Chapitre m
langue sémitique importée d'Arabie et imposée par des conque* rants à une population aborigène qui n'eut pas la force de leur résister, mais qui cependant ne tarda pas à dénaturer et à décom* poser complètement la langue du vainqueur.
C'est donc la théorie de la décomposition, cette évolution à rebours, dont parlait Sethe, qui est à la base aussi de la gram* maire d'ERMAN. Cette décomposition aurait porté sur une langue sémitique idéale qui venait de l'extérieur.
Ici se pose une question où les opinions des deux auteurs ne paraissent pas pouvoir se concilier. Qu'en est*il de l'écriture ? Elle est figurative, par conséquent elle ne peut être née que dans le pays même, elle ne peut pas être venue de l'extérieur. Elle a conservé encore certains caractères de l'enfance, elle ne s'est jamais complètement séparée du dessin, et même du dessin encore im* parfait. Or tandis que les langues sémitiques, celles du moins auxquelles on compare l'égyptien et qui sont de date récente, sont arrivées à des écritures de caractère alphabétique véritable, où l'élément figuratif n'existe plus, et où chaque signe n'a que sa valeur alphabétique conventionnelle et n'a pas de sens par lui*même, l'égyptien a suivi une voie tout inverse. Il a fallu, pour passer de l'écriture purement figurative, du dessin à l'écri* ture alphabétique même rudimentaire, la décomposition de la langue. Sethe nous l'a enseigné (1) la langue égyptienne, telle que nous la connaissons, ne consiste qu'en débris (Triimmer) de formes beaucoup plus complètes. C'est la décomposition qui a fait de mots à trois consonnes des syllabes à deux, puis des mots à une seule consonne qui sont devenus l'alphabet. C'est de ces chutes successives de deux des trois consonnes qui com* posaient un mot, qu'est né l'alphabet que la langue originelle n'avait pas, et ne pouvait avoir. Il fallait, pour que l'alphabet apparût, des siècles de dégénérescence.
Ainsi, d'un côté ; les autres langues sémitiques, parties aussi d'Arabie suivant Erman, arrivent à des alphabets purs, d'un
(1) Voir cisdessus p. 2.
66 Chapitre ii.
caractère très avancé, et dont l'un même est la tige de celui qui est devenu le nôtre, de l'autre, la langue qui s'est établie en Egypte ne peut être écrite qu'à condition d'être assez dénaturée pour devenir méconnaissable ; plus la décomposition sera avancée, plus l'écriture marchera dans la voie du progrès réel, qui est de devenir alpha* bétique. On conviendra que cette théorie est étrange. Il semble* rait donc que la vengeance des aborigènes subjugués par les Sémites a été de fournir aux conquérants une écriture encore primitive, mais dont la naissance et le développement étaient Subordonnés à une condition : la langue qui leur avait été im# posée devait être changée au point qu'il n'en subsistât que des restes difficiles à reconnaître. Plus la décomposition sera profonde, et plus elle fera tomber les formes anciennes, plus le progrès de l'écriture s'accentuera. Telle est pour la grammaire comme pour l'écriture, la théorie de la dégénérescence sur laquelle est fondé le système de l'école de Berlin.
L'égyptien est donc une langue sémitique. C'est là ce que nous enseignent les grammaires d'ERMAN et de Sethe Or, si nous considérons l'œuvre dans son ensemble, tout en admirant la somme énorme de travail qu'elle a réclamée et la sagacité qui souvent s'y fait jour, nous sommes frappé de ce que cette créa* tion, habilement conçue et de fort belle apparence, a un carac* tère tout à fait artificiel. Ce n'est pas proprement une grammaire égyptienne, c'est une grammaire sémitique taillée dans les formes égyptiennes. Je ne songe pas un instant à nier toute la science que contiennent ces volumes, mais mes savants confrères de Berlin me permettront de répéter ici ce que j'ai dit ailleurs : leur œuvre est le produit d'un laboratoire philologique. C'est une langue égyptienne composée par des procédés sémitiques. Cela est surtout visible dans le livre de Sethe. Il part de l'idée que l'égyptien est une langue sémitique, par conséquent on doit (muss) forcément y trouver certaines formes qui caracteri* sent ces langues. Et si ces formes ne sont pas ce qu'on atten* dait, cette divergence n'est qu'apparente (scheinbar), elles l'ont certainement été autrefois.