I. — L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Pour juger des causes qui ont pu favoriser le développement d'un socialisme approprié aux conditions de l'économie rurale, il serait nécessaire de rappeler d'abord comment le travail est organisé dans l'agriculture. Cependant les résultats d'une vaste enquête sur ce point particulier sont bien difficiles à résumer brièvement dans un tableau d'ensemble. Si Ton observe jusqu'aux détails, on s'aperçoit qu'il n'y a rien de plus divers suivant les régions, de plus bigarré que les habitudes, les méthodes de la production agricole. Les traditions ont maintenu des « usages locaux », qui ne sont plus de notre temps. C'est encore un signe que l'industrialisation de Tagriculture n'en est encore qu'à ses débuts. Et cela s'explique par ce fait qui doit dominer toute étude sur le travail agricole que les propriétaires ne disposent pas
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comme les industriels d'une main-d'œuvre surabondante, toujours disponible.
En négligeant les particularités locales^ en condensant toutes les observations dans quelques classifications générales, on risque de construire une figure du travailleur rural où l'on reconnaîtrait mal les caractères qui le distinguent de l'ouvrier d'industrie. C'est un risque qu'il nous faut bien courir, puisque la place nous est mesurée, et c'est déjà l'atténuer que de donner au lecteur cet avertissement.
Les traités d'économie rurale distinguent généralement deux catégories dans les modes d'exploitation du sol : culture directe et culture indirecte et chacune se subdivise en deux, La culture directe comprend les exploitations paysannes qui n'emploient jamais, ou que par exception, des ouvriers salariés et la grande culture dirigée, de près ou de loin, par les propriétaires, avec l'aide de régisseurs qui, eux, vivent sur l'exploitation et exercent une surveillance permanente. Dans la seconde catégorie, se classent le fermage et le métayage, grâce auxquels le propriétaire, se libérant du travail et des ennuis de la culture, considérant sa terre comme un capital, la loue moyennant une redevance fixe en argent ou une part des produits annuels Nous nous garderons bien d'entrer ici dans les discussions interminables que les comparaisons des divers modes d'exploitation ont suscitées. Il nous suffit de noter que s'il y a des régions et des cultures où un mode d'exploitation est plus souvent préféré à un autre, on ne peut rien constater d'absolu à cet égard. Une carte établie par M. Flour de Saint-Genis, dans son livre sur la Propriété rurale en France, d'après les données de la
statistique de 1892, nous montre le fermage usité surtout au nord-ouest, le faire-valoir direct dominant à Test, au centre et au midi, le métayage développé seulement dans les Landes et dans TAllier. Mais dans chaque département il y a des exploitants directs, des fermiers et des métayers. Même des culiures spéciales n'imposent pas nécessairement un mode d'exploitation plutôt qu'un autre. La viticulture, par exemple, qui dans le Midi de la France est organisée en faire-valoir direct avec régisseur, est faite avec des métayers dans le Beaujolais.
En 1892, on comptait 70,67 p. 100 d'exploitations en faire-valoir direct, 29,33 p. 100 d'exploitations indirectes. Sur cent travailleurs agricoles on en comptait plus de la moitié (54,10) comme chefs d'exploitations (propriétaires 33,01, fermiers 15,93, métayers 5,16) et 45,90 p. 100 comme auxiliaires et salariés (régisseurs 0,24, journaliers 18,16, domestiques de fermes 27,50). Cette prédominance des chefs de culture sur les salariés, si contraire à ce que l'on constate dans l'industrie, s'explique par la présence dans le groupe des propriétaires d'un très grand nombre de petits paysans. Il faudrait, au point de vue qui nous occupe en ce moment, pouvoir les compter à part. On voudrait aussi déterminer la proportion des propriétaires qui, conservant la direction de leurs cultures, ont recours à des régisseurs. Ces régisseurs ont bien été comptés par les statistiques; celle de 1892 en a recensé un peu plus de 16 000; mais ce chiffre est certainement trop faible, il y en a probablement davantage rien que dans la région viticole du Gard aux Pyrénées-Orientales. Cette organisation de la culture par régisseurs a été jusqu'ici mal étudiée.