‹ L'évolution de la matièreChapitre 36 sur 132 · I 1. — LES PREMIÈRES INTERPRÉTATIONS · texte numérisé non relu

I 1. — LES PREMIÈRES INTERPRÉTATIONS

L'éther et la matière forment les deux termes extrêmes de la série des choses. Entre ces termes si éloignés l'un de l'autre, il est des éléments intermédiaires dont l'observation révèle maintenant l'existence.

Aucune des expériences que nous exposerons ne nous montrera la transformation de l'éther en substances matérielles. Il faudrait disposer d'une colossale énergie pour effectuer une telle condensation. Mais la transformation inverse, c'est-à-dire celle de la matière en éther ou en substances voisines de l'éther, est, au contraire, réalisable. La dissociation de la matière permet cette réalisation.

C'est dans la découverte des rayons cathodiques, puis des rayons X que se trouvent les germes' do notre théorie de la dissociation de la matière.

104 l'évolution de la matièhb

Sa dissociation, spontanée ou provoquée, se traduit toujours, en effet, par rémission, dans l'espace, d'effluves de la famille des rayons cathodiques et des rayons X. L'assimilation que, pendant plusieurs années, je fus seul à défendre, entre ces phénomènes d'apparence si dissemblable, est enfin universellement admise maintenant.

La découverte des rayons cathodiques et des rayons X qui les accompagnentinvariablement, marque une des étapes les plus importantes de la science moderne. Sans elle, la théorie de la dissociation de la matière n'aurait jamais pu être établie ; sans elle, on aurait à jamais ignoré que c'est à cette dissociation que sont dus des phénomènes connus depuis longtemps en physique, mais restés inexpliqués.

Chacun sait aujourd'hui en quoi consistent les rayons cathodiques.

Si, daçis un tube muni d'électroaes et où le vide a été poussé très loin, on envoie un courant électrique à tension suffisante, la cathode émet des rayons qui se propagent en ligne droite, échauffent les corps qu'ils frappent et sont déviés par un aimant. La cathode métallique ne sert d'ailleurs qu'à rendre les rayons plus abondants, puisque j'ai prouvé par mes expériences qu'avec un tube de Crookes, sans cathode ni trace de matière métallique quelconque, on observait absolument les mêmes phénomènes.

Les rayons cathodiques sont chargés d'électricité et peuvent traverser des lames métalliques très minces reliées à la terre en conservant leur charge. Toutes les fois qu'ils frappent un obstacle, ils donnent immédiatement naissance à ces rayons particuliers dits rayons X, différant des rayons cathodiques en ce qu'ils ne sont pas déviés par un aimant et traversent des lames métalliques épaisses, capables d'arrêter entièrement ces derniers.

Rayons cathodiques et rayons X produisent de l'électricité sur tous les corps, gaz ou matières solides.

qu'ils rencontrent. Ils rendent, pour cette raison, l'air conducteur de l'électricité.

Les premières idées que l'on se fit de la nature des rayons cathodiques furent très différentes de celles ayant cours aujourd'hui. Crookes, qui mit le premier en évidence les propriétés de ces rayons, attribuait leur actionàl'état d'extrême raréfaction où se trouvent les molécules des gaz quand le vide a été poussé très loin. A cet état « ultra-gazeux », les molécules raréfiées représentaient pour lui un état particulier qu'il qualifiait de quatrième état de la matière. Il était caractérisé par ce fait que n'étant plus entravées dans leur parcours par le choc des autres molécules, la trajectoire libre des molécules raréfiées s'allonge au point que leurs chocs réciproques deviennent négligeables en comparaison de leur parcours total. Elles peuvent alors se mouvoir librement en tous sens, et, si l'on dirige leur mouvement par une force extérieure, telle que le courant électrique de la cathode, elles sont projetées dans une seule direction, comme la mitraille sortie d'un canon. Rencontrant un obstacle, elles produisent par leur bombardement moléculaire les effets de phosphorescence et de chaleur, que les expériences de l'illustre physicien ont mis en évidence.

Cette conception, reconnue aujourd'hui inexacte, était inspirée par l'ancienne théorie cinétique des gaz que je vais rappeler en quelques lignes.

Les molécules des gaz seraient des particules parfaitement élastiques (condition nécessaire pour qu'elles ne perdent pas d'énergie par leur choc) et assez éloignées les unes des autres pour ne pas exercer d'attraction mutuelle. Elles seraient animées d'une vitesse, variable suivant les gaz, évaluée à 1.800 mètres environ par seconde pour l'hydrogène, c'est-à-dire le double environ de celle d'un boulet de canon. Cette vitesse est d'ailleurs purement théorique, car, en raison des chocs qu'elles exercent les unes sur les autres, chacune de ces particules a

un libre parcours limité à un millième de millimètre environ. Ce sont les chocs de ces molécules qui produiraient la pression exercée par un gaz sur les parois qui le renferment. Si on réduit de moitié ['espace renfermant le môme volume de molécules, on double la pression ; on la triple, si on réduit trois fois l'espace. C'est ce fait qu'exprime la loi de Mariotte.

Dans un ballon, où on a fait le vide au millionième d'atmosphère, les choses se passeraient, suivant Crookes. fort différemment. Sans doute, il contient encore énormément de molécules gazeuses, mais la très grande réduction de leur nombre fait qu'elles se gênent réciproquement beaucoup moins qu'à la pression ordinaire. Leur libre parcours peut donc augmenter considérablement. Si, dans ces conditions, une partie des molécules d'air, restées dans le tube, est électrisée et projetée, comme je le disais plus haut, par un courant électrique intense, elles pourront traverser l'espace librement et acquérir une vitesse énorme, alors qu'à la pression ordinaire celte vitesse est supprimée par les molécules d'air rencontrées.

Les rayons cathodiques représentaient donc simplement, dans l'ancienne théorie de Crookes, des miolécules de gaz raréfié, électrisées au contact de la cathode et lancées dans l'espace vide du tube avec une vitesse qu'elles ne sauraient jamais atteindre, si elles étaient entravées, comme dans les gaz à pression ordinaire, par le choc d'autres molécules. Elles demeuraient cependant des molécules matérielles, non pas dissociées, mais simplement écartées, ce qui ne saurait changer leur structure. Personne ne songeait, en effet, à cette époque, que l'atome fût susceptible de dissociation.

11 n'est rien resté de la théorie de Crookes, depuis que la mesure de la charge électrique des particules et de leur masse a prouvé qu'elles étaient mille fois plus petites que l'atome d'hydrogène, le plus petit

des atomes connus. Sans doute, on pouvait supposer, à la rigueur, et on l'a fait d'abord, que l'atome était simplement subdivisé en d'autres atomes, conservant les propriétés de la matière dont ils provenaient ; mais cette hypothèse devenait insoutenable devant le fait que les gaz les plus différents, contenus dans l'ampoule de Grookes, donnent des produits de dissociation identiques où on ne retrouve aucune propriété des corps dont ils sont issus. Il fallut donc bien admettre que l'atome était, non pas divisé, mais dissocié en éléments doués de propriétés entièrement nouvelles, identiques pour tous les corps.

Il s'en faut de beaucoup, d'ailleurs, comme nous le verrons, que la théorie de la dissociation, dont je viens de donner brièvement l'indication, se soit établie en un jour. Elle n'a été nettement formulée qu'après la découverte des corps radio-actifs et les expériences qui me servirent à prouver l'universalité de la dissociation de la matière.

Ce n'est qu'au bout de plusieurs années de discussions que les physiciens finirent par reconnaître, conformément à mes assertions, l'identité des rayons cathodiques et des effluves de particules émis par les corps ordinaires pendant leur dissociation.

Page 1