IV. — LES OBSTACLES A LA CONCENTRATION ET LA TENDANCE AU MORCELLEMENT
Les constatations de l'enquête s'expliquent facilement. La création d'un grand domaine dans une
l'évolution de la FRANCE AGHICOLE. 8
région où la propriété est très divisée est une opération qu'il est très mal commode de mènera bonne fin. S'il suffisait d'acquérir un certain nombre des propriétés paysannes qui sont offertes en vente, la concentration ferait sans doute de rapides progrès, mais il y a évidemment une condition nécessaire, c'est que les parcelles à acquérir soient contiguës et puissent être utilement réunies. Les terres à acheter sont déterminées, individualisées, la concurrence ne joue pas et le vendeur impose ses volontés. Le capitaliste ne peut guère profiter pour agrandir son territoire que des occasions qui se présentent. En fait, les grandes exploitations ne se constituent pas en absorbant les petites. Celles qui ont été créées dans la période contemporaine Tout été presque toutes sur des terrains nouvellement gagnés à la culture.
En sens inverse, mille forces agissent pour détruire et décomposer les exploitations existantes. Les grands propriétaires ruinés sont contraints de détacher quelques parcelles de leurs domaines pour se maintenir sur le reste. Quand leurs propriétés sont mises en vente, elles sont le plus souvent morcelées parce que les acquéreurs de parcelles sont nombreux et ardents, tandis que ceux qui voudraient se charger d'une vaste entreprise agricole sont rares et hésitants. Le Code civil travaille à diviser la propriété foncière. On se rappelle ce que dit le juge de paix dans cette singulière discussion économique que Balzac a introduite à la fin de son Curé de village : « Tout le mal gît dans le titre des Successions du Code civil qui ordonne le partage égal des biens. Là est le pilon dont le jeu perpétuel émiette le territoire, individualise les fortunes en leur ôtant une stabilité nécessaire
et qui décomposant sans recomposer jamais finira par tuer la France. » Le mal que peut faire le partage successoral n'est pas compensé par les effets du contrat de mariage, car s'il parvient à reconstituer des propriétés dispersées, il ne réorganise pas des exploitations.
Nous devrions donc constater un émiettement insensé de la culture si deux phénomènes sociaux, en eux-mêmes regrettables, ne venaient contrarier les tendances au morcellement. Les exploitations se reforment en réunissant les parcelles abandonnées par les paysans qui désertent la terre. D'autre part le partage héréditaire a perdu de son activité par suite de la réduction volontaire des naissances. Plutôt que d'avoir à dépecer leurs biens, les propriétaires ont restreint le nombre de leurs successeurs. Ils ont supprimé les difficultés du partage en réduisant le nombre des co-partageants. Ce sont là deux sortes de faits qui dominent maintenant tout le problème et nous ne faisons que les signaler à leur place pour y revenir ultérieurement.
Ainsi les exploitations rurales sont naturellement poussées par le jeu des forces économiques et sociales, passagères ou permanentes, à se dissocier. L'exode rural et la réduction des naissances ne font que diminuer l'action de ces forces sans les annihiler complètement. Celles qui, au contraire, devraient travailler à concentrer les entreprises de culture n'ont pas une grande activité. Tout d'abord parce qu'un accroissement de superficie n'est pas la condition nécessaire de la création d'une grande exploitation capitaliste. Une entreprise moyenne peut augmenter son rendement et son bénéfice commercial en modifiant ses
m(Hhotles de production, en passant de la culture extensive, primitive, à une culture moderne, industrialisée, sans avoir toujours à agrandir son territoire. D'un autre côté si les exploitations ne se concentrent pas davantage, c'est que les capitaux de placement ne vont pas volontiers à Tagriculture. Ils en sont détournés par la finance et Tindustrie qui leur offrent des conditions plus avantageuses, plus de mobilité et souvent même plus de sécurité.
L'opinion générale est que la production agricole se prête très mal à la constitution de sociétés par actions. Il existe bien quelques sociétés de ce genre qui prospèrent, mais elles ne font pas oublier que d'autres tentatives ont abouti à des insuccès. En réalité il n'est pas démontré du tout que les associations de capitaux pour la mise en valeur de terrains médiocres ou l'exploitation scientifique de grands domaines soient nécessairement condamnées à un échec; peut-être même verrons-nous se multiplier ces associations qui apporteraient à notre agriculture les capitaux qui lui manquent. Actuellement, elles sont trop peu nombreuses pour qu'on en tienne compte. On ne suppose pas qu'elles se développent dans un avenir prochain parce que le personnel des techniciens qui pourraient en assumer la direction fait encore défaut. 11 semble qu'entre la terre et son maître doivent nécessairement s'établir des rapports directs. L'agriculture est trop difficile pour des nouveaux venus. 11 faut pour y réussir avoir acquis par l'expérience, par cet enseignement pratique que les fils d'agriculteurs reçoivent dès leur jeunesse, la connaissance familière des besoins de la terre et de l'esprit paysan.
Pour sa transformation capitaliste Tagriculture ne peut donc guère compter sur le secours qui lui viendrait du dehors. La classe des agriculteurs qui pourvoit à l'entretien de la nation entière et qui a môme pour fonction de renouveler constamment la population des villes, de fournir à Tindustrie la main-d'œuvre qu'elle use si rapidement, n'a d'autres ressources pour améliorer sa situation économique que ses propres économies. Elle ne peut pas progresser aussi vite que lindustrie. La constatation que les grandes exploitations ne se sont pas encore elïritées doit être retenue comme une preuve certaine de leur vitalité.
Ce ne sont pas là, évidemment, des conclusions décisives et qui satisfont l'esprit. L'examen des faits et des tendances ne contirme pas Topinion que l'analyse théorique nous avait fait concevoir sur la supériorité économique des grandes exploitations ou du moins elle n'apparaît |)lus avec netteté. De tous les côtés les avantages et les inconvénients semblent se neutraliser. Les gens du métier eux-mêmes émettent des assertions contradictoires. On éprouve souvent une déception du même genre quand on parvient au sommet d'une montagne isolée; on pensait voir tout 1(5 pays inscrire fortement les grandes lignes de sa construction, on croyait mesurer de l'dîil les reliefs et les pentes, suivre le cours des ruisseaux et des fleuves. Mais, du haut de la cime, la perspective plongeante ne nous montre, au delà des rochers les plus proches, qu'une plaine uniforme noyée dans cette buée vibrante que le soleil fait lever de la terre. L'ondulation d'une colline nous cache le fleuve; au lointain le sol et la mer et le ciel se confondent.
Nous avions sans doute une trop vaste ambition. Nous voulions une réponse, une seule, pour un problème complexe où trop d'inconnues ne se laissent pas déterminer exactement. Avons-nous du moins acquis le droit d'affirmer que dans l'état actuel de l'agriculture française la comparaison économique des diverses catégories d'exploitations ne saurait aboutir à une formule précise? Pas encore, puisque nous n'avons pas épuisé les ressources de cette méthode monographique qui nous est apparue comme notre suprême recours. Il faudrait donc nous résoudre à des investigations plus patientes, isoler pour des observations attentives les régions géographiques et les natures de cultures.
Dès à présent nous savons en effet par quelques recherches dont les résultats ont été publiés de-ci delà que le mouvement des exploitations n'est pas le même au nord et au midi, dans les plaines et sur les coteaux, près ou loin des villes et des moyens de communication, dans les régions où l'esprit des paysans reste soumis aux principes traditionnels et dans celles où la démocratie a fait naître la passion du nivellement social.
Mais ces monographies ne sont pas encore utilisables parce que, pour chacune, la méthode change, parce que dans chacune on voit varier le sens et l'intensité de cette erreur personnelle dont ne sont pas exempts les esprits les plus soucieux de voir juste, de dire vrai. Ces monographies déjà nombreuses sont dispersées, on ne sait où les aller chercher. Si on voulait acquérir une connaissance précise de l'économie rurale de la France, il faudrait constituer une équipe de travailleurs pour les réunir, les contrôler,
les compléter et les refondre. Pour le moment, nous ne disposons que de l'esquisse qui nous a été offerte par le ministère de l'Agriculture.
Servons-nous au moins de tous les renseignements qu'elle nous apporte. Le rédacteur de l'enquête s'est préoccupé de comparer la valeur productive de la grande et de la petite culture et voici les réponses qu'il a obtenues. Comme il était facile de le prévoir, on constate d'une façon générale que les petites exploitations ont fait depuis vingt ans de très grands progrès au point de vue de l'outillage et des méthodes culturales. Dans 15 départements leurs moyens de production sont égaux à ceux de la grande propriété; dans 27 départements ils seraient déjà supérieurs parce que les grands propriétaires découragés se montrent peu enclins à exposer de nouveaux capitaux. Mais il reste encore bien des progrès à réaliser. Dans 29 départements les moyens de production des petites exploitations sont inférieurs à ceux dont les grandes disposent (15 départements n'ont pu être classés parce que les renseignements les concernant étaient contradictoires suivant les régions examinées).
Au point de vue des résultats obtenus la situation de la petite culture serait encore uK^illeure. Son infériorité, en ce qui concerne l'outillage esl plus (|ue compensée par la qualité de la main d'œuvre dont profilent les petites exploitations, alors que les avantages inhérents aux grands domaines sont annihilés par la difficulté d'y maintenir des é(|uipes nombreuses de bons ouvriers. Dans î) départements, la [)etile propriété serait, comme rendement économique, égale h la grande; dans Al elle serait supérieure; elle ne
serait inférieure que dans 16 départements. (13 départements n'ont pu être classés).
En sappuyant sur la documentation nouvelle de cette enquête, M. Ruau, dans un discours prononcé au Gong-rès de la Fédération nationale de la Mutualité, le 14 mars 1909, affirmait son « droit de conclure, en fait, d'une façon formelle et définitive, à la nonsupériorité de la grande culture, à l'inexistence d'un mouvement de concentration de la propriété rurale et des exploitations agricoles, à l'échec des théories émises sur Tcnvahissement de l'agriculture par les modes de l'exploitation capitaliste. » Il nous est difficile de partager une si magistrale assurance. L'enquête que nous avons résumée nous laissait une impression plus hésitante.
Nous voyons bien que la supériorité théorique des grands domaines ne se traduit pas en fait par l'écrasement des exploitations paysannes. Mais cela ne signifîe-t-il pas seulement que les grands propriétaires n'ont pas encore engagé la lutte? Pourquoi, en etïet, chercheraient-ils à dépouiller leurs concurrents plus faibles? Ils n'y ont pas d'avantage. Pour qu'il y ait concurrence entre producteurs il faut qu'il existe un état permanent de surproduction, les obligeant à se disputer les places sur le marché. Ce n'est pas le cas pour l'agriculture. La consommation absorbe facilement Taccroissement des récoltes; s'il y a parfois quelque surproduction elle n'est que passagère. Grâce au protectionnisme, nos agriculteurs vivent dans un milieu artificiel. On leur a réservé tous les
débouchés nationaux. Ils s'entendent pour se défendre contre les concurrents du dehors et ils s'arrangent entre eux. Les bêtes féroces — homo homini lupus — ne se battent pas quand elles sont repues à leur gré. Les choses changeront si, un jour, la consommation refuse d'absorber à un prix rémunérateur tout ce que Tagriculture devenue plus intensive aura à lui offrir. On verra alors si les petites exploitations pourront soutenir la concurrence des exploitations capitalistes. Mais ce jour est sans doute lointain parce qu'il y a encore une autre cause pour retarder le moment où la lutte deviendra inévitable. C'est que le nombre des producteurs diminue constamment.