Congrès de physique, t. III, p
Voici, d'ailleurs, quelques extraits de mes publications :
Dès le début de l'année 1897 {Comptes re7idus, 5 août 1897, p. 755), je montrais que tous les corps frappés par la lumière donnent naissance à des radiations de la famille des rayons cathodiques.
Quelques semaines plus tard, je prouvais l'analogie de ces radiations émises par les corps sous l'action de la lumière avec les raj'ons uraniques et concluais une note en disant : « Les propTiétes de l'uranium ne seraient donc qu'un cas particulier d'une loi très générale » {Comptes rendus^ 1897, p. 895).
Mes premières recherches furent développées pendant huit ans dans de nombreux mémoires où je donnais chaque fois des expériences nouvelles. Et mes premières expériences paraissant un peu oubliées par des auteurs qui retrouvaient chaque jour ce que j'avais déjà signalé, j'ai rappelé mes publications antérieures dans une note des Comptes rendus de l'Académie des Sciences de 1902, dont voici un extrait :
« Dès le début de mes recherches sur le mode d'énergie auquel je donnai le nom de lumière noire, j'ai énoncé que les effluves qu'émettent les corps frappés par la lumière sont de^ même nature que les rayons uraniques, généralement considérés aujourd'hui comme identiques aux rayons cathodiques et constitués par des éléments d'atomes dissociés, porteurs de charges électriques.
« Étendant le cercle de ces recherches, j'ai montré plus tard que les mêmes effluves se manifestent dans un grand nombre de réactions chimiques, et j'ai pu conclure que celte production d'effluves sous des influences fort diverses constitue un des phénomènes les plus répandus dans la riature.
« Depuis celle époque, divers auteurs, Lénard notamment, sont arrivés également à cette même conclusion que les métaux frappés par la lumière engendrent des rayons cathodiques déviables par l'aimant.
u Tous les effluves se dégageant sous l'action de la lumière dans les conditions qui viennent d'être exposées présentent les plus étroites analogies avec les émissions décrites maintenant sous le nom de radio-activité de la matière. La production de ces dernières semble donc bien, comme je fus seul à le soutenir pendant longtemps, un cas particulier d'une loi très générale. La loi générale serait que, sous des influences diverses, les atomes de la matii're peuvent subir une dissociation profonde et donner naissance à des effluves possédant des propriétés fort différentes de celles des corps dont ils émanent. « (Comptes rendus 1902, p. 32).
L'absence de mémoire de quelques physiciens avait déjà frappé un des plus éminents d'entre eux. M, de Heen, professeur ae physique à lUniversité de Liège, quelque peu scandalisé, écrivit un mémoire : Quel est l'auteur de la découverte des phénomènes
dits radio-actifs? (publié par l'Institut de physique de Liège, 1901), où, s'appuyant uniquement sur des textes, il rétablissait la vérité. Je n'avais jamais alors vu ce savant professeur et ne connus son mémoire qu'en le recevant. S'il m'avait consulté avant de le publier, je lui aurais dit que le seul point auquel je tenais était la démonstration de l'universalité de la radio-activité de la matière, attendu que le véritable auteur de la découverte de la radio-activité était Niepce de Saint-Victor, lequel révéla, il y a cinquante ans, les propriétés possédées par les sels d'urane d'émettre, durant plusieurs mois, des radiations dans l'obscurité, ainsi que je le rappellerai .plus . loin. Ceux qui ensuite mirent la question entièrement au point furent Curie, avec sa belle découverte du radium, etRutherlord, avec son étude du rayonnement des corps radio-actifs.
Les livres de vulgarisation, dus aux disciples de M. Becquerel présentent les faits précédemment rapportés d'une façon tout à fait différente. Dans l'ouvrage de M. Berget, Le Radium, on lit, page 37 : « Alers. .les travaux de M. Becquerel furent autant de n conquêtes; il reconnut coup sur coup, en 1896 et 1897, que les « rayons émis par l'uranium no subissaient ni la réflexion sur les « miroirs, ni la réfraction par le prisme»!! C'est exactement le contraire que' M. Becqueret persistait alors-à vouloir démontrer. Les textes donnés plus haut le pro,uvent clairement.
Il y a plus d'un enseignement philosopbiqiie à tirer de ce qui précède. Je ne parle pas, bien entendu, de la façon d'écrire l'histoire dont je viens de donner un spécimen : on ne l'a jamais écrite autrement. Je veux parler simplement de l'intensité des illusions que peuvent créer chez un physicien habile, aidé de nombreux préparateurs, la suggestion produite par .des .idées préconçues. Si jadis Niepce de Saint- Victor n'avait pas écrit que les radiations émises dans l'obscurité par les sels d'urane étaient de la lumière emmagasi^ié©, c'est-à-diro une sorte de phosphorescence, M. Becquerel n'eût assurément jamais songé à les considérer comme devant nécessairement se réfracter, se réfléchir et se polariser. De telles erreurs expliquent facilement quelques-unes des énormités que publièrent sur les rayons N des observateurs de très boune foi.
Dans le même livre, où je suis si malmené, M. Becquerel s'est enfin décidé, pour la première fois, à mentionner le nom de Niepce de Saint-Victor, dont il s'était borné d'abord à reproduire les expériences sur les sels d'urane, en suivant ce prédécesseur jusque dans ses erreurs, puisqu'il croyait, comme lui, à une sorte de lumière emmagasinée.
Peu équitable pour les vivants. M, Becquerel l'est moins encore pour les morts, et ses exclusivités sont parfois bien inéclairées. Niepce est exécuté en quelques lignes. «Niepce, dit-il, n'a pu observer le rayonnement de l'urane parce que l'auteur employait des plaques trop peu sensibles. »
Il suffit de lire les comptes rendus de l'époque pour voir à quel point cette dernière assertion est peu fondée. Dès 1867, Nicpce constatait que les sels d'urane, enfermés dans un étui de ferblanc, impressionnent les plaques dans l'obscurité : t l'on constate, dit-il, aj7rès plusieurs mois la même activité que le premier jour» ^.
S'il était \Tai que Niepce de Saint-Victor, sans faire d'expériences, ait deviné précisément l'existence du seul corps de la nature, possédant la propriété d'émettre des radiations dans l'obscurité, une divination semblable eût été un peu plus que du génie.
Mais Niepce n'avait pas de telles prétentions. C'était un chercheur consciencieux et patient, dédaigné pendant sa vie, oublié après sa mort. Le fait que deux physiciens seulement aient ose rappeler à M. Becquerel les expériences de Niepce montre de quel faible degré d'indépendance scientifique nous jouissons en France.
On ne peut songer sans amertume aux conséquences de l'opposition que firent à Niepce les savants officiels de son temps. Si, au lieu de s'efforcer de ridiculiser ses mémorable» expériences, on eût tenté de les répéter, il se fût rencontré sûrement quelqu'un qui eût songé à déterminer pendant combien de temps se prolongeait dans l'obscurité l'impression des sels d'urane, comme le fît justement M. Becquerel. Et si Niepce eût persisté, comme plus tard M. Becquerel, dans l'erreur de croire à de la lumière emmagasinée, analogue à la phosphorescence, il se fût trouvé encore quelqu'un qui lui eût montré — comme on l'a montré à M. Becquerel— que ces radiations, ne se polarisant pas, ne pouvaient pas, être de la lumière. Les phénomènes radio-actifs eussent été alors aussi promptement découverts qu'ils le furent lorsque la démonstration de la non-polarisation des rayons uraniques prouva qu'il s'agissait d'une chose entièrement nouvelle. Devant les découvertes issues du simple fait que l'uranium conserve indéfiniment ses propriétés d'impressionner une plaque photographique dans l'obscurité, on peut dire que l'opposition et l'indifférence qui accueillirent les expériences de Niepce de Saint-Victor ont retardé immensément les progrès de la science pendant plus de cinquante ans.
Pour terminer définitivement une polémique qui ne peut être éternelle', je crois n'être pas contredit en déclarant que, pour juger de l'œuvre d'un chercheur, il faut examiner l'état d'une question, avant qu'il l'ait traitée, et ce qu'elle est devenue après ses recherches.
Or, quand j'ai publié en 1897 mes expériences, que croyait-on?
lo On croyait que l'uranium émettait une sorte de lumière
1. Cité par M. Guillaume d'après les Comptes rendus de l'Académie dei sciences de 1867, dans sa brochure : les Radiations nouvelles, 2' édition, p. 133.
2. Les pages précédentes ont été publiées longtemps avant la moi de M. Becquerel dans les pi'écédentes éditions de cet ouvrage.
invisible. Or, j'ai montré qu'il émettait quelque chose d'entièrement nouveau, analogue aux radiations de la famille des rayons X, et par conséquent sans parenté aucune avec la lumière, ce qae l'avenir a pleinement vérifié;
2" On ignorait absolument que les métaux frappés par la lumière peuvent émettre des radiations identiques à celles des rayons uraniques et cathodiques. Je l'ai démontré, contrairement à toutes les idées alors admises. Le fait, connu depuis fort longtemps, que certains métaux électrisés perdent leur charge électrique, sous linfluence de la lumière, provenait, suivant Lénard, de ce que, sous cette influence, leur surface se pulvérisait en poussières dont la dissémination dans l'air entraînait les charges électriques des particules électrisées du métal.
Lénard fut d'ailleurs le premier à reconnaître son erreur. Après la publication de mes expériences, il reprit les siennes, et vit que les métaux, sous l'action de la lumière, émettent bien des rayons cathodiques déviables par l'aimant *, expériences que confirma depuis J.-J. Thomson;
3° A l'époque dont il est question, on croyait avec M. Becquerel que la radio-activité est un phénomène tout à fait exceptionnel, propre à un nombre de corps infiniment restreint. Dans une série de recherches, j'ai montré que c'était un des phénomènes les plus répandus de la nature, se produisant, non seulement sous l'influence de la lumière, mais encore sous celle de la chaleur et d'un grand nombre de réactions chimiques. Cette opinion s'est répandue progressivement, et est à peu près universellement admise aujourd'hui ;
4° La doctrine de la dissociation de la matière n'a été formulée que bien après mes recherches. Les physiciens de l'Université de Cambridge en sont devenus de chauds partisans, puisque l'un d'eux dans une polémique récente la déclarait «la théorie la plus importante de la physique», mais ils ont mis fort longtemps à s'y rallier. En 1900, J.-J. Thomson, savant très éminent, mais qui oublie facilement les travaux de ses prédécesseurs, croyait encore que les émissions radio-actives étaient une forme de la lumière. Voici en effet ce qu'il écrivait à cette époque :
« Les radiations uraniques peuvent être réfléchies, polarisées, c réfractées de telle sorte qu'elles constituent évidemment une des « formes de la lumière*. »
Voici ce que de mon côté j'écrivais à la même époque comme conclusion d'un long mémoire rempli d'expériences :
« Comme conclusion générale nous pouvons dire que sous l'in- « fluence de causes très variées, lumière, réactions chimiques,
1. Le mémoire de Lénard, Erzeugung Kathoden strahlen durch ultra-violette Licht fut présenté à l'Académie des Sciences de Vienne, le 18 octobre 1899. Mes expériences avaient été publiées dans les Comptes rendus de l'Académie des Sciences de Paris, le 5 avril 1897.
2. Décharges électriques dans les gaz. Traduction française, 1900, p. 43*
H électrisation,etc., les corps peuvent se dissocier. La matière ainsi « dissociée se manifeste sous forme de particules infiniment petites « animées d'une immense vitesse, capables de rendre l'air conducteur « de lélectricité et de traverser les corps opaques. Ces particules « représentent une forme de la matière tout à fait différente de celles « que la chimie noufe fait connaître, un état nouveau où l'atome « lui-même est probablement dissocié. Et certes il ne saurait s'agir t ici de propriétés appartenant uniquement à quelques corps K spéciaux tels que l'uranium, le thorium, etc., ces corps ne repre- « sentent comme je l'ai écrit il y a longtemps que des cas parti- « culiers d'une loi très générale^ »;
5° J'ajouterai enfin que je fus le premier à formuler dans un mémoire spécial cette doctrine que tous les phénomènes de dissociation de la matière sont la manifestation d'une force nouvelle l'Énergie intra-atomique qui dépasse toutes les autres par sa colossale grandeur et dont dérivent d'après mes recherches la plupart des forces de la nature, l'électricité et la chaleur solaire notamment.