‹ L'évolution de la France agricoleChapitre 56 sur 63 · GRÈVES ET SYNDICATS DOUVRIERS · texte numérisé non relu

GRÈVES ET SYNDICATS DOUVRIERS

la part de récolte qui leur est attribuée. Ainsi la variété des situations économiques dans l'agriculture tend peut-être à se simplifier.

Mais il n'y a encore là qu'une indication. Les syndicats du Bourbonnais s'étaient fondés en 1904, puis groupés en une Fédération qui a compté, un moment, 37 syndicats et 1 800 adhérents, parmi lesquels 750 à 800 métayers. Ces syndicats ont constitué diverses œuvres coopératives qui durent toujours, mais leurs revendications professionnelles n'ont pas abouti. Entre les propriétaires qui pour la plupart se désintéressent de l'exploitation et les cultivateurs, se sont insinués des intermédiaires, des spéculateurs, qu'on appelle dans cette région des fermiers généraux, parce qu'ils louent, moyennant des fermages fixes, plusieurs grands domaines. Ces domaines, ils les divisent en exploitations moyennes de 20 à ()0 hectares qu'ils font cultiver par des métayers, s'elforçant naturellement d'en obtenir le plus grand profit. Le fermier général, voilà donc l'eimemi, le parasite, que le métayer voudrait supprimer « parce que, comme disait l'un d'eux à un enquêteur du Temps, quand on est obligé de faire bouillir trois pots au lieu de deux, le troisième reste bien maigre ». La Fédération avait pris comme programme cett(î formule : « Plus de fermiers généraux, plus d'impôt colonique, plus de corvées ni de redevances, plus de conditions arbitraires ou tyranniques, la vraie culture à moitié prix ». Elle n'a pas [)u réaliser son programme. Elle est seulement parvenue; à dresser en commun avec quelques propriétaires appartenant au parti socialiste-chrétien, un type de contrat de métayage (|ui n'est d'ailleurs pas j)assé dans la pratique. Le bulh'-

lin trimestriel de la Fédération, le Travailleur rural, dont le romancier paysan E. Guillaumin s'était chargé, a cessé de paraître à la fin de sa sixième année.

C'est donc un échec — un échec partiel et qui n'est sans doute pas définitif. Celui qui a dirigé ce mouvement, Michel Bernard, attribue l'insuccès à TindifTérence, à la routine et à la crainte des représailles. Il est certain que les fermiers généraux ont tout fait pour désorganiser les syndicats qui les menaçaient. S'ils y ont réussi sans grande peine, c'est que les métayers ne forment pas un groupe cohérent, fortement uni par des intérêts identiques. Dispersés, ils ne peuvent entreprendre une action collective, maîtrisant les égoïsmes pour le profit de tous. De leur tentative, il faut seulement retenir l'intention.

De même, c'est à cause des sentiments dont elles témoignent, qu'on doit noter que certaines coopératives paysannes se déclarent socialistes. Elles ne sont d'ailleurs pas bien nombreuses, quelques caves coopératives du Midi, celle de Maraussan notamment, une fabrique de balais dans le Gard, quelques moulins à huile de Provence, d'autres encore qui sont disséminées. Mais l'étiquette qu'elles se donnent importe peu. Les manifestations socialistes de ces associations ne consistent guère qu'à réserver une part dans les bénéfices pour des œuvres de propagande.

L'influence socialiste qu'elles peuvent exercer sur leurs membres dépend beaucoup plus des conditions

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de leur vie économique que de la volonté de leurs fondateurs. En ce sens on peut dire — et c'est cela qui est important — que bien des coopératives qui ont été constituées pour améliorer la situation matérielle des petits propriétaires, pour renforcer la propriété privée, travaillent sinon à la détruire, au moins à la transformer profondément. Il faut donc distinguer l'organisation en commun de la production des autres associations, qui se donnent pour objet le groupement des achats de matières premières ou l'organisation des assurances et du crédit. S'il ne semble pas que ces dernières, où s'épanouissent les sentiments solidaristes, puissent exercer même indirectement aucune action révolutionnaire, il n'en est pas de même des coopératives de production. Que des vignerons, par exemple, acceptent de porter leurs raisins au cellier coopératif et de recevoir le prix de leurvinsansavoirdiscuté personnellement avec l'acheteur, c'est un fait si surprenant, si contraire aux habitudes d'esprit des paysans, qu'on est bien forcé d'y voir l'indice d'une profonde inquiétude. Pour qu'ils aient consenti à ne plus être « maîtres chez eux », à subir une réglementation même discutée par eux, même avantageuse pour eux, il faut bien qu'ils aient compris que leur ancienne indépendance était irrémédiablement compromise.

On peut concevoir que si un jour venait où de nombreuses associations ne se borneraient i)Ius à manipuler et à vendre les produits, si les paysans en arrivaient à grouper leurs propriétés pour y appliquer les méthodes de la culture industrit^lle, il deviendrait presque facile au parti socialiste d'exproprier les grands domaines et d'en remettre la direction à

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des syndicats de paysans et d'ouvriers transformés en coopératives.

Un paysan coopérateur, ce n'est plus le petit propriétaire individualiste du temps passé. Comme le dit très justement le socialiste italien Gatti, « le coopératisme nous mène lentement du régime social à intérêts isolés et à propriétés privées au l'égime des intérêts associés et de la propriété collective ».

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