Chapitre i
<=^ ^^ — a et X <=^> J ^ ■; — û. On pourrait multiplier les exemples. L'omission fréquente des voyelles c'est là un des traits carac* téristiques de l'écriture, qui est dû à ce que celle*ci est encore dans la période de transition, dans le passage de la syllabe à la lettre simple. L'élaboration de l'alphabet n'est pas encore achevé en ce qui concerne les consonnes; quant aux voyelles ou plutôt aux signes vocaliques, ils n'ont pas une prononciation unique, et représentent des phonèmes différents.
Le système graphique égyptien est donc une plante que nous saisissons en plein développement et qui, je parle de l'écriture hiéroglyphique, s'est arrêtée dans son évolution. La plante en est restée au milieu de sa croissance.
Origine de l'écriture cananéenne.
Ici, comme dans d'autres cas, l'égyptien nous conduit à re* garder aux langues sémitiques et à voir si l'écriture de ces lan* gués n'a pas passé par une phase analogue. Il me semble que sur ce point M. Golenischeff a été l'un des premiers à soulever cette grave question, et à signaler le rapport qu'on peut retrou* ver entre les deux systèmes. Après avoir combattu le principe que l'école de Berlin met à la base de sa grammaire, lorsqu'elle affirme que le verbe égyptien, comme le verbe sémite, est tri* litère, et avoir montré que ce qui est censé la tertia infirma n'est nullement un radical, mais une voyelle ou une consonne re* doublée qui niarque une nuance dans le sens, et dont l'emploi n'est par conséquent qu'occasionnel, le savant égyptologue russe ajoute (1) : «Ce serait aux sémitisants à examiner si les semi* voyelles dans les langues sémitiques n'avaient pas une valeur plus individuelle, plus tranchée que celle qu'elles ont prise plus tard, je veux dire si ces semi*voyelles n'ont pas pu avoir été de
(1) Golenischeff, Le conte du Naufragé, p. 129.
vraies voyelles avant d'être devenues, dans la prononciation, des ombres de sons, comme par exemple l'K. ou d'avoir été des aides graphiques pour exprimer des voyelles longues dans l'écriture assez défectueuse de la plupart des peuples sémitiques».
Il nous semble qu'on peut aller plus loin et retrouver des rapports encore plus frappants entre les deux systèmes d'écriture. Il est certain qu'en hébreu par exemple, dans le mot hl/^p, au* cune voyelle ne paraît indiquée, ni dans le mot s^bXf le K étant non la voyelle a mais une consonne à laquelle on peut adapter des points*voyelles différents qui en indiquent le son. Il en est de même pour l'o, et Vi, dans les mots lÛtT et ""Ûtl^. C'est là le dogme fondamental des hébraïsants. Il n'y a pas de voyelles dans l'alphabet hébreu, et cependant écoutez la prononciation de ces mots, ces signes X T et ^ ne sont que des voyelles. Il y a donc contradiction absolue entré la langue parlée et l'affirmation des grammairiens.
D'ailleurs, les points#voyelles sont une addition récente, et même très moderne, l'ancienne écriture ne la connaissait pas, et elle ne reproduisait que des consonnes ou, suivant l'expression chère aux grammairiens sémitisants, le squelette des mots. On nous dit cependant (1) que les Juifs polonais lorsqu'il s'agit de trans* crire un nom étranger et d'en rendre les voyelles, emploient les consonnes X, 1, \ p; et plus anciennement, dans l'araméen biblique, Marti nous enseigne qu'avant l'emploi des points voyelles, les voyelles étaient indiquées par des consonnes parmi lesquelles il cite n. (2) Pour ce qui est du syrien, Brockelmann, après avoir répété l'axiome fondamental que les Syriens à l'origine, comme les Hébreux, n'écrivaient que des consonnes, affirme que celles qui correspondent à a, o et i ont perdu dans un grand nombre de cas leur valeur de consonnes (3) et ne sont que des voyelles.
Et ici, comme précédemment, je me permettrai de poser aux spécialistes sémitisants la question suivante : les Juifs polonais,
(1) Erman, Grammaire, 3. éd. p. 20.
(2) Marti, Kurzgefal^te Grammatik der Biblisch*Aramâischen Sprache § 4
(3) Brockelmann, Syrische Grammatik § 4.
les Araméens, les Syriens, bien loin d'introduire dans la langue écrite une innovation, ne rendentsils pas à ces lettres leur valeur originelle, ne sont#ils pas restés fidèles à l'ancienne tradition ? Ecoutons un instant, non pas les grammairiens, mais les gens qui parlent. Pour quiconque prononce le mot aleph, la première lettre est la voyelle a et n'est pas autre chose. Il s'agit mainte* nant d'écrire le mot, c'est à dire de fixer, de rappeler ce qu'on entend, et pour cela on trace une consonne, c'est à dire un signe qu'on n'entend pas, et le son a qui est pourtant l'élément essen* tiel dans cette lettre, on n'en tient pas compte ; on ne le mar* quera pas, et ce n'est que très tard qu'on inventera un petit signe indiquant que cette consonne doit se prononcer a. Il en est de même du mot elohim, dans lequel la première et la troi* sième voyelle serait indiquée par deux consonnes, tandis que celle du milieu ne serait presque toujours marquée par aucun signe.
Il nous semble qu'il y a là une analogie complète avec ce qui se voit dans les mots égyptiens. K et "^ comme (j et [1 [1 sont des voyelles, ou plutôt des sons vocaliques qui peuvent varier sui* vant les cas. En hébreu comme en égyptien, il faut distinguer le signe de sa prononciation, l'S peut être un a dans le mot aleph, un e dans elohim, un ô dans ÎKi£ zôn. L'"* est un i et un é dans le mot ''Û''S bimé. Ces signes n'en sont pas moins des voyelles aussi bien que l'a anglais que les Anglais appellent é, et qui a les prononciations les plus variées, ou même l'e français.
Je ne nie pas que dans certains cas 1'^ et 1*1 comme l'i et Vu dans les langues romanes ne puissent avoir la valeur de con»» sonnes. En français, les anciennes écritures n'avaient qu'un signe pour I voyelle et i consonne, et ce n'est que plus tard qu'on a adopté le signe j que, lorsqu'on épelle, on nomme je. De même, le V s'appelait autrefois u consonne, et les inscriptions latines en général ne distinguent pas ces deux lettres.
Il est certain qu'en hébreu 1' K n'est pas toujours écrit là où il y a une voyelle à faire entendre, de même aussi 1'"* et le 1 ; à l'habitude, il semble que la voyelle n'est pas exprimée, comme
28 Chapitre i.
cela se voit en égyptien, et il me semble que pour l'hébreu M. Praetorius en donne l'explication (1) quand, partant du cy* priote pour passer au cananéen, il nous dit que ces voyelles ne sont écrites que quand elles sont VAnlaut d'une syllabe. Pour l'égyptien il y aurait à voir si l'emploi du signe vocalique n'est pas plus général, et si l'on ne le trouve pas souvent dans VAus= laut de la syllabe, sans parler de ce que, à mesure que la con* sonne perdait la voyelle qui lui était inhérente, on se mit à l'ajouter à la consonne, ce que, à ma connaissance, on ne voit pas dans les langues sémitiques.
Si maintenant nous en venons aux consonnes véritables, alpha* bétiques, il est certain que dans l'égyptien ^ J X ou dans l'hé* breu bîûp. elles paraissent absolument dépourvues de tout élément vocalique, et pourtant ils existaient dans la prononciation. C'est donc une imperfection dans le système de l'écriture, dont l'in* convénient devait se faire sentir autrefois comme c'est encore le cas maintenant. Dans l'arabe vulgaire, les points voyelles n'exis* tent pas. Quiconque a séjourné en Egypte et a voulu se faire lire une lettre ou un document manuscrit, aura remarqué que le lecteur ne peut pas le faire d'emblée sans préparation. Il faut qu'il commence par déchiffrer son texte, par reconnaître et dis* tinguer les mots avant de les prononcer à haute voix. Le pro* grès de l'écriture ne s'est pas fait comme dans l'alphabet grec, on en est resté à un état inachevé, on a conservé aujourd'hui une lacune que les points^voyelles ne comblent qu'imparfaitement, puisqu'ils ne sont pas encore d'un usage général.
Or, à la réflexion, on peut de moins en moins se repré* senter que ce soit là l'état originel, que ce qu'on entend n'ait été reproduit que par des consonnes. Et quand on croit avoir rendu raison de ce fait qui paraît si étrange, en disant que les primitif ont exprimé par l'écriture le squelette seul des mots, cette explication, bien loin d'être satisfaisante, frise l'ab* surdité.
(1) Praetorius, Uber den Ursprung des Kananaischen Alphabets, p. 8.