ne sont pas interchangeables. Ils expriment deux aspects du problème de la répartition. Le propriétaire du sol et le cultivateur ou exploitant peuvent être, et sont souvent en fait, deux personnages distincts. La répar-

tilion des biens fonciers entre les propriétaires et la division des exploitations entre les cultivateurs ne tracent pas sur le sol le même réseau. Une grande propriété peut être partagée entre plusieurs exploitants; cela est même assez fréquent. La situation inverse est plus rare, mais elle se rencontre aussi : une grande exploitation peut être formée par la réunion de plusieurs propriétés entre les mains d'un seul cultivateur qui les détient momentanément comme fermier. Une région de grande propriété n'est donc pas forcément une région de grande culture, de grandes exploitations. Voici, par exemple, le Bourbonnais, dont le sol appartient pour la plus grosse part à quelques grands propriétaires fonciers, mais qui est cultivé par de nombreux métayers, dirigeant des exploitations moyennes ou petites. Par conséquent, quand on se place au point de vue de la production, c'est d'exploitation seulement qu'il faut parler.

De même, il faut distinguer dans la division de la propriété foncière le morcellement et la dispersion. On dira que la propriété dans un canton est très « morcelée », lorsque les propriétaires y sont très nombreux. Dire qu'elle est « dispersée » signifie que les propriétés se composent de pièces de terre éloignées les unes des autres, comme c'est le cas, trop souvent, pour la propriété paysanne. M. de Foville emploie d'autre part l'expression de fractionnement parcellaire; ceci se rapporte à la division du territoire par le cadastre. Il suffit de retenir que la parcelle cadastrale, quoiqu'en disent le dictionnaire de l'Académie et celui de Littré, n'implique pas nécessairement une discontinuité dans la propriété

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du sol. Une terre appartenant à une seule personne est divisée par les agents du fisc en plusieurs parcelles. Ce sont là des définitions sur lesquelles il est facile de s'accorder; dans les études récentes d'économie rurale, cette terminologie est généralement adoptée. Pour éviter toute confusion, quand on emploie un terme aussi général que celui de division du sol, il est nécessaire d'indiquer à <(uel point de vue on se place, division de la propriété foncière dans son ensemble, division de la pro(lu<'tion, division des terres en plusieurs pièces <listinctes, division des cultures dans une même exploitation, etc.

Il est plus difficile de fixer les limites des cinq catégories d'exploitations ou de j)ropriélés que l'on établit habituellement : très grandes, grandes, moyennes, petites, très petites. Quel est le critérium qui doit servir à les distinguer? IN)ur (juelle raison décisive dirons-nous (ju'une exploitation déterminée appartient à l'une ou à l'autre des classes fixées par l'usage?

Les statistiques agricoles officielles se préoccupaient seulement de la superficie. Elles appelaient très petites les exploitations de moins d'un hectare, petites celles de i à 10 hectares, moyennes celles de 10 à 40 hectares, grandes celles de 40 à 100 hectares, très grandes celles qui dépassent cette limite. C'est un moyen de classement commode et peut-être ne serait-il pas possible de dresser des tableaux statistiques sur d'autres données. Mais c'est évidemment trop rudimentaire. Un domaine agricole était, autre-

fois, toute une société; une exploitation moderne, grande ou petite, est encore un ensemble complexe. Le classement des exploitations doit nécessairement tenir compte de cette complexité, notamment de la valeur du sol et de la puissance productive. Une grande exploitation, ce n'est pas une grande étendue de terres pauvres, laissées à l'abandon ; c'est à la ibis un domaine de valeur pécuniaire considérable, une entreprise bien outillée, produisant de grosses quantités et recueillant un profit élevé. La distinction entre grands et petits propriétaires correspond en somme à la distinction qui n'est pas moins confuse entre riches et pauvres ou à celle que l'on fait volontiers dans certaines campagnes entre paysans et bourgeois. Or les exploitations les plus étendues ne sont pas nécessairement les plus riches. Un pâturage de 100 hectares dans la haute montagne, même en comptant le bétail qu'il nourrit, ne constitue pas une fortune ni une puissance économique équivalente à celle d'un vignoble de o ou 6 hectares dans une région de grands crus.

D'autre part, la classification par la superficie présente un autre inconvénient : elle est absolument arbitraire. Il n'y a aucune raison décisive pour choisir un chiffre plutôt qu'un autre. Et, en effet, on ne s'est pas toujours mis d'accord. Le ministère des Finances, suivi par M. de Foville, proposait.de limiter la petite propriété à 6 hectares et la moyenne à 50. M. René Henry considérait comme petites des exploitations qui ont moins de 20 hectares. On pourrait faire d'autres propositions qui ne seraient pas moins admissibles. Cet arbitraire est surtout critiquable quand il s'agit d'examiner la situation de la propriété

moyenne. Mais il faut bien s'y résigner. C'est le défaut commun de toutes les classifications, de toutes les statistiques. Le classement par les superficies reprendrait d'ailleurs sa valeur s'il s'agissait de comparer des terres de même nature donnant sous le même climat des productions identiques ou analogues.

D'autres méthodes de classification ont été proposées, basées soit sur la valeur foncière, soit sur le revenu, soit sur l'évaluation des éléments caractéristiques de l'outillage, soit sur la situation sociale du propriétaire ou de l'exploitant. Perfectionnant la définition des Physiocrates qui considéraient comme grande la culture avec les chevaux, comme petite la culture avec les bœufs, Hippolyte Passy avait imaginé de classer comme petites propriétés celles qui n'occupent pas complètement une charrue, comme moyennes celles qui emploient largement une charrue ou deux, comme grandes celles qui en emploient davantage. Cela est intéressant parce qu'on sort de l'abstraction administrative; mais ce n'est guère pratique. L'application du procédé se limite étroitement aux terres labourables. Il est difficile de le conserver, en l'améliorant, parce qu'il n'y a pas sans doute un élément de l'outillage agricole qui se retrouve dans toutes les sortes de culture. Peut-être pourrait-on tenir compte des dépenses d'engrais et de fumure, si l'on avait une bonne méthode de comptabilité agricole pour évaluer la valeur des fumiers de ferme produits et consommés directement.

Un autre procédé consiste à déterminer les catégories de propriétés d'après la situation sociale des propriétaires. L'économiste allemand Roscher appelle grande toute propriété qui l'est assez pour occuper

pleinement un homme entendu de la classe supérieure lorsqu'il se charge d'en diriger l'exploitation ; la propriété moyenne est celle dont la direction n'occupe pas suffisamment l'entrepreneur, mais lui laisse encore du temps pour coopérer aux travaux de gestion plus simples et moins relevés, coopération que, dans ce cas, sa condition sociale et son éducation ne doivent pas lui faire dédaigner; les petites propriétés sont celles qui ne sont ordinairement cultivées que par le tenancier avec l'aide de sa famille et qui réclament le travail de tous les bras dont elle dispose. M. Souchon, reprenant cette définition, distingue trois catégories : « d'abord les grandes propriétés qu'un chef de famille ne pourrait songer à exploiter directement sans recourir d'une façon réguhère à l'aide du travail agricole salarié; ensuite les possessions moyennes dont la récolte doit être assez abondante pour nourrir le maître et sa famille, à la double condition que cette famille ne soit pas excessivement nombreuse et que tous ses membres consacrent leur activité aux soins de l'exploitation; et enfin les petites propriétés qui ne dispensent pas leurs détenteurs de demander au salaire une part de leur subsistance. » Les socialistes du Parti ouvrier français, dans l'enquête qui précéda Télaboration de leur programme agraire de 1892, désignaient par petite propriété celle qui est cultivée exclusivement par le propriétaire et sa famille; par moyenne, celle qui est cultivée par le propriétaire à l'aide de bras étrangers et par grande celle qui est donnée à bail à des fermiers ou des métayers. Ces classifications ne sont pas à conseiller; elles organisent la confusion entre des données qui doivent être séparées avec précision; elles confondent

la propriété et lexploitation, le problème social et le problème économique. Elles sont crailleurs d'une imprécision qui les rend en fait inutilisables.

Des classifications qui se baseraient sur le revenu de l'exploitation ou la valeur vénale du sol seraient évidemment les meilleures. Tous les éléments qui déterminent la valeur économique d'une exploitation rurale, sa superficie, sa fertilité naturelle, son climat, les travaux de premier établissement ou d'amélioration et son oulillai^e, la facilité des débouchés se combinent, en efi'el, dans l'évaluation de sa valeur vénale. Il resterait à déterminer les chiffres qui serviront de limites aux diverses catégories. Par là on retombera dans l'arbitraire. Mais il semble cependant qu'on se tiendra plus près de la réalité quand on définira, par exemple, la propriété moyenne, celle dont la valeur vénale est comprise entre 20 et 100000 francs, au lieu de dire c'est celle qui s'étend entre 10 et 40 hectares. On reprochera peut-être à cette méthode l'instabilité de l'étalon pris comme mesure. Le prix des terres est l'expression de phénomènes économiques complexes dans lesquels les transformations d'ordre purement agricole n'interviennent que pour une part. A dix ans de distance la valeur nest pas la même pour des propriétés qui n'ont éprouvé aucun changement de superficie, de culture ou d'outillage. L'objection est juste. Mais les variations du prix moyen des terres sont connues, on peut mesurer l'amplitude de la hausse ou de la baisse. Il suffirait donc d'en tenir compte. D'un recensement à un autre les limites des diverses catégories pourraient hausser ou baisser pour compenser la hausse ou la baisse moyenne de la valeur foncière.

Souhaitons donc que les administrations nous fournissent quelque jour un classement général des exploitations foncières d'après leur valeur vénale. C'est une documentation qui nous permettrait de faire un progrès sensible dans Pétude du problème agraire.

En attendant, on pourrait encore, pour des recensements régionaux, baser une classification sur la superficie, mais à la condition que les limites des diverses catégories soient modifiées pour chaque sorte de culture, au moins pour chaque région culturale à peu près homogène. C'est ce qui a été fait dans une récente enquête du ministère de TAgriculturc sur la petite propriété rurale, dont nous aurons à nous servir plus loin. Au lieu de fixer des cadres uniformes pour toute la France, on a demandé aux correspondants d'indiquer ce qu'autour d'eux on considérait comme petite, moyenne ou grande propriété en réunissant tous les éléments d'appréciation, nature des cultures et du sol, valeur vénale, conditions économiques et sociales. La méthode est bonne; quand elle sera appliquée avec assez d'ampleur elle donnera les meilleurs résultats qu'on puisse espérer.

11 reste à remarquer que le problème de la propriété foncière doit être examiné sous plusieurs aspects; avant d'essayer d'obtenir des conclusions généniles, il est nécessaire de procéder à une analyse. Distinguons le problème économique du problème social et du problème politique. Cette séparation n'est pas si artificielle qu'on pourrait croire.

Ce sont là en effet les trois points de vue d'où l'on juge les mérites comparés des diverses catégories de propriétés. Les grandes entreprises donnent-elles proportionnellement une production plus forte que les entreprises moyennes ou petites? Comment organisent-elles le travail? Quelle est leur situation vis-àvis du marché? Les grandes entreprises vendent-elles plus facilement leurs récoltes et à un prix plus élevé? Ces questions et d'autres qui s'y rattachent, qui concernent également les phénomènes de production et de vente, constituent ce que nous appelons le problème économique. On peut dire en se rapportant aux définitions admises qu'il s'agit non pas des propriétés mais des ex[)loitations.

Nous aurons ensuite à étudier rintluence des diverses catégories de propriétés sur les mouvements de la population rurale, sur le genre de vie des paysans. La division du sol en petites propriétés a-t-elle pour consécjuence de fixer dans les campagnes une population nombreuse? La grande propriété qui suppose l'emploi du travail salarié a-t-elle pour efl'et de constituer un prolétariat agricole instable, fatalement attiré vers les villes? Le taux d'accroissement de la population agricole est-il supérieur à celui que l'on constate dans la population industrielle? Est-il avantageux pour un pays comme la France de maintenir et de favoriser une classe nombreuse de paysans propriétaires? Ce sera alors un problème d'ordre social que nous aurons à envisager.

Un troisième groupe de questions pourrait être rattaché au précédent; c'est celui qui concerne le côté politique de la question. La division du sol en petites propriétés n'est-elle pas plus que la répartition

en grands domaines conforme aux principes de notre société démocratique? Quelle est l'influence des formes de propriété sur la psychologie sociale des classes correspondantes de propriétaires? Devant la propagande socialiste, quelle est la force de résistance des diverses catégories de propriétaires fonciers? D'une façon générale comment les idées morales du paysan français ont-elles évolué? Quand on entre dans cet ordre de questions, on n'est plus guidé par une documentation statistique qui, si imparfaite qu'elle soit, sert du moins à limiter la discussion. Menés par leurs passions, leurs intérêts de classe ou leur tactique électorale, leurs croyances religieuses et sociales, leurs traditions ou leurs espérances révolutionnaires, ceux qui prennent part à la dispute affirment avant d'observer. Les motifs qui les font se jeter dans un camp ou dans l'autre sont d'ordre sentimental et échappent au contrôle de la raison et de la méthode. Et sans doute la question est trop complexe pour que les esprits les plus soucieux d'impartialité gardent l'espoir d'atteindre des conclusions certaines.

C'est ce qui explique que le problème de la meilleure répartition foncière, depuis si longtemps posé, soit encore discuté avec passion. Remarquons en effet que môme si l'on arrivait à se mettre d'accord sur les mérites d'une des catégories de propriété la très grande, la petite ou la moyenne à un point de vue déterminé, on peut avoir des raisons de préférer la grande culture capitaliste pour ses avantages d'ordre économique et la petite propriété paysanne pour ses qualités d'ordre social. Quant au mérite que l'une ou l'autre présenterait au point de vue politique, l'idée qu'on s'en fait varie naturellement avec

l'idéal politique suivi par chacun, et là il n'y a pas de conciliation possible entre les tendances qui s'opposent.

On croirait volontiers (pi'en examinant la question tout d'abord sous l'aspect économique elle doit apparaître extrêmement simplifiée avec de grandes lignes nettes, anguleuses comme celle d'un graphique et dont la signification sera la même pour tous. Puisque l'agriculture a une tendance à s'industrialiser, la supériorité de la grande exploitation doit devenir de plus en plus certaine. Même sur ce point particulier, les partisans de la petite propriété ne renoncent pas à la discussion. Ils n'hésitent pas à affirmer que la culture paysanne est souvent aussi productive, aussi avantageuse pour le producteur comme produit net et pour la nation comme produit brut, que celle des grandes entreprises. Nous chercherons en vain dans cette bataille des doctrines un terrain sur lequel la lutte ait cessé.

Si l'on acceptait de se placer dans la théoi'ie et dans l'abstrait, il ne serait pas difficile de proclamer la supériorité de la grande culture. On aurait bien des raisons à faire valoir. La grande exploitation, à supposer réalisé le modèle-type que l'on décrit et que Ton recommande dans les manuels d'agronomie, est formée de grandes pièces de terre régulières, bien groupées autour des bâtiments. Comparée aux exploi-

talions moyennes ou petites, elle présente donc proportionnellement moins de clôtures, de haies, de fossés, de bordures et par conséquent moins de terrain perdu; proportionnellement les bâtiments, écuries, étables, greniers, magasins, locaux d'habitation ont moins coûté à construire et à entretenir; ils sont plus commodes, mieux adaptés aux services qu'on en attend. L'outillage mécanique dont l'emploi n'est pas avantageux ou môme absolument impossible dans les exploitations de trop faible étendue, assure aux grandes entreprises modernes une diminution du prix de revient qui suffirait à établir leur supériorité. Le travail y est organisé avec méthode, les ouvriers et les animaux y sont spécialisés; de même que les laboureurs sont distincts des charretiers, des bergers ou des ouvriers de la laiterie, de môme il y a parmi les bovins des grandes fermes des bœufs de labour, le troupeau des bêtes engraissées pour la boucherie, des taureaux et des génisses de race pure, des vaches laitières, toute une variété d'animaux perfectionnés, acclimatés, adaptés au sol, croisés et sélectionnés, soumis comme des prolétaires à la loi rigoureuse de la division du travail. Le chef de culture, propriétaire, régisseur ou fermier, est plus instruit que les paysans, soit qu'il ait profité d'une forte éducation scientifi([ue et pratique, soit qu'il s'assure la collaboration de spécialistes, comptables, ingénieurs, chimistes, experts, surveillants, etc.

D'autre part, on admet que la grande exploitation modèle dispose de capitaux en argent proportionnés à son capital foncier. Un fonds de roulement lui donne le moyen de pratiquer une culture intensive avec de fortes dépenses d'engrais chimiques, d'en-

tretenir et de renouveler l'outillage, de payer le travail salarié. Un fonds de réserve, portefeuille de valeurs faciles à réaliser, est destiné à parer aux difficultés exceptionnelles; il permet notamment d'attendre le moment favorable pour la vente des récoltes et de résister pendant les périodes de crise. Dans le même ordre d'idées, on ajoute que la grande exploitation retire de continuels avantages du fait qu'elle achète par grosses quantités les matières diverses dont elle a besoin. Elle obtient pour ses commandes « les prix du gros », elle traite directement avec les fabriques et profite des réductions accordées par les Compagnies de cliemins de fer pour les transports par wagon complet. Pour ses ventes, le chef de culture est renseigné sur les cours des grands marchés; il peut prendre part aux adjudications publiques. Les frais généraux répartis sur de grosses productions sont, comparés à ceux qui grèvent les exploitations moyennes, proportionnellement très réduits.

Enfin, nous aflirme-t-on, la grande exploitation n'est pas routinière. La recherche du plus grand profit qui est sa loi la pousse à mettre en pratique les améliorations conseillées par les théoriciens. Tous les grands progrès techniques, c'est elle qui les a réalisés et s'ils sont passés en partie dans la culture paysanne, c'est par la force de limitation.

Cette description du grand domaine agricole moderne fait songer à ces prospectus que Ton répand dans le public pour lancer des affaires nouvelles. Les avantages de la combinaison proposée sont déduits par le raisonnement le plus méthodique, les calculs sont minutieux et exacts. Mais quand on passe à l'exécution, les déboires se succèdent avec continuité.

La pratique ne réalise pas les promesses écrites sur le papier. Il en est de même ici. Le portrait est ressemblant, mais il est flatteur jusqu'au mensonge. Il n'est pas vrai que les mérites attribués à la grande exploitation se trouvent nécessairement réunis dans toutes les grandes entreprises, ou qu'ils soient toujours aussi nets qu'on veut bien le dire.

Toutes les grandes propriétés foncières n'ont pas été constituées en grandes exploitations par des hommes d'affaires possédant, comme dit M. Leroy- Beaulieu, « l'habitude de la précision, de la comptabilité, le sens de la hardiesse, la pratique des expériences et des essais, le goût des applications scientifiques ». On se souvient de la distinction obligatoire qu'il faut faire entre « propriété » et « exploitation ». La plupart des grandes propriétés de l'aristocratie foncière, c'est-à-dire celles qui se sont conservées par tradition familiale, ne sont pas de grandes exploitations. Elles sont abandonnées à des fermiers ou à des métayers qui font le plus souvent une culture moyenne. Il faut donc tout d'abord limiter exactement réloge de la grande culture et ne pas l'étendre abusivement à toutes les grandes propriétés.

Même parmi les chefs d'exploitation qui prétendent diriger commercialement leurs entreprises, il en est un grand nombre dont la compétence est des plus médiocres. Beaucoup d'industriels et de commerçants enrichis se découvrent à l'heure de la retraite des goûts d'agriculteurs. Ils achètent à quelque terrien ruiné un château et une ferme et ils essaient d'appliquer leur expérience particulière des affaires sur un terrain qui leur réserve des surprises. Dans toutes les professions, certes, on rencontre des « amateurs »;

mais il semble bien qu'ils se sont fâcheusement multipliés dans Tagriculture et c'est là, sans doute, une des raisons principales à retenir pour comprendre comment la grande culture ne donne pas en réalité tout ce qu'elle devrait donner d'après la théorie.

lien est une autre tout aussi importante, c'est que la grande culture suppose nécessairement l'emploi du travail salarié. Or, il n'a jamais valu le travail que le petit propriétaire effectue pour lui-môme. Tout le monde affirme aujourd'hui que les ouvriers agricoles, en même temps que leur nombre décroît, deviennent de plus en plus difficiles à commander et négligents. Les salaires se sont élevés et la durée du travail a été réduite. La question de la main-d'œuvre est devenue pour notre agriculture un embarras des plus inquiétants.

Si l'on ajoute à cela que l'utilisation de l'outillage mécanique n'a pas, en fait, autant d'avantages que l'affirment les théoriciens et les catalogues des fabricants, que la grande culture n'est pas nécessairement à l'abri des difficultés financières et que, dans les périodes de crise, elle est souvent très durement atteinte, on sera conduit à admettre que sa supériorité économique sur les autres catégories n'est pas incontestable ou, plus exactement, que seules doivent être considérées comme supérieures quelques très grandes exploitations, en nombre probablement assez faible, qui se rapprochent vraiment du type modèle décrit dans les traités d'économie rurale.

A l'inverse, on peut dire que la petite culture n'a

pas toujours tous les défauts que ses adversaires signalent. C'est uniquement au point de vue économique que nous nous plaçons en ce moment et c'est sous cet aspect que la petite culture devrait apparaître comme inférieure. Certains socialistes — et non pas tous — qui la considèrent sans bienveillance affirment que sa puissance productive est affaiblie par des embarras de toutes sortes, inhérents à sa constitution. Trop petite, elle ne peut employer certaines méthodes de culture industrielle et recourir à la division du travail; trop dispersée, elle subit de ce fait un gaspillage de temps; trop pauvre, elle ne peut investir des capitaux suffisants; elle paie plus cher les matières premières et vend plus mal ses produits ; mal instruite par l'école primaire dont l'enseignement n'est pas approprié à ses besoins pratiques, elle a de la peine à suivre les progrès de la technique. Il y a certainement du vrai, et, sans doute, beaucoup dans ces critiques; toutefois, avant de les généraliser, il faut leur faire subir certaines atténuations.

Toutes les petites exploitations ne sont pas trop petites et dénuées de ressources. Le rendement moyen de leurs récoltes est souvent aussi élevé que celui qu'on obtient dans les grandes exploitations. Comment expliquer ce paradoxe? De deux façons : il faut d'abord remarquer que, si elle n'utilise que de faibles quantités d'engrais chimiques trop coûteux pour elle et trop difficiles à employer, la petite exploitation paysanne dispose généralement de grosses quantités de fumier de ferme. Surtout elle est mise en valeur par ce travail parachevé, constant, acharné du propriétaire travaillant pour lui-môme qui transforme les pierres en pain, ou tout au moins en blé,

et qui tire parti de terrains dont la grande industrie agricole ne saurait rien faire. Arthur Young, tout leru quil était de la grande culture à l'anglaise, s'était arrêté frappé d'étonnement et d'admiration devant les prodiges du travail paysan et Karl Marx, forcé lui aussi d'en constater la puissance, dénonçait non sans aigreur le « sur-travail » de ces paysans esclaves de leur terre, « barbares vivant à moitié en dehors de la société, soumis à toute l'imperfection des formes sociales primitives et à tous les maux et à toutes les misères des pays civilisés ». C'est en elïet une question que de savoir si ce travail forcené du paysan cultivateur doit être considéré comme un mérite ou comme un vice de la petite exploitation. Si elle ne pouvait se maintenir qu'en épuisant les forces du cultivateur, on ne saurait ni lui souhaiter, ni lui prédire une longue durée. Mais c'est du moins une vérité proclamée par tous les observateurs que les petits propriétaires compensent par leur ardeur au travail et souvent encore par une fureur d'économie qui va jusqu'à la privation et à l'avarice, les défauts d'organisation de leurs exploitations trop petites, routinières et pauvres. D'ailleurs, il faut noter dès à présent que l'ignorance professionnelle du paysan est combattue par l'enseignement officiel agricole que l'on essaie de répandre et d'améliorer. Surtout, il faut tenir compte du développement rapide des associations rurales qui transforment les conditions d'achat et de vente, qui contribuent à introduire les techniques nouvelles, qui enseignent au paysan à s'assurer contre les risques et à emprunter à bon compte. De sorte qu'il serait prématuré de prédire la prochaine disparition des petites exploitations; après avoir traversé

sans périr une longue crise, elles sont dans une période de résistance, sinon de progrès.

Quant aux très petites exploitations, celles que les statistiques du Ministère de TAgriculture lirnitaient à un hectare de superficie, nous dirions volontiers que nous n'avons pas à les considérer au point de vue économique. Ce ne sont pas des entreprises agricoles produisant pour le marché. Mais il faut d'abord s'entendre sur la valeur de la classification. La catégorie inférieure que Ton veut placer encore au-dessous des petites exploitations doit être nécessairement celle des trop petites exploitations, celle des paysans ruinés qui ont vendu pièce à pièce une partie de leurs biens ou celle des ouvriers qui, à force d'économie, commencent à acquérir leur indépendance et n'y sont pas encore arrivés. Une fois de plus la division d'après la superficie nous paraîtra insuffisante et erronée. Dans les régions de céréales on peut admettre que les exploitations inférieures à un hectare rentrent bien dans la classe des très petites, des trop petites exploitations. Mais dans les régions de vignobles et de culture maraîchère, il n'en est plus de même. Dans la Vaucluse, avec un peu moins d'un hectare de terres fertiles et arrosées, une famille peut vivre et prospérer. 11 faudrait donc distinguer et ne comprendre dans la catégorie inférieure que ces parcelles trop restreintes pour qu'une culture rationnelle y soit possible, qui servent à améliorer la situation de certains ouvriers agricoles laborieux, ou qui sont les derniers débris de petites propriétés démembrées par

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les partages héréditaires et les ventes forcées, qui, par conséquent, présentent un certain intérêt au point de vue social, mais ne jouent dans Tensemble de la production qu'un rôle bien efi'acé. La statistique de 1862 n'avait pas recensé les exploitations au-dessous d'un hectare ; en les faisant figurer sur leurs tableaux, les auteurs des statistiques de 1882 et de 1892 ont sans doute cédé à la préoccupation politique d'augmenter la part de la petite culture, de la démocratie rurale protégée par les institutions républicaines.

Reste la moyenne exploitation. Il est difficile de la juger. Correspond-elle réellement à une catégorie d'entreprises agricoles distinctes des catégories voisines? Les exploitations que nous désignons comme moyennes ne pourraient-elles être rejetées soit parmi les petites, soit parmi les grandes? En créant une catégorie intermédiaire n'a-t on pas simplement reculé devant la difficulté de déterminer une brusque séparation entre la grande et la petite culture? Cette catégorie d'exploitations moyennes ne répond en effet qu'à une notion assez confuse. Et pourtant on représenterait mal la réahté si on la supprimait. En France, pays béni des classes moyennes, il y a bien une classe de propriétés intermédiaires; mais elles se caractérisent plutôt par la situation sociale des propriétaires que par leurs conditions économiques. Si l'on cherche à évaluer leur valeur technique, la comparaison avec les catégories voisines fait surtout apparaître leurs inconvénients. Moins bien outillées que les grandes, elles ne disposent pas, comme les petites,

d'une main-d'œuvre de qualité exceptionnelle. Quelques-unes d'entre elles sont dans une situation prospère parce qu'elles sont dirigées par de véritables professionnels, propriétaires ou fermiers, actifs, économes, instruits des choses de la culture par une expérience traditionnelle et un séjour permanent à la campagne. Mais un grand nombre d'exploitations moyennes, la plupart peut-être, appartiennent à des bourgeois, fonctionnaires, avocats, militaires, qui les possèdent par testament ou contrat de mariage et qui, hors de situation de les diriger, les donnent à bail à des fermiers ou des métayers. Dans ces conditions, la culture est généralement mal organisée, soit que le locataire manque d'instruction professionnelle et de capitaux, soit que le propriétaire conserve la prétention de diriger une technique qu'il connaît mal.

Pour résumer cette analyse descriptive, on pourrait admettre que les grandes exploitations présentent au point de vue économique une supériorité d'autant plus nette qu'elles se rapprochent davantage du type moderne de l'exploitation industrielle et capitaliste; que les petites rachètent généralement leur infériorité en outillage et en capitaux par un travail excessif; que les moyennes manquent trop souvent d'une direction compétente et qu'elles doivent être inférieures proportionnellement aussi bien aux petites qu'aux grandes.

Ces conclusions provisoires sont d'un médiocre intérêt parce qu'elles ne découlent que d'un examen

100 LA REPxVRTITION DE LA PROPRIETE

de types moyens et de remarques logiques. En économie sociale, il faut se méfier grandement de ces sortes de déductions parce que Tobservation n'a jamais été suffisante, parce que les classements et rétablissement des moyennes ont toujours quelque chose d'artificiel. Avant de tenir une assertion pour certaine ou même probable, il faut multiplier les recherches et contrôler attentivement leurs résultats.

Nous venons de voir ce que peut enseigner la comparaison des divers modes de culture, tels que nous les décrivent les théoriciens. Ne serait-il pas préférable de les juger, en fait, d'après leur évolution? Si les transformations techniques de Tagriculture ont donné, comme il paraît, aux grandes exploitations une supériorité manjuée, elles doivent augmenter en nombre aux dépens des autres. Ce sont donc les changements opérés depuis vingt ou cinquante années dans la répartition des exploitations qu'il faudrait examiner.

Malheureusement, nous ne pouvons pas procédera cet examen d'une façon concluante. Les statistiques agricoles officielles sur lesquelles nous voudrions nous appuyer sont défectueuses, inexactes et vieillies. Défectueuses, parce que leurs classifications sont uniquement basées sur l'élément superficie, trop uniforme, arbitraire et incomplet. Inexactes, d'abord parce que la plupart des statistiques sont inexactes, mais inexactes au point de ne pouvoir être utilisées, parce que la méthode employée pour les établir rendait les erreurs inévitables et parce que les chiffres publiés fournissent eux-mêmes la preuve que de grosses erreurs ont été commises. Vieillies, parce qu'on ne fait plus chez nous que des statistiques

réduites aux problèmes de la production; la dernière grande statistique où les catégories d'exploitations ont été recensées date de 1892, c'est-à-dire que depuis la fin de la crise agricole nous ne sommes plus renseignés sur les mouvements des exploitations rurales.

Il serait difficile d'introduire ici une complète discussion des statistiques, trop rebutante pour ceux qui ne sont pas des spécialistes. Quelques remarques suffiront d'ailleurs pour justifier notre opinion, si choquante qu'elle ait pu paraître. Les questionnaires ont été remplis par les secrétaires de mairie; il serait sans doute naïf de supposer qu'ils ont tous fait effort pour répondre exactement, car la peine n'eût pas été petite; le questionnaire de la statistique de 1882 par exemple comprenait 1253 questions! Supposons cependant qu'un grand nombre de secrétaires de mairie, dans les petites communes où l'instituteur a la lourde charge de cette fonction, aient essayé de répondre loyalement. Le résultat de leur travail doitil être tenu pour exact? non, certainement. Les malheureux secrétaires se trouvaient constamment en présence d'énigmes que la collaboration du garde champêtre et des notables ne leur permettait pas de résoudre. Peu4>-on penser qu'aucune confusion fâcheuse n'a été commise entre les parcelles cadastrales et les parcelles culturales, entre les exploitations et les propriétés? que les mômes terres n'ont pas été comptées plusieurs fois? Lue réponse trop bienveillante pour l'administration ne serait pas admissible: car les statistiques de 1882 et de 1892 avouent elles-mêmes limportance des erreurs commises. On aurait dû, évidemment, trouver les mômes

totaux pour les exploitations et les exploitants. Or la statistique de 1882 compte 5 672 007 exploitations à la page 283 et 4835 246 exploitants à la page 321, soit un écart de 836 761 qui laisse supposer une erreur d'évaluation d'un septième environ. Plus douteuse la statistique de 1892 compte 5 702 752 exploitations (p. 357) et 4 173 739 exploitants (p. 381) ; Terreur cette fois peut dépasser 20 p. 100. Si l'on compare ces deux statistiques, on est amené à conclure à une très légère tendance au morcellement quand on considère les exploitations dont le nombre en 1892 a augmenté de 30 745 et, au contraire, à un mouvement assez sensible de concentration quand on retient les chilTrcs concernant les exploitants puisqu'ils ont diminué de 741507.

Nous n'avons naturtdlement aucun moyen de concilier ces contradictions. Tout au plus on peut remarquer que les inexactitudes le plus fréquemment commises ont dû avoir pour résultat d'augmenter la part des petites exploitations et de diminuer celle des grandes. Le recensement ayant été fait par des sous-commissions communales, on a sans doute recensé, comme formant plusieurs exploitations moyennes ou petites, les grands domaines qui chevauchent sur plusieurs communes; on a compté, pour plusieurs exploitations petites ou très petites, les exploitations moyennes ou petites qui se composent de parcelles dispersées. On peut supposer que pour un grand nombre d'exploitations données à bail on a inscrit deux exploitants, le propriétaire et le locataire. Ces erreurs auraient été plus fréquentes en 1882; on aurait fait elTort pour les corriger en 1892 et c'est là ce qui expliquerait cette incompréhensible diminution

LES VARIATIONS DE LA REPARTITION FONCIÈRE d03

de 741507 exploitants en dix ans. Mais ce n'est qu'une hypothèse.

En résumé, nous ne devons pas faire confiance aux statistiques agricoles. Nous les recopierons cependant pour leur demander seulement une vague indication. Nous disposons de trois statistiques du ministère de l'Agriculture établies en 1862, en 1882 et en 1892. Nous pouvons y ajouter les chiffres fournis à M. Ruau par le ministère des Finances et qu'il a utilisés dans son discours sur la petite propriété rurale, prononcé au Musée Social, le 14 mars 1909. Le ministère des Finances, loin den garantir l'exactitude, fait remarquer qu'il n'a pas établi une véritable statistique et qu'il n'a été « procédé à l'enquête que par vérifications ou recensements par épreuves » ; c'est ce que les chasseurs appellent tirer au jugé. Dressons donc un tableau sans nous illusionner sur sa valeur.

Nombre des exploitations.

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