‹ L'évolution de la France agricoleChapitre 51 sur 63 · Congrès de Saint Etienne, p. 182 ot 188 à i · texte numérisé non relu

Congrès de Saint Etienne, p. 182 ot 188 à i

blissemenl de la société collectiviste. Mais les petits propriétaires sont plus gênants. Malgré cette misère effroyable dans laquelle M. Compère-Morel les a vus se débattre, ils gardent à la terre qui les tue de fatigue un attachement passionné. Il faudra donc tout d'abord les rassurer. La socialisation du sol les épargnera; elle ne frappera que leurs riches voisins. Et même les députés socialistes seront les meilleurs défenseurs du paysan propriétaire, du métayer et du fermier; ils les aideront à fonder des mutuelles, des caisses de crédit, des coopératives, des syndicats; ils les défendront contre le fisc et contre Fusure; ils vont dresser la longue liste des réformes que le Parti socialiste réaliserait le jour où la classe bourgeoise serait politiquement expropriée.

Autant qu'on en peut juger par le compte rendu sténographique, les affirmations de M. Compère- Morel ont pleinement satisfait la majorité des délégués au Congrès de Saint-Etienne. Son discours a été constamment soutenu par de « vifs applaudissements » et il a eu Thonneur sinon de raffichage, du moins de la publication en brochure de propagande. MM. Guesde et Lafargue ont approuvé cette nouvelle •édition de leur programme agricole du Parti ouvrier français (Congrès de Marseille, 1892; Congrès de Nantes, 1894), qui exprime donc toujours la pensée du Parti unifié en présence du problème agraire.

Quelques socialistes, plus soucieux de vérité que de succès électoraux immédiats, ont vainement essayé de ramener le Congrès au respect des principes et à une observation plus désintéressée de la réalité. MM. Vaillant, Tarbouriech^ Renaudel, Lagardelle, Hervé ont rappelé que « dans le monde rural^

comme dans le monde urbain et industriel, le parti socialiste est avant tout le parti du prolétariat : il prend fait et cause pour les prolétaires contre les classes de ceux qui, directement ou indirectement, sont les agents de Texploitation et de la domination capitalistes.

« ... La propriété individuelle agraire, privilège et monopole qui ne peut se généraliser, obstacle au développement des forces productives et à l'évolution économique, doit inévitablement disparaître, la petite comme la grande propriété K »

M. Roldes a déclaré qu'en ce qui concerne la concentration capitaliste, il ne faut pas procéder par affirmations trop rigoureuses :

« Elle va très lentement et si elle se produit dans certaines régions d'une façon apparente, dans d'autres c'est le phénomène inverse, et nos camarades de l'Hérault, par exemple, vous diront que tous les jours de très vastes domaines , pourvus de l'outillage moderne, sont vendus et ne sont pas acquis par de grands propriétaires, mais sont partiellement dépecés par un certain nombre de petits proprié^ taires ^. »

Il ne faut pas non plus exagérer les symptômes de prolétarisation. Le môme orateur disait aussi : « Il m'est arrivé dans pas mal d'endroits, en entrant dans le détail des faits, des prix de vente des produits, d'entendre les petits propriétaires, le,s petits possé-

1. Congrès de Saint-Etienne, discours de Vaillant, p. 213 et 214.

2. Congrès de Saint-Etienne, p. 243. — Hervé faisait la même constatation : « Je suis ol)Iif^é de vous déclarer, au nom de mes camarades paysans de l'Yonne, ([uc. nous ne rernar(juons pas du tout de concentration de la propriété dans notre région ».

clants conclure ainsi : « Nous ne demandons qu'une « chose, c'est que cela puisse durer un peu ».

Et M. Jaurès, qui s'est borné à présenter au rapporteur quelques observations paternelles, à indiquer quelques réserves qui ne paraissent pas suffisantes pour compenser les exagérations du rapporteur, disait de même :

u Je demande à Gompère-Morel s'il ne se paie pas de mots lorsque, après avoir constaté la permanence, la survivance de la petite propriété paysanne, il dit : Elle ne survit économiquement, socialement, que parce que le paysan, pour la garder, est obligé par l'excès du labeur de se tuer lui-même. Est-ce que c'est physiologiquement exact? Voulez-vous dire que la petite culture oblige aujourd'hui ceux qui l'exercent à une telle dépense de forces que, physiologiquement, la race des propriétaires paysans décline? »

Les critiques de principes ont trouvé leur expression la plus ferme dans le discours de M. Lagardelle : « Il doit y avoir unité de pensée et d'action, aussi bien dans les miUeux industriels que dans les milieux ruraux. Nous ne pouvons pas avoir un visage de petit propriétaire individualiste, quand nous nous tournons vers la masse rurale, et un visage de prolétaire socialiste, quand nous nous tournons vers la masse industrielle.

«... Or, le socialisme est toujours apparu comme une production essentielle du milieu industriel. Est-ce que lorsqu'on va s'adresser aux milieux ruraux, en vertu même de cette conception du matérialisme historique, de cette dépendance des idées à l'égard du milieu, de cette production des idées

par le milieu, on ne va pas se buter fatalement à une impasse?... Evidemment il y a une analogie possible entre le milieu industriel et le milieu agricole, là où il y a grande propriété, où il y a monoculture et, par conséquent, prolétariat.... Mais là où le problème est dramatique, c'est à Tégard des petits propriétaires paysans, pour lesquels le faire-valoir direct est la règle, ou qui utilisent simplement quelques bras pour le complément de l'exploitation rurale.

« (Le paysan) n'est pas hors la propriété, il est dans la propriété, il tient à la terre, comme les plantes, par la racine; il est pleinement emporté par la volonté de posséder, de s'émanciper dans les cadres de la société actuelle; il n'est pas rejeté par les conditions de sa vie en dehors des limites mêmes du capitalisme, il y est incorporé....

« Non, on ne peut pas se poser en sauveurs d'une petite propriété qui est peut-être menacée dans son existence, qui en tout cas développe des sentiments qui ne sont pas socialistes, et, d'autre part, nous ne pouvons pas être des naufrageurs et aller de village en village prononcer la môme oraison funèbre de la petite propriété...

« Non, nous ne pouvons pas demander aux milieux ruraux la même production de socialisme qu'aux milieux industriels. Tous les milieux ne sont pas également favorables à la germination de la pensée socialiste.... Sans doute on peut faire beaucoup : d'abord on peut faire une critique du régime capitaliste, ensuite leur proposer ces solutions pratiques immédiates (mutuelles, associations d'achat, coopératives de production). Mais cela, d'autres partis que

nous Tonl accepté, cela n'est pas caractéristique d'une politique socialiste, et, si nous y adhérons de tout cœur, il n'y a pas là Tempreinte, la marque essentielle du socialisme....

« Il faut autre chose, essayer de prendre les paysans d\me autre façon, car il faut les prendre. Il faut les associer à la lutte entreprise contre TÉtat capitaliste bourgeois.... Que le Parti socialiste se présente devant les masses populaires qui ne sont pas ouvrières, avec un programme de réduction de l'État, de moralité financière, et il pénétrera les milieux ruraux. S'il vient au contraire avec des programmes dogmatiques, des formules abstraites, il ne les touchera pas; s'il leur offre un programme conservateur, il ne les saisira pas davantage^ puisqu'il prendra le masque des partis purement démocratiques... les paysans lui échapperont et il restera les bras vides et ballants devant la plus grande masse de producteurs qu'il y ait dans notre pays^ »

Les fortes critiques de M. Lagardelle n'ont pas eu de prise sur le Congrès; elles ont été accueillies par des murmures et coupées par les interruptions de la majorité, uniquement soucieuse d'organiser la propagande en vue d'une action électorale immédiate. Il ne s'agit plus de doctrines, de méthode ni de principes quand la C. G. T. prêche aux syndiqués l'abstention politique et menace le socialisme parlementaire d'une grève d'électeurs.

Une commission du Parti a été chargée de dresser le cahier des revendications paysannes. Elle n'a pas encore donné une forme définitive à son prospectus

(1) Nous avons suivi le texte corrigé par M. Lagardelle dans son livre sur le Socialisme ouvrier.

électoral, bien que VHumanité du 2 novembre 1909 ait annoncé que « Taccord s'est réalisé sur les idées maîtresses qui doivent y figurer ». Aux salariés, le Parti socialiste promettra Fextension à leur bénéfice de la législation ouvrière, le vote de lois spéciales destinées à améliorer leurs conditions d'hygiène, de nourriture, de logement et la création de prud'hommes agricoles; aux métayers, on fera espérer le vote de lois sur le bail des petites exploitations rurales pour supprimer les privilèges exorbitants du propriétaire et sur le contrat de métayage pour y interdire les clauses abusives (impôt colonique, redevances en nature, etc.). Les paysans propriétaires seront émancipés de la domination capitaliste par les nationahsations de la sucrerie-raffinerie, de Talcool, des engrais minéraux, qui devront être vendus au prix coûtant, de l'importation des céréales et de la minoterie, et par les municipalisations de la vente du lait, de la viande, des primeurs, etc. Enfin le Parti se déclarera favorable au développement des coopératives et il se fera un devoir de conserver et d'étendre les vestiges de communisme qui subsistent sous la forme de terrains communaux.

Pour triompher de leurs concurrents radicaux, les candidats socialistes commencent par leur emprunter leur programme. Quand on considère l'action du Parti socialiste, en tant que parti politique, le socialisme agraire apparaît comme l'exploitation électorale d'une situation économique confuse.

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