‹ L'évolution de la langue égyptienne et les langues sémitiquesChapitre 23 sur 96 · Chapitre i · texte numérisé non relu

Chapitre i

le sens du signe idéographique ? A cette idée, il y a de graves objections à faire. Si les caractères phonétiques étaient l'expli* cation du caractère figuratif, pourquoi cette explication précé* derait*elle toujours la figure ? et quelle nécessité y aurait*il alors de dessiner la figure dont le nom vient d'être donné ? Puis, comment expliquer les déterminatifs génériques ? A quoi bon, par exemple, le signe A qui détermine un nombre considérable de mots ? on ne voit guère quelle en est l'utilité, et pourquoi il a été écrit.

Peut*on dire aussi, avec Erman. que les déterminatifs sont la partie la plus récente de l'écriture égyptienne ? (1) Peut*étre, s'il s'agit de déterminatifs génériques, mais le déterminatif véri* table, celui qui représente bien la figure ou l'action qui vient d'être nommée, doit remonter à l'origine de l'écriture. C'est aussi l'opinion de Sethe. Il nous semble que la présence du déter* minatif s'explique si l'on se reporte aux premiers commen* céments de l'écriture. Nous l'avons vue passer du dessin des primitifs à l'écriture figurative; de là il y a eu un pas de plus, l'adoption de l'écriture alphabétique, mais ce nouveau progrès s'est fait en corrélation étroite avec le dessin, et ce qui le prouve, c'est que pour l'égyptien une sculpture ou une pein* ture murale n'est jamais complète, s'il n'y a un texte pour l'accompagner.

Tacite (2) nous dit que les premiers, les Egyptiens ont représenté les idées par des figures d'animaux, et que les plus anciens mo* numents de la mémoire humaine sont gravés sur des rochers, et qu'ainsi les Egyptiens se donnent pour les inventeurs des lettres. Si l'assertion de l'historien romain est fondée, et que les premiers essais d'écriture aient été gravés par eux sur des rochers, on peut supposer à juste titre que ces premiers essais se présentaient

(1) Je ne puis me ranger à l'assertion d'ERMAN que les déterminatifs sont beaucoup plus rares dans les textes des Pyramides que plus tard. Il me semble, au contraire, qu'ils sont nombreux et employés lorsqu'ils ont un sens spécial, c'est à dire lorsqu'ils représentent l'objet ou l'action dont ils suivent le nom. Ce sont les déterminatifs génériques dont l'origine serait plus tardive.

(2) Annal. 11. 14.

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sous la forme restée immuable pour les sculptures murales pen# dant les siècles qu'a duré l'écriture hiéroglyphique, celle d'un dessin accompagné de caractères phonétiques. Ce devait donc être à un degré plus rudimentaire, quelque chose d'analogue à ce que nous voyons dans les sculptures des tombeaux de l'An* cien Empire.

Nous avons déjà montré que ces sculptures comme celles des temples, n'étaient pas de simples décorations, mais qu'elles avaient un but didactique, elles devaient enseigner par la vue ce qu'était la vie du défunt dans l'autre monde. Mais ici le but didactique était encore plus prononcé, ces bas^reliefs où la figure est en général accompagnée du mot par lequel est exprimé l'acte figuré, et par le nom et les titres de la personne, sont destinées à enseigner comment se dit et comment s'écrit l'acte dont il s'agit. En d'autres termes, la figure a été la première, l'inscription a suivi pour dire son nom. Je prends un exemple dans les sculp# tures de l'Ancien et du Nouvel Empire, l'une des scènes les plus fréquentes est celle de bouchers qui abattent et dépècent un bœuf, les mots qui l'accompagnent sont presque toujours les mêmes. L'un de ces bouchers qui, comme ceux de nos jours, a son aiguisoir retenu à la ceinture par une corde, se sert de son instrument pour affiler son couteau (1). Au dessus du person* nage on lit ces mots cz^s I «aiguiser le couteau», sans aucun

déterminatif puisque le personnage est là qui le fait. La repré# sentation complète nous donne donc un double enseignement, celui des yeux et celui de l'oreille, elle montre comment l'acte se fait, c'est ce qui frappe les yeux, et aussi comment cet acte s'appelle, c'est là ce qui frappe l'oreille et lui enseigne par quels signes on fixe, on rappelle ce mot.

Il semblerait donc qu'à l'origine, ces représentations sur les rochers dont parle Tacite ne devaient se composer que de la figure et des mots qui y correspondaient exactement. Puis

(1) Davies, Ptahhotep II, pi. XXIII, et dans presque toutes les scènes de boucherie.

quand l'écriture fut plus développée, on l'employa à compléter ces représentations en y ajoutant ce qui ne pouvait pas être figuré, les noms des personnages, leurs titres, et leurs conver* sations. Un texte écrit qui ne doit pas être accompagné de figures, comme les textes des Pyramides, est cependant la repro* duction abrégée de la représentation. Les mots cités plus haut sont écrits avec le couteau comme déterminatif, qui est tout ce qui reste de la scène et qui la rappelle ; et alors il remplit une fonction très importante, il distingue les mots, et il en facilite la lecture.

Qu'on prenne un des textes destinés à être lus à haute voix, comme par exemple ceux des Pyramides; si l'on recherche quel est l'usage des déterminatifs et leur raison d'être, il est des cas où l'emploi est facilement reconnaissable. J'ouvre le volume à la première page venue et je trouve cette phrase : ^^

|^£^P(j>^^^-^z::^(]^']£:5:£î^£55^. Le premier déter.

minatif montre une barque, et rappelle le dessin où l'on verrait un homme assis dans sa barque, une rame à la main. Ainsi il indique la prononciation des signes qui précèdent. Le mot N^ "^^■^^ a plu# sieurs sens, en particulier il veut dire être malade. Il est bien possi* ble que dans les deux cas la prononciation ne soit pas identique, en ce qui concerne les voyelles. Le déterminatif sert donc à indi* quer qu'il s'agit de navigation, et le lecteur n'est pas embarrassé pour donner au mot la prononciation correcte, car il connaît la lan* gue. C'est là un point sur lequel on ne saurait trop insister et qu'on est trop enclin à oublier. L'écriture égyptienne est destinée aux Egyptiens, c'est à dire à ceux qui parlent la langue et qui en comprennent les mots. Ce n'est pas une écriture qu'on puisse facilement déchiffrer et lire sans se rendre compte du sens de ce qu'on lit, comme par exemple lorsqu'il s'agit d'un texte grec. Il en est de même du déterminatif ^^ qui suit le verbe I (1 ^ — d, le causatif de [1 .^ — d. Il y a beaucoup de mots M .. — Q qui ne se composent que de deux voyelles, lesquelles très probablement sonnaient différemment. Dans ce cas^ici, (lv= — c sonnait^il exacte*

ment comme dans le mot [| /wwva qui veut dire laver et qui, à

I /\A/VWS

en juger par le copte 6IX devait se prononcer ïa ou ïo ? nous ne saurions le dire, pas plus que pour le mot l\^ — ^'^^ qui veut dire la chair. Il ne faut pas oublier que les voyelles sont des phonèmes variables. Nous avons ici une sorte de raccourci de la scène telle que nous la verrions sur le mur d'un tombeau, l'objet ou l'acte figuré et son expression phonétique. Le déter* minatif indiquant de quel objet ou de quel acte il s'agit, nous enseigne la prononciation du mot ; il joue ainsi le rôle d'indi* cateur phonétique.

En même temps, dans un très grand nombre de cas, il marque où le mot finit, il sépare le mot du suivant, par exemple dans la phrase que nous avons citée, le déterminatif termine le mot X c^^x^- Dans le mot Q-y) •rt?^^ y ^^ déterminatif trois fois répété signifie que le mot est un pluriel et qu'il faut le pro# noncer avec la désinence u du pluriel, qui ici est aussi indiquée phonétiquement par v^. Dans nos langues, les mots sont séparés les uns des autres ; ils ne le sont pas en général dans un texte grec ou latin. Et l'on se demande si le lecteur ne devait pas commencer par déchiffrer un pareil texte avant de le lire à haute voix. Il en est de même en copte, cependant dans certains ma# nuscrits on voit un petit intervalle entre les mots.

Comme l'écriture égyptienne est un dessin, elle n'a pas de signes conventionnels, tout au plus pourrait*on donner ce nom au point qui quelquefois suit un mot comme la bouche, ou

aux trois points du pluriel. C'est donc par des figures que tout doit être indiqué. C'est une figure qui montre la fin d'un mot, le déterminatif que dans bien des cas on considère comme étant l'explication du groupe phonétique qui précède.

On s'est souvent demandé quel était l'usage du déterminatif. Pourquoi, disait;'on, ajouter à un mot un signe qui en est l'ex* plication, à quoi sert ce signe dans la lecture à haute voix où il est muet ? Maintenant l'usage en paraît très clair, et la pré* sence du déterminatif est, sinon absolument nécessaire, du moins

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d'un grand secours, que la lecture soit à haute voix ou à voix basse. Dans un mot dont la prononciation est incertaine, il la fait connaître, surtout en ce qui concerne les voyelles au sujet desquelles quiconque sait la langue n'a pas de doute, puis il marque la fin d'un mot, il joue un rôle qui se rapproche de la ponctuation. Et cela explique que le déterminatif ne soit pas toujours l'image exacte de ce que veut dire le mot qui précède, que ce soit ce qu'on a appelé un déterminatif générique^ L'essen* tiel, c'est que le lecteur voie que le mot finit par ce signe, c'est pourquoi nous rencontrons un si grand nombre de mots qui se terminent par le bras armé ^ — o, auquel on ne saurait guère attri* buer une autre utilité que celle*là.

Si l'on veut donner au déterminatif un nom indiquant sa fonc* tion, on l'appellera signe auxiliaire. Il n'est pas indispensable, on peut trouver des textes qui n'en ont pas, ou qui en ont fort peu, mais il est indubitable que la présence du déterminatif facilite considérablement la lecture, un peu comme les points* voyelles facilitent celle d'un texte sémitique. Cela explique pour* quoi le déterminatif non seulement n'a pas été abandonné, mais au contraire est plus fréquent dans les textes du Nouvel Empire que dans ceux des Pyramides.

Ce qui a empêché jusqu'à présent de reconnaître le caractère du déterminatif et le but pour lequel il a été employé, c'est qu'on n'a pas suffisamment tenu compte du caractère originel du mot égyptien, caractère qu'il n'a jamais abandonné, même dans le démotique. On a toujours voulu soumettre le mot égyp* tien aux lois qui régissent une écriture alphabétique tout à fait conventionnelle, et où chaque signe n'a plus rien de figuratif, mais a une valeur par lui*même, tout à fait indépendante de son apparence. Pour un mot écrit en un alphabet de ce genre, chaque signe est à sa place marquée, il n'y a pas d'inversion, chacun est écrit dans l'ordre où il doit être prononcé, et chacun con* serve son rang.

Il faut toujours revenir à ce que le mot égyptien est un dessin qui doit être lu d'une certaine manière, mais que ce n'est encore

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qu'une écriture imparfaite, dans laquelle le caractère alphabétique n'a pas atteint son plein développement. (1)

Nous avons vu plus haut que cette écriture n'était pas régie par la loi fondamentale à laquelle obéit l'écriture grecque : toutes les lettres du mot, aussi bien voyelles que consonnes, doivent être écrites, et aucune ne doit être omise. Il est une autre loi qui n'est observée qu'avec une certaine irrégularité, c'est que toute lettre a dans le mot une place définie dont elle ne peut s'écarter.

Cette loi prévaut en général, surtout dans le commencement des mots, et dans beaucoup de cas la métathèse se justifie et s'explique. Mais très souvent on se trouve devant des exceptions difficiles à expliquer quoiqu'elles soient très fréquentes. Il semble alors que l'idée du dessin n'ait pas disparu, le mot se compose d'un certain nombre de signes, voyelles et consonnes, qui doi* vent commencer par l'un deux, mais dont l'ordre n'est pas absolu. Il en serait des mots comme des cartouches, où la dis* position des signes est réglée presque entièrement par le fait que le nom royal est composé d'un groupe de figures qui doi* vent être disposées de manière à produire un certain efi^et gra# phique, ou par le fait qu'il y a une certaine hiérarchie dans les signes, due aux idées religieuses. Ainsi o, le nom du dieu Ra,

(1) Je trouve qu'avant moi un savant français dont les travaux sont trop oubliés, le Marquis de Rochemonteix, avait émis une idée toute semblable : « Les écritures sémitiques, celle de l'Egypte Ancienne, sont des écritures mné= moniques, bien plutôt qu'analytiques. Chaque mot forme un groupe que l'usage apprend à reconnaître. Dans ces longues lignes sans séparations l'oeil épelle les mots, au lieu des lettres ; il les isole comme des monogrammes dont les éléments peuvent sans danger être polyphones ; c'est avant tout la com; binaison de ces éléments qui annonce le mot, et indique pour chaque polys phone une prononciation déterminée.» (Œuvres diverses p. 127).

Le point de vue de Rochemonteix me paraît tout à fait juste. Le mot sémitique ou égyptien est un groupe que lit sûrement celui qui connaît la langue. Mais il y a lieu de distinguer les langues sémitiques de l'égyptien. L'écris ture égyptienne a conservé le caractère figuratif qu'a perdu celle des Sémites. Le mot égyptien n'est pas seulement un groupe de signes, c'est un dessin, et pour le lire correctement il faut le secours du déterminatif qui en indique la prononciation, et qui souvent le sépare du groupe suivant. Le caractère figu* ratif peut seul expliquer la polyphonie.

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