‹ L'évolution de la langue égyptienne et les langues sémitiquesChapitre 84 sur 96 · Chapitre v · texte numérisé non relu

Chapitre v

dans les peuplades du sud de l'Afrique nous disent tous que les nombreuses tribus qui habitent le pays, et qui souvent sont hostiles les unes aux autres ont chacune son dialecte propre. Il en est de même parmi les populations du sud de l'Inde. Et cette diversité s'est perpétuée même dans les états civilisés. Au Moyen Age, l'Italie était divisée en républiques séparées; chacune avait son dialecte, celui de Florence n'était pas celui de Gênes, et si le florentin a fini par s'imposer, il subsiste encore aujourd'hui des traces de cette diversité. Quiconque va de Rome à Florence s'en apercevra aussitôt, et s'il arrive de Naples, la différence dans le langage, dans la forme et surtout dans la prononciation, est encore plus accusée.

Il devait en être exactement de même en Palestine dans les temps anciens. Chacun de ces peuples énumérés par Josué, ayant son roi et sa ville, devait avoir son patois ou dialecte, parmi lesquels nous ne savons où trouver l'hébreu. L'hébreu n'était certainement pas la langue littéraire, la v.oivf} en usage dans tout le pays, puisque nous savons par les tablettes de Tel el Amarna que c'était la même qu'en Mésopotamie. Cette région avait sans doute aussi un grand nombre de dialectes. On ne peut pas sup* poser que tous les peuples, depuis Suse jusqu'en Asie Mineure, qui se servaient comme langue littéraire du babylonien cunéi* forme, ou pour lui donner son nom propre, de l'Accadien, par* laient tous la même langue. Il devait y avoir en tous cas un grand nombre de dialectes sémitiques. C'est un de ces dialectes que parlait Abraham, ou plutôt la tribu des Abrahamites quand elle vint s'établir à Canaan, dans le sud de la Palestine. Ils arri* vèrent au milieu de peuplades parlant aussi des dialectes sémi= tiques semblables au leur, que la seconde génération adopta cer* tainement, comme nous le voyons encore aujourd'hui. Nous avons des restes de ces dialectes cananéens dans les gloses de plusieurs des tablettes de Tel el Amarna. Les Israélites, étant étrangers en Egypte, gardèrent leur langue sémitique, et à la conquête se retrouvèrent au milieu de populations qui avaient un parler tout semblable au leur, qu'ils avaient emporté de Palestine.

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Peut*ori admettre avec Brockelmann (1) que cette ancienne langue de Canaan révélée par les tablettes cunéiformes de Tel el Amarna subsista jusqu'aux environs du 11"'^ siècle, quand elle fut éliminée par l'écriture et la langue nationale? Il nous semble que l'archéologie, l'épigraphie et l'histoire nous mènent à des conclusions très différentes. L'hébreu, dont je ne songe pas à nier l'antiquité, a une histoire fort semblable au copte. Il a été le jehoudith, le dialecte de Juda, jusqu'au moment où il a été mis par écrit, et quand pour cela on a adopté une écriture nou* velle, l'hébreu carré. Le changement s'est fait aux environs de l'époque chrétienne.

Avant de développer les arguments sur lesquels j'appuie ma thèse, il importe de donner aux mots le sens qu'ils avaient dans l'antiquité, et non pas celui qu'ils ont pris chez les philologues modernes. Pour les anciens, une langue n'a d'autre nom que celui du peuple qui la parle ou de la contrée dans laquelle elle règne. Les modernes ont classé les langues d'après leurs caractères, la famille à laquelle elles appartiennent. Araméen est pour nous une langue sémitique, ayant son alphabet et ses formes particu* lières qui le distinguent d'autres langues voisines. Ce sens est absolument inconnu aux anciens. Araméen, pour eux, veut dire le langage des habitants de l'Aram, et pas autre chose. Si nous avions dans l'Ancien Testament le mot hébreu dans le sens de langue hébraïque, il voudrait dire la langue que parlent les Hébreux, qui pourrait ne pas être la même suivant l'époque à laquelle on la parlerait. 'E^gaïoii se trouve dans le Nouveau Testament, où il ne désigne point l'hébreu mais l'araméen, qui était la langue usuelle des Israélites à cette époque. L'inscription de la Croix est très instructive à cet égard : 'E^Qaïoxi^ Pw^aiffTi, '^EllrjviaTÎ; elle devrait être traduite : «dans la langue des Hébreux, des Romains et des Grecs». Traduire avec les modernes «en hébreu, en latin et en grec », c'est une erreur, quand nous voyons

(1) Brockelmann, GrundriB der vergleichenden Grammatik der semitischen Sprachen, Einleitung, p. 6.

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