III. — GRÈVES ET SYNDICATS D'OUVRIERS
Les efforts des salariés pour améliorer à leur profit les conditions du travail et ceux des petits propriétaires pour organiser la production en commun sont autrement intéressants et significatifs. C'est là, dans les syndicats d'ouvriers agricoles et peut-être aussi dans les coopératives de production , qu'on peut découvrir des sentiments socialistes assez forts, assez précis pour déterminer non pas des votes, mais des actes. Si ces manifestations des tendances socialistes n'étaient pas aussi dispersées, embryonnaires et rares, nous ne nous serions pas attardés si longtemps à l'observation du socialisme parlementaire. Mais il ne faut pas oublier que les observations que nous allons maintenant enregistrer, portent sur quelques régions seulement et non pas sur l'ensemble du pays.
Le mouvement ouvrier dans l'agriculture est tout récent. Il y a une quinzaine d'années on ne le prévoyait pas. Dans son rapport pour l'Exposition de 1900 que nous avons déjà cité, M. Emile Chevalier constatait, en s'appuyant sur de nombreuses monographies, que les rapports entre les patrons et les ouvriers agricoles restaient faciles et cordiaux, s'ils étaient déjà moins familiers qu'ils ne l'ont été a au bon vieux temps » de l'économie domestique. « Il se dégage, disait-il, de toutes nos études locales et de notre propre observation, que les rapports entre ouvriers agricoles et patrons sont bons, pour ne pas dire excellents; tout au plus apporterons-nous une ombre à ce tableau pour certaines fermes des environs de Paris. »
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On aurait pu pourtant, dès cette époque, noter quelques mauvais présages. Chez les domestiques de ferme, le mécontentement se traduisait par de fréquentes ruptures des engagements convenus, par une instabilité qui gênait et inquiétait les agriculteurs. Surtout il aurait fallu tenir compte d'un avertissement significatif. Des grèves s'étaient déjà produites en 1891 et 1892 dans les exploitations forestières du Cher et de la Nièvre ; elles avaient été suivies par la constitution de syndicats ouvriers. Il y en avait aussi quelques-uns, une dizaine peut-être, dans la région viticole méridionale. Mais ils restaient sans action et les grèves de bûcherons n'avaient pas provoqué d'inquiétude en dehors de la région où elles s'étaient produites, sans doute parce qu'on considérait les bûcherons, inexactement d'ailleurs, comme des travailleurs de l'industrie.
On n'a commencé à voir le danger qu'au moment où les ouvriers viticulteurs, dans l'hiver de 1904, ont réussi à étendre toute une série de grèves à travers le vignoble languedocien, de Perpignan jusqu'à Arles. En 1906 et 1907, de grandes grèves se produisent en Seine-et-Marne au moment des moissons, puis de-ci de-là, dans les années suivantes, en Seineet-Oise, dans l'Oise, dans l'Aisne. Les ouvriers horticulteurs des environs de Lyon et de Paris, les jardiniers d'Hyères, les champignonnistes de la région parisienne recourent aux mômes moyens pour améliorer leurs salainîs. Chez les bûcherons du Centre de nouveaux conflits se produisent à plusieurs reprises. En 1907, les résiniers des Landes imitent leur exemple. Au début de 1912, les ouviiers de la viticulture champenoise réclament par le sabotage
et la grève une augmentation de leurs salaires. Désormais la statistique des grèves publiée par le ministère du Travail aura, chaque année, à enregistrer quelques épisodes de la lutte engagée entre les agriculteurs et leurs ouvriers.
Il est inutile de rappeler ici l'histoire des grèves agricoles ; qu'il y ait eu des violences, des illégalités commises, c'est le cas pour toutes les grèves. Ce qui est intéressant, c'est de rechercher comment les ouvriers agricoles sont parvenus à s'unir, à s'organiser et quelles sont les conséquences de leur victoire. Nous allons encore une fois retrouver l'intluence des villes sur les campagnes. La propagande des partis politiques, puis celle des Bourses du Travail, voilà en elTet la cause initiale de cette profonde transformation de lesprit résigné et craintif des paysans.
M. Roblin, dans son étude sur les bûcherons du Cher et de la Nièvre, attribue nettement au Boulangisme une influence décisive sur la formation des groupements ouvriers dans les forets du Centre : « Les ouvriers agricoles et bûcherons ont entendu discuter les conditions de leur travail, ils les ont vu critiquer; on leur a montré, opposé à leurs intérêts, l'intérêt du maître. Ils ont compris. De telles idées n'ont pu que grandir et se développer dans un tel milieu. Le boulangisme a été la première forme, peut-être peu consciente, des revendications ouvrières et sociales du prolétariat rural ». De même, dans le Midi, c'est la propagande électorale du parti guesdiste, quelque temps après l'élaboration de son programme agraire, qui a provoqué la création des syndicats antérieurs à 1900. Par la suite, sont venues s'y