CHAPITRE IV
Les objections à la doctrine de i'énergie intra-atomique.
Les critiques provoquées par mes recherches sur l'énergie intra-atomique prouvent qu'elles ont intéressé beaucoup de savants. Une théorie nouvelle ne pouvant être solidement établie que par la discussion, je les remercie de leurs objections, et vais tâcher d'y répondre.
Les plus importantes ont été soulevées par plusieurs membres de l'Académie des sciences. Voici ce que m'écrivait un des plus éminents d'entre eux, M. Poincaré, après la publication de mes recherches :
« J'ai lu votre mémoire avec le plus grand intérêt. Il soulève bien des questions troublantes. Un point sur lequel je voudrais attirer votre attention, c'est l'opposition entre votre conception et celle de l'origine de la chaleur solaire d'après Helmholtz et lord Kelvin.
« Quand la nébuleuse se condense en soleil, son énergie primitivement potentielle se transforme en chaleur qui se dissipe ensuite par rayonnement.
« Quand les sous-atomes se réunissent pour former un atome, cette condensation emmagasine de l'énergie sous forme potentielle, et c'est quand l'atome se désagrège que cette énergie reparaît sous forme de chaleur (dégagement de chaleur par le radium).
« Ainsi la réaction : nébuleuse-soleil, est exothermique. La réaction sous-atomes isolés, atomes est endothermique, mais si cette « combinaison » est endothermique, comment est-elle si extraordinairement stable ? »
Un autre membre de l'Institut, M. Paul Painlevé,
a formulé la même objection dans les termes suivants :
» La thermodynamique nous a appris les tempéraments qu'il faut apporter au célèbre principe du travail maximum ; nous savons que, pour une combinaison chimique, stabilité et exothermie ne sont pas rigoureusement synonymes. Il n'en reste pas moins que )a possibilité d'une « combinaison » à la fois extraordinairement stable et extraordinairement endothermique, est quelque chose de contraire, non point du tout au principe de la conservation de l'énergie, mais à l'ensemble des laits qui, jusqu'en ces dernières années, ont été scientifiquement constatés ^
Cette objection est simultanément venue à l'esprit de plusieurs savants. Voici comment s'exprime M. Naquet, ancien professeur de chimie à la Faculté de médecine de Paris, qui ne connaissait pas les réflexions de M. Poincaré :
« Il est un point cependant que je troure embarrassant, surtout si je me rallie à l'hypothèse de Gustave Le Bon, la plus séduisante de toutes... Si les atomes dégagent de la chaleur en se détruisant, ils sont endothermiques, et, par analogie, ils devraient être excessivement instables ; or c'est au contraire ce qu'il y a de plus stable dans l'univers.
« Il y a là une contradiction inquiétante. Il ne faudrait cependant pas attacher à cette difficulté plus d'importance qu'elle n'en a. — Toutes les fois que de grands systèmes ont surgi, il s'est rencontré des difficultés de cet ordre. Leurs auteurs ne s'en sont pas préoccupés. Si Xewton et ses successeurs s'étaient laissé arrêter par les perturbations qu'ils observaient, la loi de la gravitation universelle n'aurait jamais été formulée'. »
L'objection de MM. Henri Poincaré, Painlevé et Naquet est d'une justesse évidente. Elle serait irréfutable si elle s'appliquait à des composés chimiques ordinaires, mais les lois applicables aux équilibres chimiques moléculaires ne semblent pas l'être du tout aux équilibres intra-atomiques. L'atome seul possède ces deux propriétés contradictoires : être à la fois très stable et instable. 11 est très stable, puisque les réac-
1. Réflexions à propos de la Théorie de l'Evolution delà matière de Gustave Le Bon par Pnul Painlevé, de l'Instilut, Revue scientifique, du 27 janvier 1906.