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L ORGANISATION DU TRAVAIL

Si Ton s'en tenait à Texamen des moyennes que les statistiques nous donnent des salaires agricoles, on aurait peine à comprendre que les ouvriers aient songé à défendre leurs revendications par la grève et la violence. On voit en effet le taux des salaires et des gages progresser constamment au cours du xix^ siècle. M. Emile Chevalier dans son Rapport sur la classe 104 de TElxposition de 1900, cite plusieurs exemples d'où il résulte que la hausse a pu atteindre 300 à 500 p. 100. L'augmentation a commencé à s'accentuer vers 1850, la crise agricole avait provoqué un recul, la tendance à la hausse se maintient depuis lors nettement.

Cela est vrai. Il y a cependant plusieurs observations à noter pour atténuer l'impression trop optimiste de cette vue d'ensemble. D'abord si les salaires se sont si fortement relevés depuis le début du dernier siècle, il ne faut pas l'oublier, ils partaient de bien bas, l'ouvrier agricole il y a cent ans ne recevait qu'un salaire misérable. Il faut remarquer ensuite que toutes les évaluations concernant la rémunération du travail agricole sont d'une exactitude contestable. Rien n'est difficile à préciser — même pour un cas individuel déterminé — comme le salaire annuel d'un journalier de la campagne. C'est pourtant ce salaire annuel qui est à considérer. Quand on veut faire valoir l'importance de la hausse, on compare généralement des prix de journée ou des prix de forfaits au moment des gros travaux; on fait apparaître ainsi des salaires quotidiens de cinq, six ou sept

francs, plus élevés que dans bien des industries. Mais on oublie de calculer combien il y a dans Tannée de journées payées à ce taux exceptionnel et quelles sont, en fin de compte, les ressources d'un ménage d'ouvriers des champs, même quand Thomme et la femme travaillent régulièrement. Il faut enfin essayer d'évaluer ce que le salaire au taux actuel représente de besoins satisfaits, quel genre de vie il assure.

Sur ce point il ne peut y avoir de doute : les conditions de la vie rurale, alimentation, vêtement, logement, toutes se sont grandement améliorées. Les vieux paysans le savent bien, et quelquefois on les entend s'étonner que les jeunes ne soient pas satisfaits de leur sort. Mais personne ne veut juger de son état en le comparant avec de plus grandes misères. On regarde du côté de ceux qui paraissent plus fortunés. Les paysans, les ouvriers agricoles comparent leur situation à celle des artisans et des ouvriers de la ville. Quoiqu'on en dise souvent, cette comparaison n'est pas faite pour les incliner à la résignation. C'est un rude métier que celui de la terre. Aujourd'hui qu'on a instruit le paysan, il souffre plus qu'autrefois d'accomplir des tâches rebutantes, de se sentir dédaigné, de vivre isolé. Ses besoins ont augmenté, plus vite que son salaire. Il a à sa manière des goûts de luxe ; l'amour de la terre, la passion de l'économie, ses forces de résistance physique et morale ont faibli. Il ne s'agit pas de le blâmer, mais de constater des faits.

Oserait-on dire d'ailleurs que nos paysans n'ont pas de légitimes raisons de se plaindre? Évidemment ils ont profilé de l'amélioration générale des conditions de la vie. Cependant s'ils sont moins mal

nourris, moins mal vêtus que jadis, leurs habitations sont encore le plus souvent misérables. Quant aux domestiques de ferme c'est une honte de voir comme ils sont logés : ni dortoir, ni lit, des caisses bourrées de paille dans la puanteur chaude de Fétable. La législation protectrice du travail ignore les travailleurs de la terre : les lois sur le repos hebdomadaire, sur la durée de la journée de travail, sur Tinspection des ateliers les ont oubliés; ils n'ont pas encore obtenu les conseils de prud'hommes qu'ils réclament depuis si longtemps; la loi sur les accidents du travail ne peut être invoquée par eux que s'ils sont blessés par un moteur inanimé. On répondra peutêtre qu'ils ne gagneraient pas grand'chose à toutes ces modifications législatives qu'on leur a fait désirer, et c'est en effet probable. Mais qu'ils en aient été privés, cela a permis aux candidats en quête de popularité d'exciter des rancunes, de provoquer et d'aigrir des mécontentements favorables à la réceptivité des épidémies démagogiques.

C'est un devoir d'honnêteté que d'étudier séparément les doctrines de quelques tliéoriciens récents du marxisme et les manifestations électorales des candidats du parti socialiste. Ce sont ces dernières cependant qui nous intéressent ici plus que les controverses doctrinales et les études théoriques, car il s'agit surtout de mesurer l'influence prise par les révolutionnaires sur les gens des campagnes. D'ailleurs les doctrines des socialistes, nous les avons eues constamment présentes à l'esprit au cours de notre

étude. Sans ouvrir une discussion formelle, nous leur avons déjà fait leur part et il nous suffit sans doute de les résumer au plus bref.

Le socialisme est le produit d'une évolution économique qui organise la production suivant le mode capitaliste et qui transforme la classe ouvrière en un prolétariat, c'est-à-dire en une masse unanime de salariés privés de toute propriété. Ces faits économiques et sociaux s'enchaînent avec un caractère de fatalité. Partout où la production deviendra capitaliste, un esprit de révolte animera les prolétaires dépouillés du bénéfice intégral de leur travail et fera d'eux des socialistes : telle est la doctrine de Marx. Appliquons ces principes à l'économie agraire. Nous dirons : les producteurs ruraux, les petits paysans deviendront des socialistes quand les capitalistes leur auront arraché leurs terres et les auront rejetés dans le salariat.

Pour que le socialisme se développe dans l'agriculture, pour qu'une propagande y soit possible qui ne ferait que révéler aux paysans les causes de leur misère, il faudrait constater d'une part une tendance à la concentration des exploitations et des propriétés, d'autre part un mouvement de « prolétarisation ». Ce n'est pas ce que les recherches des précédents chapitres nous ont appris.

L'impression que nous avons retenue après examen des documents, c'est que l'évolution de la production agricole est lente, confuse et indécise, variant avec les régions et les cultures, sans que l'on puisse même distinguer des régions où une catégorie de propriétés domine à l'exclusion des autres. Du nord au midi, les grandes, les petites et les moyennes exploitations

se mélangent dans une proportion presque constante. Si quelques cultures paraissent convenir spécialement aux grandes exploitations capitalistes (grandes fermes à blé de la Beauce, troupeaux de moutons du Soissonnais), il en est d'autres qui prospèrent surtout entre les mains des petits cultivateurs (cultures maraîchères, florales et fruitières). Mais on ne saurait prétendre que le groupement des terres ou leur morcellement sont imposés par des nécessités techniques. Les mêmes cultures réussissent, ou plus exactement, peuvent réussir aussi bien dans les petites exploitations que dans les grandes et les moyennes, parce que chaque catégorie a ses avantages et ses inconvénients et parce que les méthodes de production varient pour s'adapter aux dimensions de la surface à exploiter. Le succès dépend surtout de rintelligence du propriétaire et de la proportion du capital d'exploitation appliqué à la terre. Or rien n'établit qu'en fait les grands propriétaires soient toujours les meilleurs agriculteurs et que leurs capitaux d'exploitation soient proportionnellement supérieurs à ceux dont disposent les paysans. Les primeuristes de la Durance, (|ui possèdent le plus souvent moins d'un hectare, mais qui, sous leurs chAssis chaufl'és au thermo-siphon, coupent des asperges en plein mois de janvier, soul là pour prouver que la supériorité technique de la grande exploitation n'est qu'une vérité théoricpie et qu'on peut faire delà culture industriidh; sans être un grand propriétaire foncier. Les comparaisons entre la grande et la petite propriété nous ont paiu à peu près impossibles à conduire avec méthode; elles comportent trop d'éléments divers qu'on ne parvient pas ù isoler pour

les examiner tour à tour; malgré toutes les précautions qu'on voudrait prendre, on retombe toujours dans des confusions depuis longtemps signalées et Ton raisonne sur des possibilités théoriques comme si elles étaient des réalisations pratiques.

Remarquons que, sur ce point, il est permis aux socialistes moins qu'à tous autres d'apporter une affirmation sans preuve. Car pour le succès de leur théorie il ne suffirait pas que la supériorité technique de la grande exploitation se présentât comme une vérité future, encore insoupçonnée; il faut qu'elle soit une vérité pratique, évidente, agissante, poussant les grands propriétaires à accroître leurs entreprises avec cette avidité qui est de Tessence même du capitalisme. Or, si les agronomes ont des raisons de penser que les grandes exploitations permettent une exploitation supérieure, cette opinion ne s'est pas généralisée. Le fait que dans la plupart des régions les grands domaines sont divisés en plusieurs fermes ou métairies montre bien que dans la pratique on n'est pas encore convaincu de la supériorité économique des grandes exploitations.

On pourrait cependant, sans avoir à constater un phénomène bien net de concentration des grands domaines, voir faiblir les petites cultures paysannes. Vaincus par la concurrence, leurs propriétaires seraient obligés de vendre leurs biens et de se transformer en ouvriers. Existe-t-il en effet un prolétariat agricole que le parti socialiste n'aurait plus qu'à embrigader? Nous venons de voir que les travailleurs de la terre ne constituent pas, du moins au même degré que les travailleurs des villes, une classe économique et sociale résultant d'une communauté

d'idées, d'intérêts, de conditions économiques, de situations juridiques.

Il ne suffirait pas, pour simplifier la question,, de considérer comme des prolétaires ceux qui vivent principalement de leurs salaires et comme des propriétaires ceux qui ne demandent au travail salarié qu'un complément de ressources. Le sentiment de la propriété agit, non seulement sur les paysans qui possèdent, mais encore sur ceux qui espèrent acquérir. Ce qui différencie profondément le paysan de l'ouvrier industriel, c'est que celui-ci n"a généralement aucun espoir de s'évader du prolétariat, tandis que l'ouvrier agricole, presque toujours, garde confiance qu'il parviendra à s'acheter un lopin de terre et à fétendre peu à peu; si misérable soit-il, il reste un candidat à la propriété, et forcément cela lui impose une autre mentalité qu'à l'ouvrier d'industrie qui, en passant la porte de l'usine a laissé toute espérance. Il n'y a guère que les valets de ferme et la plupart des journaliers pour jouer dans fagriculture le rôle de véritables prolétaires. Tous les autres, plus ou moins ardemment, participent à ce régime d'appropriation individuelle que le socialisme se donne pour mission de détruire. C'est à cette complexité des faits que vient de se heurter la propagande socialiste.

Cependant la dernière enquête du ministère de l'Agriculture nous a appris que si les exploitations paysannes (petites et moyennes) assez grandes pour nourrir une famille se maintiennent et se fortifient parla restriction des naissances, les trop petites propriétés démembrées par les partages successoiaux et les minuscules lopins de terre des ouvriers agricoles disparaissent. La conséquence en est donc qu'un cer-

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tain nombre de paysans sont rejetés dans le prolétariat. Ce n'est pas le fait, il est vrai, des capitalistes do Tagriculture; ce sont les petits qui se mangent les uns les autres. Mais, d'oi^i qu'ils viennent, Tessentiel n'est-il pas pour le succès du parti socialiste de trouver des auditoires de prolétaires?

Poursuivons cependant notre examen. Les socialistes ne doivent pas se flatter de recruter ainsi une nombreuse clientèle. Le prolétariat agricole présente en effet cette particularité qu'il fond et disparaît à mesure qu'il se forme. Sauf dans quelques régions, notamment dans le Midi viticole où le travail est relativement régulier, l'agriculture ne peut pas retenir à sa disposition de grandes masses d'ouvriers parce que ses besoins de main-d'œuvre sont trop irréguliers. Privé de sa propriété, réduit à la condition de salarié, il faut bien que le paysan aille quêter dans les villes un emploi qui le laisse vivre. Le parti socialiste l'y retrouvera ; mais qu'il ne compte pas recruter dans les campagnes beaucoup de purs salariés. Le paysan ne reste plus au village quand se rompent les liens qui l'attachaient au sol par la propriété.

11 y a longtemps que les théoriciens socialistes, ceux du moins qui, malgré leur adhésion au Parti, gardent quelque méthode scientifique, ont renoncé à constater dans l'agriculture, surtout en France, une évolution vers la concentration et la prolétarisation. Bernstein, David, Otto Hertz, Gatti, Vandervelde, Kautsky, Jaurès, l'ont déclaré tour à tour : le capitalisme n'envahit pas l'agriculture aussi rapidement que

rinduslrie; il n'y pénètre qu'en modifiant son aspect, et, peut-être même, n'a-t-il sur la production rurale qu'une action indirecte. Kautsky le dit nettement :

« La théorie marxiste de la production capitaliste ne consiste pas simplement à réduire révolution de ce système de production à la formule : « Disparition de la petite exploitation devant la grande »... Si l'on veut étudier la question agraire selon la méthode de Marx, on ne doit pas seulement se demander si la petite exploitation a un avenir dans l'agriculture... On doit rechercher si et comment le capital s'empare de Uagriculture, la révolutionne, ébranle tes anciennes formes de production et de propriété et rend nécessaires de nouvelles formes. »

Orientées dans ce sens, les études socialistes ont eu pour résultat de montrer comment de plus en plus l'agriculture est sous la dépendance du capitalisme urbain qui lui fournit ses machines et ses engrais, transporte ses produits, en organise la vente suivant les procédés capitalistes, lui enlève ses capitaux d'exploitation et sa main-d'œuvre, la réduit au rôle de fournisseur de matières premières pour ses usines où les produits agricoles sont transformés. Il n'y a plus d'exploitation agricole se suffisant à ellemême, produisant « un peu de tout », séparée par des haies et des fossés du reste de l'univers.

La nouvelle thèse socialiste n'est pas seulement ingénieuse. Si nos recherches ne nous ont pas trompé, elle contient beaucoup de vérité. Cependant elle n'aboutit pas à démontrer la nécessité d'une lutte de classes puisque cette domination de l'industrie sur l'agriculture doit peser tout autant sur les grands propriétaires que sur les petits. Les théoriciens qui

continuent Marx paraissent oublier que le protectionnisme et les associations subventionnées par TÉtat ont rendu inutile la concurrence entre agriculteurs, ont égalisé les forces productives de la grande et de la petite culture. Nous avons bien reconnu que Tagriculture a été obligée d'imiter les méthodes capitalistes de rindustrie et du commerce. Mais cette transformation est aussi faible que possible; Tagriculture ne s'y soumet que sous la pression des milieux économiques avec lesquels elle est en relations. Sa routine la garde d'une évolution trop rapide. Et d'autre part l'industrialisation se fait sans entraîner comme conséquence la formation d'un nombreux prolétariat parce que l'exode rural vers les villes joue le rôle de soupape, empêchant les forces ouvrières de se comprimer jusqu'au point où une explosion devient fatale.

Ainsi on ne trouve pas dans l'agriculture les deux points d'appui sur lesquels Marx a construit sa doctrine socialiste. On n'y rencontre ni capitalistes, ni prolétaires; plus exactement (et, encore une fois, sauf dans quelques régions) on ne les rencontre pas à l'état de groupes antagonistes, puissants par l'argent ou par le nombre, prêts à en venir aux mains. Entre eux d'ailleurs et les séparant, c'est une masse confuse, une foule inorganisée où les divergences d'intérêts ne sont pas assez nettes pour créer des classes, dont les idées ne sont pas déterminées par des situations économiques précises et dominatrices.

En présence de cette situation, dont il ne peut méconnaître tout au moins Tincertitude et la complexité, l'attitude du Parti socialiste, en tant que parti politique, paraît être de ne tenir aucun compte des réserves formulées par ses théoriciens, d'opposer des affirmations aux objections et d'espérer quand même. M. Compère-Morel, dont le rapport au Congrès de Toulouse (1908) a servi de base aux discussions sur la question agraire au Congrès de Saint- Étienne (1909), persiste à déclarer :

« La concentration capitaliste, au point de vue agricole, fait des ravages considérables.

« La grande propriété augmente au détriment de la moyenne, et, si la moyenne ne diminue pas, c'est qu'elle dévore la petite.

« La culture s'industrialise de plus en plus... Les prêteurs d'argent ont la haute main sur une partie de la moyenne et sur presque la totalité de la petite propriété et absorbent, en intérêt des capitaux loués, le plus clair des bénéfices de la moyenne et de la petite exploitation.

« Partout le capital pose sa griffe d'or sur les travailleurs de la terre K »

A ce tableau sans nuances qui veut représenter le triomphe du capitalisme, s'oppose l'image plus brutale encore de la misère paysanne. M. Compère- Morel a parcouru la France du nord au sud comme horticulteur et comme conférencier socialis^te; il n'a

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